Le Scratipoind ou l'histoire d'une cuillère à thé

par natali

leduc@ruf.rice.edu

 

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Résumé

 

9; Une cuillère à thé à qui un fil-à-couper-le-beurre a sectionné le clitoris part à la quête d'une cause à défendre. D'aventure en aventure (dans tous les sens du terme), China la cuillère explore un monde parodique de transformations et de dérision, monde où la notion de causalité est remise en question. Parmi les nombreux personnages que rencontre la cuillère, le Scratipoind (un gros pied noir qui écrase tout ce qu'il trouve sur son passage) martèle tout particulièrement les hasards qui surviennent dans la quête de China.

 

 

Extraits

 

9; China n'ose pas ouvrir les yeux. La soupe est tiède. La graviolette trône sur une chaise sceptrée. Les légumiolles tournettent dans la populace de bouillon limpide. La soupe est tiède. Le doigt du sceptre fait tourner les yeux du bouillon. Les idiotes nouilles s'entortillent et China se souvient. Elle se souvient du temps où tout était possible, où sa vie de cuillère avait encore un sens, où l'avenir lui appartenait. La beauté des odeurs moites l'enivre. Elle s'égare, elle s'échappe. La soupe. Potage universel des âmes affamées. Horreur des petits ventres. Raison de vivre? China doit-elle se battre pour l'honneur de la soupe? Le bouillon refroidit. China a froid à la tête. La soupe est morte.

China se mouche avec le revers de la tête. La morve coule sur le métal sale, imbibé de soupâsse acariâtre. La morve coule et se morfond. La morve renifle la saison, se renfloue et puis revient. La morve se morve de morver encore. La morve dégouline comme des règles d'or. La morve pend comme des enfants restés au froid. La morve salée rebondit comme un élastique pâteux, comme un dictionnaire à moitié mutilé, comme un mot sale écrit sur les fesses d'une reine. China avale sa morve. Comme de la plasticine diluée dans du vinaigre sale. Et qui se met en motons. La morve se noue dans l'oesophage, se coince, remonte à mi-chemin entre la bouche et le nez, redescend, remonte, se bloque, s'étouffe, redescend, se coince, se met en boule, se recrache. C'est salé comme la soupe. Un peu plus que la soupe. Mais c'est meilleur. La morve gît, encore vivante aux pieds de China, sur le plancher crotté de la cuisine. China jubile. Elle dénoue son baluchon et délicatement y dépose son nouveau trésor. Elle l'insère à la page 65 du Playgirl Religieux, une page anodine, sans intérêt pour une cuillère. (p.28)

 

xxxx

 

... China tout de go allait par monts et par vaux. Par une belle matinée du mois de mai les guérilleros déambulaient sous les palmiers dont les têtes chlorophylliennes se balançaient mollement au gré des souffles ailés des coléoptères frugivores. Soudain, un guérillero s'effondra la face en plein ciel, un couteau en plein coeur. Pauvre couteau, se dit China, il va mourir noyé dans un bain de sang qui, manquant d'oxygène, va l'asphyxier. Elle se précipite, bondit sur la poitrine du vilain guérillero et tire tire tire de toutes ses forces de petite cuillère courageuse, ce que voyant, un des guérilleros lui balance une grenade en pleine face. Il s'enfuit, il s'enfuit, ce qui est déjà quelque chose. La petite cuillère n'a que le temps de coincer la cuillère de la grenade afin de retenir en son sein ces souffles infernaux qui sinon étêteraient tous les palmiers et équeuteraient tous les coléoptères. Sans bout c'est pas l'boute! La cuillère rusée lui dit: "libère-moi! Je suis prisonnière de cette grosse grenade ventrue. Que faire, que faire, aide-moi... sois solidaire". Mais la petite cuillère en a plein le dos des jérémiades, d'autant plus qu'elle commence à trouver beau le couteau. Elle lui dit: "si je te libère, je te tue et moi aussi. Ce n'est pas la liberté ou la mort, c'est la liberté égale la mort. Tu es mal partie dans la vie, voilà ce que c'est de ne pas étudier et de te précipiter dans le premier emploi venu". Elle l'abandonne à son esclavage rusé et tire tire sur le couteau pâlissant. Enfin un flot de sang les recouvre. Le guérillero rend l'âme et tout le reste. Vite vite vite ils courent à la mer, rutilant, et nagent de conserve. Les muscles fins et arqués du couteau frôlent les courbes intelligentes de China, le sel cristallise leurs patines. Des éclats de lumière s'ébattent dans l'azur océan... à suivre. (p.46)

 

 

PRÉFACE

LE FARFELU CAMELEON

 

9; Point de suspension... Point à la ligne. Et la ligne suit le point. Et le point, la ligne. Celé dans l'évidence des enfilades, le récit, confusion de causalité et de temporalité (post hoc, ergo propter hoc), éclate dans des coordinations simples multipliant les conséquences, du farfelu au grotesque. En effet, dans les souterrains de la grotte, l'évidence des signes gravés sur les parois fait surgir, de tous les essors inconscients, les plus ironiques métamorphoses. Le fantasque et le fantasmatique s'y accomplissent dans le délire des dé-lectures à l'horizon candide des pages.

Et s'offre à nos pupilles dilatées par un style affolant, une héroïne en inox pour nous désintoxiquer des héros chevaleresques dont l'armure éblouissait de hauts faits les cornées ébahies des lecteurs avides d'images d'Épinal. Ici, au-delà des signes canoniques, une action échevelée et "féministe" se déroule. Elle rejoint les archétypes les plus insondables des dominances toutes en rondeurs de la cuillère nourricière et du couteau phallico-castrateur. Le tout se joue dans une déconstruction érotico-lyrique systématique évoquant, en plus romantique, les artifices mathématiques de l'Oulipo et les mises en branle de millions de productivités productrices. Mais le potentiel de multiplications textuelles s'ébroue ici dans une pataphysique rendant dérisoire le sérieux d'un monde qui relègue l'imagination dans les replis non économiques du pour rien.

Pourtant, là, comme pour une artiste peintre (l'auteure est aussi peintre) qui étendrait les couleurs et en verrait, en même temps, d'autres, aussi flamboyantes, une inquiétante étrangeté surgit. Des métaphores se lovent et se boursouflent comme les gorges de lézards les transformant instantanément en monstres. Gare aux pratiquants de la lecture touristique ou de la lecture savante s'approchant pas à pas. Un monde caméléonesque va les assimiler. Ils n'auront d'autre choix que de se fondre dans l'impromptu des défis kaléidoscopiques.

Les métaphores d'anté-monde et de post-univers ne masquent rien et ne révèlent rien. Ça se passe et on n'en REVIENT pas! Le trompe l'oeil se couple au tour de main de l'auteure dont la frénésie dans la dérision brosse un carnaval de surprises spirituelles trompant les réflexes les plus aguerris. Ce texte marée monte à l'assaut des neurones et se coule aux pores des épidermes à l'instar d'un cactus en fleur au milieu d'un lac salé qui, dans la pénombre, deviendrait, soudain, sur une coque blanche, mat visant l'anthracite céleste de la rutilance de sa girouette.

La merveille se passe infiniment bien de l'illusion du quotidien.

Patrick Imbert



 

Le Scratipoind ou l'histoire d'une cuillère à thé

 

natalilatan

 

 

9; 9; à Mamuze

 

 

9; 9; "On veut toujours que l'imagination soit la

9; 9; faculté de former des images. Or elle est

9; 9; plutôt la faculté de déformer les images." 9;

9; 9; -Gaston Bachelard, dans L'air et les songes



9; 9; "Il déposa le plateau sur la table et s'assit

9; 9; en face d'Athanagore; les deux hommes

9; 9; entrechoquèrent bruyamment leurs fourchettes à

9; 9; cinq doigts en piquant, d'un commun accord,

9; 9; dans la grosse boîte de ragoût condensé que

9; 9; venait d'ouvrir Dupont, le serviteur nègre"

9; 9; -Boris Vian, dans L'automne à Pékin

 

 

9; 9; "-On n'aura jamais fini."

9; 9; -Boris Vian, dans L'automne à Pékin

 

 

chapitre IV

Le silence

 

Le début de l'histoire s'était perdu entre deux tonneaux de gazoline. Les efforts mis en route pour le retrouver s'évanouissaient l'un après l'autre. J'essaie d'apprivoiser le silence.

Ça partait de son vagin et ça remontait vers son estomac. En passant dans les trompes, ça hésitait un peu à cause des parois visqueuses et tendres puis ça s'envolait vers l'oesophage, enfin ça terminait sa course en forme de vomi symbolique qui lui sortait par les oreilles.

Elle en voulait encore. La cuillère mangeait à grandes bouchées de la compote aux hormones, aidée dans son orgasme par un fil-à-couper-le-beurre qu'elle avait rencontré dans un bar de danseuses déguisées en céleri-nocturne-avec-ailes-derrière-les-fesses-et-le-cul-par-dessus-la-tête-enfouie-dans-un-sac-de-plastique. Le fil-à-couper-le-beurre, par maladresse, lui sectionna le clitoris et elle hurla à la vie. Tout était fini. Jamais plus elle n'aurait accès à ces moments de jouissance extrême où sa peau respirait l'écume montante d'un bouillon aux yeux glauques, tandis qu'entre ses jambes venait la chatouiller une petite nouille molle et vigoureuse.

 

La cuillère à thé, dans sa tasse emballée, valsait en pleurant. La psychologie d'une cuillère d'argent poli par le temps, peut paraître vide et sans intérêt. Pourtant, c'est à cause de ce vide d'esprit insensé d'une cuillère polie par les dents, qu'elle partit une nuit en croisade.

 

 

chapitre VIII

Introduction au chapitre I

 

-Ein kleiner Prinz, einen kleinen Prinz, einem kleinen Prinz, eines kleinen Prinzes...

La cuillère récitait ainsi ses déclinaisons d'allemand. Le noir de cette nuit l'avait totalement isolée sous cet arbre nu qui crispait ses bras vers le cimetière. Le vent laissait glisser son haleine d'égout sur le crâne poli de mademoiselle inoxydable, tandis que, sous les pierres lisses, s'engouffrait l'odeur de la mort et le parfum des sentinelles. Tadadam...

Elle voulut crier. Elle voulut japper. Elle voulut siffler. Elle voulut chanter. Elle voulut roter. Mais elle ne savait pas comment. De toute façon, il est interdit de faire du bruit après onze heures dans les rues de sa vile ville... dans les rues du cimetière aussi. À cette heure, qui risquerait-elle de déranger?



9; 9; chapitre V

Qui risquerait-elle de déranger?

 

Les enfants de Tante Ernestie

Le géant de Jack et le HARICOT MAGIQUE

Graham Bell et le bois dormant

Napoléon qui rêve à Joséphine

Joséphine qui ne rêve pas

Une abeille anesthésiée par un maringouin

Un ours qui sommeille

Un vampire rougissant

Une poule au coeur d'or

Une chatte en chaleurs

Les travailleurs du buvard

Un arbre malade

Une rôtie coincée dans le grille-pain

Christine

Des vêtements dans un tiroir

Des morts qui jouent au cartes

Une spatule payante

Un stationnement gratuit

Un roi

Une reine

Une tour

Une princesse au petit pois

Des yeux de chatte

Un mot

 

 

chapitre XXI

Qui risquerait-elle de ne pas déranger?

 

Les Chinois parce qu'ils sont loin, là-bas, de l'autre côté de la réalité.

 

 

chapitre XIX

Le cri

 

Elle balança le pour et le contre. Les Chinois l'emportèrent avec une surprenante majorité et elle perça d'un cri la couche du silence.

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La couche se perça et une pluie diluvienne se déversa dans les allées paisibles du cimetière, éraflant le monument aux morts et les fleurs fanées.

 

 

chapitre I

L'histoire se corse

 

Des loups hurlaient au loin. La typographie des hurlements déferlait dans l'esprit de notre pauvre petite cuillère. Gagner une guerre. Elle aurait souhaité gagner une guerre. Être l'Héroïne nationale de sa dégénération irrationnelle. Elle voyait son nom associé au cercle des Bonnes Demoiselles et son sang se glaçait. Se chercher une bonne cause, ensuite elle partirait en campagne...pour se reposer un peu. Sa mère l'avait pourtant prévenue: "ne se fait pas héroïne qui veut!". Et alors, si elle ne voulait pas, aurait-elle plus de chances de réussir? La question résonnait en reflétant la réponse à l'endos de la cuillère, puis à l'intérieur, la où notre visage se renverse et se rend ridicule quand on s'y admire.

La tâche qu'elle se réservait semblait plutôt ardue. Cependant, la confiance règnait en maîtresse absolue, traîtresse et adultère. La quête de la cause était commencée.

 

 

chapitre XXX

Les trois Ursulines

 

Les trois Ursulines accueillirent pieusement China (puisqu'il faut l'appeler par son nom). Elles lui servirent sur un plateau doré des cuisses de poulet rasé de près, des petits pois enrobés de caramel fondant, des escargots trempés dans le bitume et de la salade de patates farcies à l'artichaut croisé avec une asperge. China dévora le tout goulûment, avec appétit, sauvagement, tranquillement, en prenant son temps, langoureusement, comme un cochon, grognant de temps en temps. Elle salit sa jolie peau métallique et s'en lécha les doigts. Quand elle eut tout gobé, elle rota bruyamment pour démontrer sa satisfaction gastrique.

Les trois Ursulines, épatées de tant d'appétit, charmées et flattées du bon goût dont faisait preuve la petite China, réservaient à leur hôte le nec plus ultra des desserts exotiques.

China souleva le couvercle et tomba à la renverse. C'était trop de bonté. Son coeur pompait, pompait, pompait, pom pom... pom pom... pom pom... Sur le plateau circulaire trônait un ravissant gâteau aux carottes agrémenté de crème fouettée. Sous le gâteau se reposait, couchée sur le côté, la dernière parution du Playgirl Religieux, consacrée à la mode nordique et aux habitudes rustres des tribus autochtones.

Le temps de cette courte description, China reprenait ses esprits et les replaçait dans sa tête. Elle se trompa et intervertit quelque fil rouge avec quelque fil vert. Les circuits remis en place, un sourire jaillit de nulle part et China, joviale, s'empressa de lire les articles intellectuels de la revue: les différentes positions du yoga, les 69 façons de se brosser les dents quand on porte un dentier, la symbolique des virgules chez les surréalistes, et surtout, l'article intitulé: "se trouver une bonne cause à défendre, ou dix-huit façons de s'attirer des ennuis". Ses yeux parcouraient les pages cuivrées tandis que les Ursulines regardaient les photos. "Tiens, regarde celui-ci, il est plus gros que celui de m'sieur l'curé... celui-là, on dirait qu'il brille dans le noir... lui me semble de meilleure qualité... gros calibre... belles courbes... joli coupé... regarde ses à-côtés... dis-donc, t'as-vu celui-là... oh la la... il serait jaloux... regarde, on dirait qu'il est mouillé... ça fait quand même un bel effet... je me sens toute drôle, pas toi?... si, moi aussi... s'il savait qu'on regarde ça, il serait furieux... ouais... ah ah ahhh ahhhhh, mais ça fait tellement de bien... ahhhh celui-là ahhhh, on voudrait le toucher, le lécher, le mordre... quoi? le mordre? ça va pas? mordre dans de l'or pur? où est passé ton sens des valeurs?... mais, tu avoueras que c'est tentant... hum hum... et lui? ahhhh ahhhh ahhhh ahhhhhhhhh... si je n'expire pas tout de suite, jamais je n'expirerai... mais touche ce papier, ça le rend plus vivant... sens ces courbes ondulées qui se frottent sous tes doigts, tes doigts s'agitent, se serrent, vont et viennent sans arrêt, hummm hummm huuummmm, tu goûtes avec tes mains, hum hummm huuummmm ahhhh ahhhhhhh ahhhh ahhhhhh... laisse-moi toucher aussi... non, laisse- moi seule..." China interrompit leur querelle par un "c'est pas fini votre fixation sur les ostensoirs???? Je trouve ça un peu poussé tout de même. 'Faut pas prendre votre curé pour un imbécile".

 

 

chapitre I (suite)

Fausse alerte

 

China avait de la confiture autour des yeux. Le soleil filtrait les appels à la Vierge et un jet de lumière éclairait une sombre tache dans le coin gauche du plancher. Sur la table de chevet se prélassait la revue entamée la veille. China n'avait pas pu la manger entièrement, à cause du papier glacé qui lui donnait des crampes. Le Playgirl Religieux était ouvert à la page 52. Un mobilier nouvel-âge lévitait avec sur les lèvres un sourire serein. China tourna la page et relut un article au sujet des invertébrés du désert. Non, rien. Elle se lèverait paresseusement, enfilerait son duvet, défilerait devant les soeurs éberluées et lècherait ses yeux confiturés pour petit-déjeuner.

Elle tourna autour d'un pot de chambre, s'interrogeant. Sa mine de confiture lui sucrait les tempes métalliques. Ça sentait le chocolat. Les pompiers viendraient peut-être aujourd'hui rendre visite aux trois Ursulines.

Elle lécha la dernière page de la revue. Hier, ça avait meilleur goût. Et cette feuille de chou ne l'avait pas aidée dans la recherche de sa raison de combattre. Les trois Ursulines lui étaient sympathiques bien qu'elle les trouvât quelque peu vicieuses. Elle partirait demain. Pour le moment, elle désirait se balancer au jardin sous le merveilleux arbre de bois massif qui traînait, comme traînent les chiens, bien qu'elle sût que les Ursulines, en bonnes petites catholiques, ne laissaient point traîner les chiens. En effet, les animaux étaient toujours bien rangés dans le tabernacle, derrière le crucifix rouge sang. La balançoire s'annonçait solide. China posa prestement sa fesse sur la planche mouillée, se donna un élan d'un coup de pied contre le sol humide qui sentait le sol humide, se cabra, durcit ses muscles abdominaux, se cabra, durcit ses muscles abdominaux, se cabra, durcit ses muscles abdominaux, se cabra, durcit ses muscles abdominaux... Toujours avec un jeu de jambes d'avant à arrière...

Le soleil sonna le dîner. China desserra ses doigts crispés sur la corde jaune et fit décoller une fusée à quelques pas de la porte. Les trois Ursulines parurent réjouies sur le seuil de la porte, sans doute grâce aux souvenirs qu'elles gardaient de la veille au matin, alors qu'elles priaient pieusement dans la sacristie sous l'oeil détaché du curé Cuivre Lachapelle.

 

 

chapitre XIX

Les pompiers

 

La fusée décrivit un cercle rectangulaire au-dessus du couvent et transperça littéralement le coeur d'un oiseau migrateur en quête de jalousie. Quand l'engin atteint le point culminant de sa trajectoire, une bille, qui roulait sur un plan incliné avec une force de frottement supérieure à la force de la gravité, lui fit un clin d'oeil et profita de ce qu'il ne la regardât point pour étendre la patte et lui jouer ainsi le célèbre coup du croc-en-jambe. La fusée éclata de mille feux noirs et sombres. China regarda le point se perdre dans le fond de sa poche et cracha par terre à deux reprises -sans compter la fois où elle s'était pratiquée-. Les deux Ursulines, extasiées, applaudirent tant que leurs mains rougirent, roussirent, prirent feu. China, heureuse de tant d'admiration sentit monter en elle le vin de la Paresse. Et l'odeur de la mort. Et les soupirs d'harmonica. Et les sirènes de pompier. Les pompiers. Avec leurs lances, ils transpercèrent le corps des trois Ursulines, comme il est de coutume en ce pays et comme partout ailleurs d'ailleurs. Les Ursulines se dégonflèrent en faisait pshhhh pshhhh pshhhh... Les enveloppes de plastique qui formaient jadis leurs corps se plièrent d'elles-mêmes et se rangèrent automatiquement dans une petite boîte verte à rayures jaunes. Les âmes, les âmes, les âmes s'encensèrent, dansèrent, buvèrent le vin de la rédemption et s'élevèrent vers le ciel.

China observait le tout d'un oeil inquiet. Pourvu que les pompiers ne la vissent point... Elle se refusait à leur accorder quelque pourboire que ce fût.

Les pompiers plièrent pavillon et leur retraite fut brève et glorieuse. Ils avaient gardé le scalp de la plus laide. Ils adoraient tout ce qui était laid. Les escargots, les lézards, les yeux à double foyer, les cryptes cachées dans les fentes rocheuses, la maladie, les virus, les épingles à couche pleine...

China, dissimulée derrière la vitre opaque, brûlait son coeur à petits feux follets.

Sur le lit s'étalaient divers effets assez personnels et voilà. La divine cuillère rassembla le tout dans un mouchoir carreauté, fit quelques noeuds. Elle avait oublié le Playgirl Religieux. Elle dénoua son baluchon et y ajouta le précieux ouvrage.

Tandis qu'elle remontait l'allée qui menait à la grille d'entrée, elle trébucha sur un cheveu qui était tombé du scalp emporté par les pompiers. Avec effort, China l'empocha. Le bonheur l'étouffait dangereusement. Elle poussa un léger cri qui ressemblait plutôt à une sorte de gémissement en italique.

 

 

chapitre CMMXCIII

Le cheveu

 

Le cheveu qu'elle avait osé empocher résistait à l'eau, au vent, à la lèpre, au feu, au mobilier passé mode, au bois de mon coeur, au Canada, au fer à friser, à la soupe, à la langue française, à la langue espagnole, à la langue de boeuf, à la langue d'ours, aux escalopes de veau, à l'ouette, aux robinets qui ont des fuites, au débit du Nil en cru, aux débiles bibites de juillet et d'août, aux shampooing laveurs de cheveux, au syndicat des cheveux travailleurs, à la mode de la Paresse, au vin de la..., à la réalité, aux colorants végétaux, à la rosée des soirs retournés, à la la la la poum poum pi doum di da da da boum, à la place publique, aux vils ustensiles, aux langoustes langoureuses, aux poux et au temps.

China avait l'impression de tenir dans sa poche le silence, le monde entier, la mer des Caraïbes, un sablier, un encrier d'écolier, une bouchée de vie, une tranche de jambon, une cuillerée de yogourt, une tasse de thé au caramel, une juteuse orange, l'ours de Freud, une perle dans un lavabo, une histoire sans fin, une abeille inoffensive, la terre du ciel, un pion, un petit biscuit chinois, une bonne mine de crayon, une assemblée tranquille, la paix, une asperge, des endives, un flan sans oeufs, un meurtre sans préméditation ou une méditation transcendantale.

Le cheveu exerçait sur elle une force égale à la racine carrée de la somme des deux carrés des forces composantes horizontale et verticale. China calcula cette force et ébaucha, sur le sable du chemin, un petit dessin qui représentait exactement le vecteur de cette force. Un sourire parcourut son échine. Un lièvre au pelage d'humus traversa le sentier, les jambes autour de son cou. Un parfum de femme enceinte régnait sur les lieux. Ça sentait mauvais. Parfois non. Ce n'était pas de cette puanteur qui vous remonte de la vésicule biliaire, ni la viscosité qui vous reste coincée dans la gorge avant d'être vomie. Ça ne sentait pas si mauvais que ça après tout. Ça sentait la cuillère en chaleurs.

China tomba sur le dos. Étendue par terre, elle se débattait avec elle-même, les deux mains mouillées sur l'extrémité de son manche, avec son incapacité de jouir. Maudit fil-à-couper-le-beurre! Le cheveu. Elle luttait avec son propre corps. Les différentes instances de ses neurones la déchiraient en deux. L'auto-analyse ne semblait pas l'enchanter. Ô cruel souvenir de sa gloire passée! Oeuvre de tant de jours en un jour effacée! Le sang giclait de son nez. China la cuillère recherchait le bonheur. Le cheveu.

 

 

chapitre LXIX

L'armée des hêtres à lances

 

À ce moment précis, une armée de soldats de plomb marchait en colonnes sur la route qui mène à Rome. Or, il se trouvait que China était étendue sur cette route et se démenait comme une diablesse. Furieuse contre elle-même. Le cheveu.

Elle souffrait de ne pouvoir souffrir. Le lac de sang qui affluait de ses narines bientôt la recouvrirait et elle se noierait.

Voyant une tache immonde encombrer le chemin, le général Führer sonna l'olifant pour avertir ses troupes d'un danger possible. En moins de deux, trois, ou quatre, China était encerclée de pics et de hêtres. Un petit nerveux de hêtre avait été jusqu'à lui planter sa lame dans l'oeil. Elle ne dit que dale. Pas un mot. Pas un souffle. Pas un cri. China fut surprise de se retrouver ligotée comme une vulgaire cuillère à soupe sur une planche à laver, ligotée en offrande au roi des rois des hêtres à lances. Elle, à qui était réservée une vie de plénitude, de snobisme et de mondanité!

Le roi, enthousiaste à cause des rondeurs de notre petite amie, se laissa fantasmer sur les diverses utilités de sa récente prisonnière. La catapulte, la catapulte, la belle catapulte que voilà!

 

 

chapitre IL

China la catapulte

 

C'est ainsi que China connut la guerre. En situation d'arme, en position offensive. Les fantassins lui fourraient un raisin dans la paume de son âme. Sa mission lui dictait de tout recracher en direction de l'ennemi.

Elle cacha longtemps son mépris et son mécontentement envers le roi des hêtres à lances. Elle le flattait du revers de son corps, à rebrousse poil. La nuit, elle se détachait psychologiquement (à défaut de le pouvoir physiquement) de la planche à savon et s'imaginait l'Héroïne d'une scène plus que défoulante. Le roi par terre gémissait de crainte devant le Savoir, la Puissance et l'Endurance de China. Peut-être avait-elle donc enfin touché le but ultime de sa quête, la raison pour laquelle elle voudrait se battre... Et puis non. Zut de zut de zut de zut de flûte! Ce serait trop facile d'écraser ce roi minable. Elle devait se consacrer à une cause plus noble, digne de son rang.

Tout d'abord, il fallait s'échapper, fuir une réalité trop réelle pour être irréelle. Et c'est là que tadadam... intervenait l'objet magique: la revue Playgirl Religieux que China gardait dans sa poche. La cuillère à thé glissa la précieuse revue entre les pattes de son gardien, chez lequel elle avait observé un penchant pour la pornographie religieuse. Le malheureux ne put résister à la page des ostensoirs déjà léchée par les Ursulines. Surtout cette odeur de couvent qui s'y était subrepticement infiltrée...

-Ahhhhhhh! (je vous épargne les détails)

 

 

chapitre à illustrer

chapitre W

 

La grande cuillère

 

China profita de ce que la gueule de son gardien était ouverte pour y insérer les liens qui l'emprisonnaient. Elle assena ensuite au pauvre innocent un coup plus que bien placé entre les deux narines. Les narines gonflèrent, gonflèrent, gonflèrent... Le gardien s'éleva un moment puis fut emporté au loin par une faible brise, entraînant à sa suite China qui mordit langoureusement le bras gauche de l'obsédé religieux. D'un coup, ce dernier resserra les dents, rompit la corde, laissant ainsi à China une liberté notoire.

China frappa deux coups sur un piano qui passait par là par hasard. Un homme-orchestre en sortit, qui lui prêta un parachute. Ravie de cette coïncidence prévisible, China tendit à l'homme un morceau de fromage au citron.

Le hêtre à lance fondit comme un enfant en larmes.

Le piano l'avala.

China, souriante, atterrit sur un tas de détritus. De plus près, on pouvait remarquer que c'était du fumier. Ça puait. Beaucoup.

L'avocat, à qui le tas de purin appartenait, lui tomba sur le dos à bras raccourcis. Furieuse de tant de brutalité, de cet accueil désolant, China lui assena une horde de compliments auxquels cet hurluberlu n'était pas accoutumé. Pris de panique, l'avocat, à moitié mûr, devint soudainement transparent. Des rideaux se greffèrent à son indifférence. Avant qu'un dialogue ait eu une chance d'exister, l'avocat ferma ses persiennes. Le volet-communication était clos.

Instinctivement, China aboutit dans une magnifique cuisine campagnarde. Une odeur de fumier régnait en maîtresse absolue. Des plats étaient éparpillés ci et là, en ordre bordélique. Sur un mur se bataillaient des ustensiles contre un féroce rhinocéros. Une cloche sonna la mi-temps. Le rhinoféroce regagna l'angle gauche du ring et se fit éponger les aisselles par un jeune garçon en fleurs. Les ustensiles, froids, rigides, fiers et un peu cabossées, se roulèrent dans la dignité.

-He, oh! Y'a personne?

Personne ne répondit pas, occupé avec la bonne dans une pièce adjacente.

-He, oh! Y'a quelqu'un?

Quelqu'un ne répondit pas, occupé avec le rhinoféroce dans un coin.

-Merdre!

-Ouais... répondit quelqu'un qui venait de comprendre qu'on le cherchait.

-Euh hum... China se sentait toute petite devant cette assommante cuillère d'acier intoxicable.

-Salut toi, qui te sens toute petite devant cette assommante cuillère d'assiette incroquable!

-Sa... sa... sa... sa... luuuut... ,bafouilla China, qui se sentait toute petite devant cette assommante réalité de cuillère d'assez intolérable.

-Tu cherches du travail? questionnèrent des yeux imposants.

-Euh hum... cafouilla China qui se sentait venir une envie de se sentir un peu plus petite devant cette arrogante cuillère d'amère destinée.

Sans perdre un instant, China se retrouva, serpillière en main, à quatre pattes, au pied de la majestueuse cuillère magique.

-Frotte, frotte, pourvu que ça brille, pourvu que tu frittes, frattes, frottes.

Ainsi elle frotta, frotta, frotta pendant des heures et des jours et des semaines et des mois et des années. Puis, elle s'aperçut que le temps passait, qu'elle avait acquis assez d'expérience dans l'art de frotter pour savoir que jamais, elle ne voudrais se consacrer à cette cause. Elle releva le nez qu'elle cogna contre... contre... contre un grand bol de potage où elle glissa les narines. Euh hum...

 

 

chapitre suivant

Y'a plus d'saison

 

Le vent tournoyait. Le bitume sentait le caoutchouc brûlé. La terre se faisait une beauté. Son maquillage débordait. Elle s'était beurrée de rouge à mer et de bleu à ciel. La marmite sortait de ses langes sur un petit feu de bois bachelardien. L'âne (il y avait un âne) bêlait comme une vache bleue. Le soleil était d'encre et les lumiolles de grougrou sauvageaient les parterres rebelles des armées pacifiques. Le Scratipoind s'éveillait.

Les herbes de la conscience chatouillaient les arbres excités d'une compassion éphémère. Le givre et la grive sommeillaient dans les yeux glauques et perdus d'une abeille lointaine. Sur les boulets se dessinaient des morceaux de pain. Des miettes de sagesse jutaient sur la vide plaine. Le Scratipoind s'éveillait.

Les oisillots rouspétaient des coliques baveuses dans l'air de le dire et de le faire. Les raquettes sauvages frappaient les skieurs. De là-haut, sur la butte, le lion escaladait les années. Les éclairs des lampadaires aspiraient des éléphants tandis que les kikilofouques papaoutaient une fredaison délambiquée. Le Scratipoind s'éveillait.

Étonnée, China leva les yeux.

Le Scratipoind s'avançait. Ses pas résonnaient aux orteils des mélancolies douloureuses. China. Sa peau spasmait une musique d'ivoire sur un tambourineur acharné. Les pores démantibulaient ses sensations graves de toiles ouvertes aux fuites de la folie. China.

Le Scratipoind s'avançait. Son pas résonnait aux orteils des mentales digestions. Ses orteils noirs, son talon noir, ses articulations noires, sa plante de pied noire. Il écrasait tout tout tout sur son dépassage. Le vent, le bitume, la terre, la marmite, l'âne, le soleil, les lumiolles, les herbes de la conscience, les arbres, le givre, la grive, l'abeille lointaine, les boulets, le pain, les miettes de sagesse, les oisillots, les raquettes, les skieurs, le lion, les éclairs, les kikilofouques... China s'était cachée. Son acier trempait encore dans la soupe. Le potage était cuit. 9; 9;

 

 

chapitre VI

Le passage au présent

 

China n'osait pas ouvrir les yeux. Son nez encore humide reniflait la douce marmite. Sur ses épaules pesait l'ombre noire. L'ombre du Scratipoind.

Le marmiton léchait ses antennes.

La soupière attendait. Sur le rebord de la fenêtre où étaient venus se percher des oiseaux bleus, une tarte bleue chantonnait un air de cirque. Pom pom pom pi dou di dam... La la la la la... Boum boum bi dou...

Sur le silence régnait la douleur du calme sévère et inquiétant. Un air de cercueil planait dans la cuisine. Le Dagobert d'or mi-massif-mi-toc semblait avoir enfoui ses défaites au creux d'un pied de folie. Le lit de la rivière avait maintenant deux étages. La superposition des caractères fuyait de peur d'être bien. Une poule traversa la cour, la tête sous le bras. China n'osait pas ouvrir les yeux. Le spectacle, désolant! Le clown rate toujours son numéro. Le lion bouffe la tête du dompteur. L'amazone tombe incessement de cheval. Les trapézistes se pètent la gueule. L'acrobate s'assoit à cheval sur son fil de fer tranchant. L'avaleur de sabres s'étouffe en buvant un verre d'eau. La femme à barbe se montre nue. Les singes ne font plus rire que les idiots. Les enfants pleurent. Les parents dorment, sont saouls ou se cachent dans des coins sombres. China n'ose pas ouvrir les yeux. La tasse de thé est trop dure à avaler. Ne parlons pas de la soupe.

L'infâme cuistot encore sommeille (il sommeille toujours). L'infâme cuistot sommeille encore (toujours il sommeille). Le cuistot infâme sommeille toujours. Il dort. Dort-il? Dort-il en sommeillant ou sommeille-t-il uniquement? Il ne dort pas. Ne dort-il pas?

China n'ose pas ouvrir les yeux. La soupe est tiède. La graviolette trône sur une chaise sceptrée. Les légumiolles tournettent dans la populace de bouillon limpide. La soupe est tiède. Le doigt du sceptre fait tourner les yeux du bouillon. Les idiotes nouilles s'entortillent et China se souvient. Elle se souvient du temps où tout était possible, où sa vie de cuillère avait encore un sens, où l'avenir lui appartenait. La beauté des odeurs moites l'enivre. Elle s'égare, elle s'échappe. La soupe. Potage universel des âmes affamées. Horreur des petits ventres. Raison de vivre? China doit-elle se battre pour l'honneur de la soupe? Le bouillon refroidit. China a froid à la tête. La soupe est morte.

China se mouche avec le revers de la tête. La morve coule sur le métal sale, imbibé de soupâsse acariâtre. La morve coule et se morfond. La morve renifle la saison, se renfloue et puis revient. La morve se morve de morver encore. La morve dégouline comme des règles d'or. La morve pend comme des enfants restés au froid. La morve salée rebondit comme un élastique pâteux, comme un dictionnaire à moitié mutilé, comme un mot sale écrit sur les fesses d'une reine. China avale sa morve. Comme de la plasticine diluée dans du vinaigre sale. Et qui se met en motons. La morve se noue dans l'oesophage, se coince, remonte à mi-chemin entre la bouche et le nez, redescend, remonte, se bloque, s'étouffe, redescend, se coince, se met en boule, se recrache. C'est salé comme la soupe. Un peu plus que la soupe. Mais c'est meilleur. La morve gît, encore vivante aux pieds de China, sur le plancher crotté de la cuisine. China jubile. Elle dénoue son baluchon et délicatement y dépose son nouveau trésor. Elle l'insère à la page 65 du Playgirl Religieux, une page anodine, sans intérêt pour une cuillère.

 

 

chapitre VIII

Ce qu'il advint du cheveu oublié sur le chemin lorsque China fut faite prisonnière par l'armée de hêtres à lances

 

Non, China ne se battra pas pour la soupe. Elle regarde une dernière fois les yeux qui implorent sa pitié dans le bouillon. Non, elle ne se battra pas pour la soupe. Elle refuse catégoriquement... La soupe lui fait un clin d'oeil et, arrive tout-à-coup un cheveu sur la soupe. China reconnaît immédiatement LE CHEVEU qu'elle avait laissé sur le chemin lorsqu'elle avait été capturée par les hêtres à lances. Vite, elle dégage le cheveu du potage. Elle le prend, le secoue, le flatte, le lèche. Le cheveu rougit. Elle l'amène à part. Lui parle doucement...

-Alors, où étais-tu? Qu'as-tu fais? Comment es-tu arrivé jusqu'ici?...

-Wôôôôôôô... minute! Pas tant de questions! Je vous raconte tout, chère Comtesse, chère Baronne, chère Princesse, chère Reine, chère Impératrice, chère Donzelle. Lorsque vous fûtes amenée par les armées des hêtres à lances, je me fis piétiner maintes fois. Trop invisible, personne ne me remarqua et je vous perdis de vue. Fort heureusement, un charretier des plus nobles passa à la tombée de la nuit et s'arrêta pour faire un somme. Je profitai de l'obscurité pour me glisser gentiment dans le crin du cheval (qui était une jument alezane). La route était cahoteuse et je m'endormis.

Le cheveu fait ici une pause. Il cherche un mouchoir dans sa poche mais n'en trouve pas. Il se mouche sur le revers de sa manche. La morve coule un peu sur ses pieds et ça le gêne que China puisse voir ça. Il s'excuse et China le lèche. C'est salé.

-Continue...

-Je disais donc que la lune trop féroce m'avait dévoré, me prenant pour un vers luisant. Quand la malheureuse s'étouffa, je fus expulsé promptement et j'attapis sur un tapis volant perse. Grâce à la terre! je ne me fis point remarquer. Je me faufilai ensuite entre les brins du tapis. Et c'est un pur hasard si un des fils, jaloux de mon extrême beauté, me poussa hors de l'embarcation et que j'assoupis dans la soupe où vous me vîtes...

-Oh! Quel récit époustouflant! Tu dois être bien fatigué après toutes ces heures de péripéties! Viens avec moi...

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chapitre IX

Le Chinois

 

-Un peu d'air frais, ça fait du bien.

-Oh oui, surtout, sortir de cette infâme cuisine où... (China hésite).

-Où quoi? demande le cheveu.

-Où ça pue.

Ils se promènent. Ils ne savent pas où ils vont.

-Où allons-nous? demande le cheveu.

-Je ne sais pas. Nous ne savons pas, ni l'un, ni l'autre. C'est écrit un peu plus haut.

Ils vont, clopin-clopant, bras-dessus-dessous, copin-copine, sur un petit chemin étroit en forme de lacet de patin. Au bout d'une demi-journée de marche forcée, ils se trouvent nez-à-chapeau avec un petit, mais tout petit petit, petit Chinois. Le Chinois s'excuse de ne pas les avoir aperçus.

-Je m'excuse de ne pas vous avoir aperçus.

-Bon, ça va pour cette fois, mais ne recommencez plus, dit le cheveu sur un ton à la fois mièvre, ironique, enchanteur, envoûtant, sarcastique, parodique, moqueur et intéressé.

-Merci, répond China.

À ce nom, le Chinois embrasse la cuillère entre le manche et le coeur. Il lui lèche le dos et arrose ses pieds d'un mélange onctueux de rares parfums. China le regarde, avec de grands yeux (elle avait mis ses petits yeux dans son baluchon). Ses sens n'en finissent plus de se bouleverser et elle tombe à la renverse, sur le dos du cheveu, qui crie, qui crie, qui crie et se met à japper, à aboyer, à fumer, à se suicider. Le Chinois ricane doucement dans ses mains noires.

 

 

chapitre J

Le maudit Alibab Atroce

 

Le soleil déjà pointille la ligne d'horizon. Les moutonnages en haut en haut réveillent les souris des grises mélancolies. Le Chinois murmure quelques mots aux orteils de China. Ces derniers haussent les épaules. Le gros orteil du pied gauche montre les dents, aiguise ses crocs et prend une bonne bouchée dans le nez du Chinois.

-Ayoyeyiyo! soupire le visage du Chinois.

Ses doigts se crispent. Il jure en chinois, ou en japonais, de toutes façons, c'est du pareil au même pour la petite China. China sourit. Ce Chinois a l'air sympathique, tout de même. Elle lui sourit gentiment, comme ça... Et elle lui dit "vous" et elle est polie. Elle le regarde et plus elle le regarde, plus elle observe que le Chinois n'est pas jaune du tout. Il est entièrement noir. Entièrement. Il dit qu'il s'appelle Alibab Atroce. Elle le croit. Elle fait bien, parce que c'est vraiment son nom. Un sale nom. Un nom noir de suie comme ses mains, son corps, ses pieds... son pied gauche est rouge.

China fixe ce pied rouge et elle pense un moment à la soupe, à l'odeur de la soupe, au Scratipoind. Au noir Scratipoind. L'immense pied noir au cerveau dégonflé. Le Grand Scratipoind... Le Scratipoind... Ah!

Elle demande au Chinois:

-Pourquoi le gauche est rouge?

-Pourquoi que quoi est rouge?

-Votre pied gauche...

-Euh hum... c'est une histoire vieillotte. C'est à cause du Scratipoind...

À ce nom, China s'écrapoutit. Elle fait une grosse tache de sang gris sur le tapis (ils avaient tous deux marché jusqu'à une coupole parsemée de graines de tapis. Le cheveu était mort, suicidé (c'est écrit un peu plus haut)). China n'a pas honte du tout, et pour le prouver, elle le crie haut et fort:

-Je n'ai pas honte, pour le prouver, je le crie haut et fort: "je n'ai pas honte, je n'ai pas honte".

Le Chinois la regarde, lui fait un clin d'oeil. Il en pince pour le Scratipoind autant que China. Ils se le partageront. Enfin, c'est ce qu'il croit.

China pince le Chinois et le Chinois bêle. China veut l'égorger mais avant elle veut savoir ce qui est arrivé au Scratipoind.

-Qu'est-ce qui est arrivé au Scratipoind?

-Le Scratipoind? Quel Scratipoind? demande le Chinois qui a soudain perdu la mémoire.

-...Vous venez tout juste de m'en parler...

-Oui, probablement, mais je viens de perdre la mémoire, un mauvais courant sans doute...

-Et, parfois vous la retrouver?

-Mais qui?

-Ben, votre mémoire.

-Ma mémoire? Pourquoi faut-il que je la retrouve?

-Ben, euh hum, vous venez de me dire que vous l'aviez perdue...

-J'ai pas perdu la mémoire.

-Alors, parlez moi du Scratipoind.

-Le Scratipoind, mais qu'est-ce? Et vous, petite insolente, qui êtes-vous et que faites vous avec moi?

-Je suis China, cuillère de nature et future Héroïne de profession.

-Allez-vous-en, saleté de saleté!

Et le Chinois fait lui-même trois petits tours et puis s'en va. Avant que le Chinois se volatilise complètement, China observe qu'il était devenu entièrement vert... sauf les cheveux qui étaient bleus.

 

 

chapitre précédent

Merci à notre commanditaire officiel

 

China reste pensive. Elle se retrouve seule, au beau milieu de cette coupole parsemée de graines de tapis. Au-dessus de sa tête dansent des peintures sauvages. Elle le dira un jour à quelqu'un. Peut-être, mais ce n'est pas sûr. Elle repense aux Ursulines, à leur curé, aux pompiers, au Scratipoind... Ah! Le Scratipoind, quelle créature! De la force, du pouvoir! De toutes façons, ça, elle l'a déjà. Ce qu'elle veut, c'est une cause à défendre. Une bonne cause. Une maudite bonne cause!

En attendant de trouver la perle des perles des causes à défendre, elle ouvre un contenant aux graffitis barbares. Elle se verse un peu de rien. Elle boit tout d'un trait. Une commandite de Stéfanie-Myléna.

Une bulle d'air entend voler une mouche. La mouche se cloue sur du verre bleu qui se brise. La main sur le verre, China saigne. Elle se rend compte que c'est la deuxième fois qu'elle perd du sang aujourd'hui. Elle lèche sa plaie. C'est bon. Elle en reprend encore. Une commandite Stéfanie-Myléna.

Et elle planifie son avenir. Un jour, elle sera l'Héroïne nationale que toute l'humanité attend. Un jour. Pour le moment, ses traits tirés annoncent une pause commerciale. Une commandite Stéfanie-Myléna.

Son ventre s'ouvre. Un écran géant en sort. Une commandite Stéfanie-Myléna. Les rayons cathodiques émis percent les yeux d'un serpent à sonnette. Le reptile s'entortille, déglutit son repas: deux Hambourgeois et une Bruxelloise. Une commandite Stéfanie-Myléna. China dort. Son oreiller en duvet d'oie du Canada épouse parfaitement les courbes lisses de son minois angélique. Un jour elle sera dictatrice. Une commandite Stéfanie-Myléna. Sur son trône trônera avec elle un trésor de mille et un Empires. Une commandite Stéfanie-Myléna. Devant China défilent des images exceptionnelles d'une nuit d'hiver. C'est l'été. Une commandite Stéfanie-Myléna. Elle dort. Une commandite Stéfanie-Myléna. Du Manoir éloigné viennent de petits cris. Une commandite Stéfanie-Myléna. Une peur existentielle sourcille du sourcil. La plaine de cris durs et froids s'engrogne. Une commandite Stéfanie-Myléna. Le jus de pêche s'empêche de dormir. Une commandite Stéfanie-Myléna.

China, frénétique, rêve en silence au lendemains étourdissants d'une nuit d'escargot. L'escargot en question traîne sa traîne de bave amère sur la peau miroitante de la cuillère en sueurs. Une commandite Stéfanie-Myléna. Ça chatouilline. China espère. Ça chatouilline trop. Elle rit. Son sourire brillant éclate de beauté. Son haleine fraîche à la pâte connue. Une commandite Stéfanie-Myléna. Elle passe une nuit plutôt bleue. Une commandite Stéfanie-Myléna.

 

 

chapitre à supprimer

Un peu de sentiments

 

Et elle s'ennuie toute seule dans ses rêves trop longs.

 

 

chapitre XIIIIIIIII

La deuxième route

 

China s'éveille en sursaut. La sueur de son front la noie. Elle frappe deux coups sur un piano qui passe par là. Un homme-orchestre en sort et lui tend une bouée de sauvetage. Elle la passe autour de son cou. Ça lui va assez bien. Elle cligne de l'oeil. L'homme disparaît en jouant de l'harmonica. China reconnaît le plafond de la coupole. Le tapis a poussé. On peut désormais tenter de définir sa couleur. Entre le bleu et le bleu. Quelque chose à la fois obscur et clair. Brillant et terne. Un beau tapis. Elle pleure. Elle rit. Elle s'en fout. Complètement. Elle rit, elle délire. Le Scratipoind, le cheveu, la vie, la catapulte, l'avenir... China ne sait plus rien de rien. China s'en fout. Le plafond de la coupole tourne et tourne et tourne et tourne... comme une mer de cris perdus sur un soleil brisé.

China rit. China rit. China rit. Rit et rit et rit... Elle crache sa joie dans le vent qui la gifle. Ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha!!!!!!! L'écorce de ses yeux brille de larmes. La cuillère joyeuse est toute tordue. Des bosses apparaissent sur ses doigts glacés. Elle est si heureuse, si gaie! Rien ne peut l'empêcher de s'esclaffer. Elle se sent si libre dans ce vent gelé. Elle tousse, elle tousse, elle rit, elle s'étouffe, elle tente de se calmer. Mission impossible. Le rire mêlé au vent l'étrangle. Elle suffoque. Elle pleure. Ses poumons se gonflent in extenso, se vident et crachent. Les ventricules de son coeur pistillent. China panique. Elle ne rit plus, elle gémit, elle gueule avec sa grande gueule. Les parois de son corps bosselé font comme un moteur rouillé qui veut démarrer. Sur ses tempes, China sent le vent qui fouette de l'intérieur. Elle tousse, tousse, une grosse boule de feu encombre sa gorge, racle à fond l'oesophage et ressort d'un coup sur le bleu tapis de la coupole. China tombe, se cogne la tête sur le piano qui n'avait pas suivi l'homme-orchestre, et les démons de la nuit viennent encore lui dire salut!

C'est le bonheur qui lui fend l'âme à coup répétés d'âcres haches sur le foie. Le métal luit dans la nuit cristalline. China est l'Impératrice des rêves indistincts. Sa peau grise ravive les brasiers éteints depuis trop d'années. Le Diable l'observe sur son trône d'Ange séduisant. China, humble devant tant d'honneur, cache son visage sous un édredon qu'elle vient de trouver dans le piano à pattes. Il fait bon. Il fait chaud. Le duvet caresse ses pensées et China jubile. Ses souvenirs encore brûlants écrivent son futur. Qu'il faille penser toujours à l'allée de grands pins, à la soupe bouillante, au fil-à-couper-le-beurre... Souvenirs, souvenirs...

L'intensité vive des flammes diaboliques fleurent sa peau de baisers horribles. Belzébuth, zut de zut, a l'oeil ouvert. L'ouverture, le focus, le zoom, l'intérêt évident qu'il porte à la cuillère rebondit en fusée spéciale-spatiale. La langouste langoureuse ondule sous ses jambes. L'haleine craintive de China halète ses désirs. Le Maître des Enfers se lèche les babines. La lèvre humide, China est gourmande. Elle croque dans la pomme les pépins amers, le sucre de la moelle onctueuse l'excite. Le Diable boit l'alcool des bassesses spectrales. La tension monte, fait un tour, remonte, redescend, vaguelette entre les deux. Les yeux de China picotent, picoti, picota. Le soufre insuffle un passage dangereux. China n'en peut plus. Son cerveau disfonctionnel pour l'instant chavire en eaux troubles et s'éteint au contact du froid liquide pur. Elle s'éveille.

Devant elle se dresse une ombre à la fois terrifiante et familière...

 

 

chapitre X

la décadence

 

... Devant elle se dresse une ombre à la fois terrifiante et familière... Elle ouvre tout grand les yeux, s'entortille les doigts, se raidit les pieds, s'humecte les lèvres, se pince le coeur, se lèche le dos, écarquille le rideau de ses cheveux sales...

China dégobille. L'excitation qu'elle avait éprouvée la nuit dans ses rêves n'est rien à côté de l'extrême délire qui lui fait tourner le creux et le dos. Les exhalaisons des premières pousses de tapis pénètrent ardemment les pores de sa robe d'acier. China est conquise. Devant elle se dresse une ombre à la fois terrifiante et familière...

Partant du sol, des orteils sensuels rythment en cadence un air radieux de Tob Bylan. Comme une pierre qui roule, les ongles sans mousse, seule transparence, éclatent de beauté sur le fond terne paysager. La plante noire murmure quelques paroles. The times they are a-changin'. China sent en elle monter la voix grave et profonde du Scratipoind. Helvetii jam per angustias et fines Sequanorum suas copias traduxerant et in Haeduorum fines pervenerant eorumque agros populabantur. Le Scratipoind n'est pas si bête que ça. Il a appris par coeur l'histoire des migrations helvétiques en latin. China tremble sous tant de savoir. Le Scratipoind n'a pas que l'intelligence. Dans ses moments de repos, il se plaît à cultiver un physique plus que séduisant. Les muscles de sa cheville démontrent une sensibilité à la fois naturelle et plastique. China chavire.

Le Scratipoind s'avance de son pied noir et menaçant. Le sol sous son poids traverse le plancher. Le magma frénétique, ami intime de China par le biais de Belzébuth, vient asperger le noir pied de mille et un feux de guerre. Le Scratipoind, grognon, repart en courant avec dans ses yeux une lueur de méchanceté et l'odeur du futur. China ne paie rien pour attendre. Elle ne paie rien puisqu'elle n'achète rien.

China, seule dans un coin, pleure en silence tout l'amour qu'elle a pour ce pied d'athlète, son héros, son modèle.

Le Scratipoind poursuit sa route en écrasant tout sur son passage. Il grabuge. Il rage. Il porte drapeau noir sur sa peau noire. Pavillon noir dans son âme égarée.

China le regarde s'éloigner. Il a l'air si déterminé, si angoissé, si possédé, si déterminé, si angoissé, si possédé, si... si seulement elle pouvait lui parler! Elle lui dirait qu'il est noir, que son corps entier n'est pourtant qu'un pied, qu'il n'agit pas comme un pied, que c'est plutôt elle qui agit comme un pied, qu'elle en a deux, qu'il est ci et qu'il est ça, qu'il a l'air si déterminé, si angoissé, si possédé, qu'il a fait elle ne sait quoi à un Chinois qui a le pied gauche tout rouge, qu'il est celui qu'elle attend, qu'il est intelligent et beau et tout et tout.

 

 

chapitre intelligent

Le rêve rouge

 

Déçue un peu de la performance crapuleuse du Scratipoind, China défonce une porte, porte un costume de clown, cloue un clou sur un mur, murmure des hippopotameries à un pinson voyageur et s'écrase un pot de yogourt sur la tête. Encore, elle s'écrapoutit sur le sol. Elle ne sait plus où elle est. Sa jupe toute tordue sèche ses pleurs en silence. China est joyeuse, saoule de vie et d'amour déçue. Elle veut que la rencontre avec le Scratipoind n'ait jamais eu lieu. Elle s'imagine un nouveau fil-à-couper-le-beurre-saveur-améliorée, tout frais, tout neuf, avec quand même un petit mauvais caractère pour pouvoir passer de belles nuits. Le fil se tend, s'écoutille, se détend, apparaît. Le fil-à-couper-le-beurre-saveur-améliorée nouveau cru est tout oreille, tout coeur, tout cerveau, toute tête, tout fou, tout flamme, tout brûlé à écouter le récit que China veut lui conter. Elle dit que c'est un rêve qu'elle a fait. Il ne la croit pas. Il dit que c'est quelque chose qui lui est arrivé avant que l'histoire commence, avant que China rencontre le premier fil-à-couper-le-beurre, avant de rencontrer le Scratipoind. China ne veut plus raconter son rêve. C'est le fil-à-couper-le-beurre-saveur-améliorée qui lui raconte ce qui s'est passé...

... China tout de go allait par monts et par vaux. Par une belle matinée du mois de mai les guérilleros déambulaient sous les palmiers dont les têtes chlorophylliennes se balançaient mollement au gré des souffles ailés des coléoptères frugivores. Soudain, un guérillero s'effondra la face en plein ciel, un couteau en plein coeur. Pauvre couteau, se dit China, il va mourir noyé dans un bain de sang qui, manquant d'oxygène, va l'asphyxier. Elle se précipite, bondit sur la poitrine du vilain guérillero et tire tire tire de toutes ses forces de petite cuillère courageuse, ce que voyant, un des guérilleros lui balance une grenade en pleine face. Il s'enfuit, il s'enfuit, ce qui est déjà quelque chose. La petite cuillère n'a que le temps de coincer la cuillère de la grenade afin de retenir en son sein ces souffles infernaux qui sinon étêteraient tous les palmiers et équeuteraient tous les coléoptères. Sans bout c'est pas l'boute! La cuillère rusée lui dit: "libère-moi! Je suis prisonnière de cette grosse grenade ventrue. Que faire, que faire, aide-moi... sois solidaire". Mais la petite cuillère en a plein le dos des jérémiades, d'autant plus qu'elle commence à trouver beau le couteau. Elle lui dit: "si je te libère, je te tue et moi aussi. Ce n'est pas la liberté ou la mort, c'est la liberté égale la mort. Tu es mal partie dans la vie, voilà ce que c'est de ne pas étudier et de te précipiter dans le premier emploi venu". Elle l'abandonne à son esclavage rusé et tire tire sur le couteau pâlissant. Enfin un flot de sang les recouvre. Le guérillero rend l'âme et tout le reste. Vite vite vite ils courent à la mer, rutilant, et nagent de conserve. Les muscles fins et arqués du couteau frôlent les courbes intelligentes de China, le sel cristallise leurs patines. Des éclats de lumière s'ébattent dans l'azur océan... à suivre

Le fil-à-couper-le-beurre-saveur-améliorée croit qu'il en a assez dit. Il est jaloux, de toute évidence. Il ne peut concevoir qu'un couteau et une cuillère prennent le temps de se payer du bon temps. Un couteau et une fourchette, ça passe encore... mais une cuillère et un couteau, il y a là de quoi fouetter de la crème.

China veut savoir la suite de son rêve. "Mon rêve, mon rêve, mon rêve! Je veux savoir la suite, la suite, la suite tout de suite!" Le fil-à couper-le-beurre-saveur-améliorée se tait. Il sort de sa poche la clé du bonheur. La seule qu'il possède. Une bien fragile clé en peau de malheur. Une clé faite de rien. D'un peu de simplicité. China change ses yeux. Avec des yeux bleus, on voit mieux. Le fil-à-couper-le-beurre-saveur-améliorée, d'un air humble et solennel, lui tend le précieux objet magique. Maintenant que China a la clé du bonheur, elle n'a qu'à trouver le bonheur pour le déverrouiller. Elle entoure tendrement de papier mouchoir usé (le seul qu'il lui reste) le précieux trésor qu'elle range romantiquement dans son baluchon à côté de la page 65 du Playgirl Religieux. China renoue son grand mouchoir qu'elle redéguise en baluchon. Elle berce son fichu dans ses bras, comme on berce une poupée sans cheveux.

China trouve que sa quête de cause commence à se définir. Elle cherche désormais le bonheur. Lorsqu'elle l'aura trouvé, elle jugera s'il est nécessaire de battre des oeufs en neige. Elle ne devra pas oublier les chandelles, signe inhumain des années dangereuses qu'elle aura passées et repassées sur une vieille planche à repasser si personne n'est passé par là une fois de plus ou de moins que le loup sera haché devant un écran bleu d'où éclate un jet phosphorescent frappé d'inanition. Ne relisez pas cette phrase. China rigole sous une gondole volante. Destination: le SUD!

 

 

chapitre __

L'inattendu

 

China tout de go s'en va par monts et par vaux. Par une belle matinée du mois de mai, les guérilleros déambulent sous les palmiers dont les têtes chlorophylliennes se balancent mollement au gré des souffles ailés des coléoptères frugivores. Soudain, un guérillero s'effondre la face en plein coeur, un couteau en plein ciel. Pauvre couteau, se dit China, il va mourir noyé dans un bain de sang qui, manquant d'oxygène, va l'asphyxier. Elle se précipite, bondit sur la poitrine du vilain guérillero et tire tire tire de toutes ses forces de petite cuillère courageuse, ce que voyant, un des guérilleros lui balance une grenade en pleine face. Il s'enfuit, il s'enfuit, ce qui est déjà quelque chose. La petite cuillère n'a que le temps de coincer la cuillère de la grenade afin de retenir en son sein ces souffles infernaux qui sinon étêteraient tous les palmiers et équeuteraient tous les coléoptères. Sans bout c'est pas l'boute! La cuillère rusée lui dit:

-Libère-moi! Je suis prisonnière de cette grosse grenade ventrue. Que faire, que faire, aide-moi... sois solidaire.

Mais la petite cuillère (qui n'est pas si petite que ça!) en a plein le dos des jérémiades, d'autant plus qu'elle commence à trouver beau le couteau. Elle dit à la cuillère-grenade:

-Si je te libère, je te tue et moi aussi. Ce n'est pas la liberté ou la mort, c'est la liberté égale la mort. Tu es mal partie dans la vie, voilà ce que c'est de ne pas étudier et de te précipiter dans le premier emploi venu.

Elle l'abandonne à son esclavage rusé et tire tire sur le couteau pâlissant. Enfin un flot de sang les recouvre. Le guérillero rend l'âme et tout le reste (à qui?). Vite vite vite ils courent à la mer, rutilant, et nagent de conserve. Les muscles fins et arqués du couteau frôlent les courbes intelligentes de China, le sel cristallise leurs patines. Des éclats de lumière s'ébattent dans l'azur océan... À suivre toujours le courant, ils arriveront quelque part un jour.

Sur les rives, des poissons émerveillés brillent sous des parasols dénudés d'intelligence. Ils regardent s'éloigner la drôle de paire entortillée, le couteau enroulé sur le manche de la cuillère, la pointe enclavée dans le creux de l'âme de la cuillère. Une symbiose. Un grain de sable dans une forêt vierge (ou à moitié). Un australopithèque en guerre contre l'évolution. Deux pois chiches dans un somnifère. Une commandite Stéfanie-Myléna.

China sommeille un peu, embrassée des contours avantageux du couteau. Les douces vagues la font dodeliner. Dodelin-dodelin. Elle souhaiterait en ce moment avoir au moins un petit grain de pistil qui puisse la réconforter dans sa quête du bonheur. Le couteau la chatouille. Elle rit. Hi hi hi hi... Brave China! Toujours prête à faire une folle de toi! Chantons, chantons, l'hymne à la cuillère à thé passée à toutes les sauces. Mais vous n'avez encore rien vu... il paraît que certaines sauces sont plus épicées que d'autres.

 

 

chapitre CX

La sauce au miel

 

China se colle au manche du couteau, s'y pend, s'en fait une écharpe. Elle le lèche bien comme il faut partout où c'est doux. Dans l'écume des vagues ruisselantes chante un poisson du Paradis. Son chant, hymne à la fidélité, englue China et le couteau dans une nuit éternelle. C'est la nuit. Il fait noir. Il fait même sombre et pas clair du tout. C'est la nuit. Il fait clair et pas noir du tout dans le coeur de China. Elle se serre encore contre la joue mouillée qui l'accompagne. Dans un silence irrévérencieux, ils se regardent et rougissent, ils s'appuient l'un sur l'autre, comme une béquille s'appuie sous une aisselle pour soutenir une jambe perdue qui risque de se détacher du corps auquel elle est accrochée par un seul ligament. Les deux colombes s'empoignent ardemment, s'enlacent, s'étouffent, s'étranglent, se froissent, s'oppressent, s'attachent, se bandent, se bloquent, se bouclent, se coincent et s'enfoncent dans un gouffre sucré et gourmant. Le couteau ajuste son tir, se gêne, s'entortille, s'empêtre dans son intimité. China contracte son encolure, se pompe, respire, se colle, se colle, se colle comme une pomme à la mélasse. Son métal brillant se confond avec celui du couteau. Ils se frottent pour mieux briller, se calent avec l'impression qu'entre leurs peaux moites s'imisce un sirop de maïs tiède et mièvre. Leurs âmes, comme emportées par un bain tourbillon, s'envolent avec les queues des poissons multicolores.

China s'enfonce dans les yeux glauques du couteau et lui promet un avenir rose et mou. Le miel de leur vie campera sous leurs désirs.

Il est impossible pour China d'être le moindrement heureuse. Son incapacité se rit d'elle au sud de son nombril. Il y fait beau, une plage grandiose avec palmier et vagues de sable, mais il y manque le parasol fantastique du bonheur et du désir.

 

 

chapitre R

La sauce aux oignons

 

China relève un pan de sa jupe imbibée d'eau salée, le tord et éponge la larme au coin de son oeil. Un sanglot court fait trémousser une épaule. Et puis une autre et encore une autre et bientôt, c'est une danse d'épaules avec sourire à l'envers. China pleure. Elle pleure tant que le niveau de l'eau se met à monter monter monter. Le couteau l'observe, sidéré. Puis il la tient, la serre, tente d'apaiser ses douleurs psychologiques, s'interroge.

Un oignon passe par là.

avant-avant-propos

 

 

Avertissement

 

L'avant-propos que vous aller lire contient des scènes de violence. Si vous êtes quelque peu fragile du coeur, préparez vos diachylons et percez un trou dans le trottoir.

 

 

chapitre R

La sauce aux oignons

 

Un oignon, dis-je, passe par là et s'interroge.

-Je m'interroge, dit l'oignon.

C'est ce que je vous disais.

L'oignon traîne sa patte pour mieux la faire saigner. Hier, un automobiliste en colère l'a frappé avec une poële à frire enduite d'huile de cacao moisie. L'oignon sacre en oignon. C'est un langage qui pue.

China, déjà en larmes, fait gonfler les flots de plus belle. Le couteau, planté là, désespéré, ne sachant que faire, tente d'analyser la situation plus que dramatique. D'un côté se trouve un oignon blessé qui est là on ne sait pas pourquoi, de l'autre côté, une cuillère, fragile émotivement, tente l'expérience de sa vie: faire déborder l'Océan. Le couteau prend les paris.

Les trémoussements de China se font de plus en plus morbides. Elle se grise d'avoir la tête si tournante, si porte ballottante, si rageuse de l'intérieur, si... enfin! C'est la destinée... Elle sent venir dans son dos une ombre solide et ferme. Ses yeux palpent les pas lourds de conséquence qui martèlent ses larmes, ses haussements plaintifs d'épaule. Le couteau la regarde de ce regard inquisiteur qu'ont les maris trompés. Qui est-ce que? Quoi que c'est? What is that? Was ist dass? Kiu estis? Le couteau fume dans l'eau qui lui vient plus haut que le nombril, plus haut que le cou. Le couteau s'emboîte. Prend la piqûre et se met à se trémousser aussi, à geindre, à mouiller l'eau salé. China le prend près de son coeur, le lèche, fait briller sa carcasse de lune tendue vers l'avenir et dépose ses larmes dans le creux de son manche. Le couteau encore sans glotte grogne un peu. Ils vont se noyer d'une minute à l'autre. Ils font des bulles dans l'eau. China rit parce que les bulles la chatouillent. Le couteau s'identifie à la bulle que China tient sur le bout de ses lèvres, navire déserté par son équipage parti à la chasse aux aspirines marines. Sous-marines. Il pose sur China toute la gratitude qu'il lui doit. Il ne la laisse pas là trop longtemps, parce que China n'a pas un dos très résistant et la range à nouveau dans sa poche. La bulle éclate.

Le couteau ne respire que par à-coup. Il monte à la surface, comme un poisson roulant et il se rendort comme une cigale morte. China ne pleure plus. Elle rote. L'eau continue encore à monter.

-Arrête de pisser dans l'eau.

-Je ne pisse pas dans l'eau, répond le couteau.

Langoureusement, une langouste langoureuse passe entre le couteau et la cuillère puis repasse entre leurs yeux. Elle est suivie d'une trace opaque et orangeâtre.

-Allez, bois, c'est de la vraie.

-De la vraie quoi? demande China.

-De la vraie orangeade. Allez, goûte!

China, méfiante, toise la langouste. Le couteau prend une gorgée pour plaire à la langouste.

 

 

chapitre neuf

La sauce piquante

 

C'est de la sauce piquante. La langouste se tord les antennes, ce doit être une de ces langoustes-clown qui errent dans l'Océan. Le couteau rougit, tousse, s'étouffe, s'étrangle. Il veut crier, crier:

-Arrrrrrrrrrgggggggggg!!!!!!!!!!

 

China le frappe dans le dos, lui pince les fesses, le nez et les yeux, lui frappe la tête contre une fausse-baleine, lui rentre le doigt dans les oreilles. Ouf! Tout est à nouveau en place.

Le couteau sort une fière chandelle de sa poche pour l'offrir en bouquet à China. La langouste s'en va en sanglotant, la tête entre les pieds, piteuse. L'eau continue à monter. China désespère de trouver un jour l'échelle dont l'eau se sert. Bientôt, la mer touchera au ciel. Bientôt, ils ne pourront plus respirer. Bientôt...

 

 

chapitre G

Hé hé hé...

 

-Hé hé hé...

La langouste se réjouit. Elle se réjouit tant qu'elle arrête de pleurer. L'eau ne grimpe plus. China et le couteau se réjouissent. La langouste se fâche et pleure. L'eau se remet à grimper. China et le couteau sont désespérés. La langouste se réjouit, etc...

Ils sont encerclés d'un cercle assez vicieux et voyeur, par-dessus le marché! China l'intéresse. Il s'approche, resserrant son étreinte. La langouste rougit. La langouste roussit. La langouste éclate. Le niveau de l'eau, pourtant, continue son escalade. Le cercle n'existe plus, cependant.

China et le couteau nagent tant qu'ils le peuvent encore. China pointe devant elle une île en forme de baudruche, un caecum immense qui semble se dégonfler. Ils s'approchent de la terrible créature. China entend comme un souffle léger, une chute qui murmure des murs mûrs, comme un silence en robe de soie. De près, il est facile de remarquer qu'il s'agit d'une fausse-baleine, épouvantail à renards. Le couteau entreprend d'en faire le tour afin de se faire une petite idée. Sur le dessus du caecum, rien à déclarer. Nenni. Nil. Que la lisse pelure. Sur le flan est, cependant, une large fissure bée bouche bée.

-Oh! China, vient voir par ici.

Souriante jusque dans l'encolure, la cuillère se ramène au petit trot d'hippocampe. Vous auriez dû voir la brèche! Un puits ne laisse jamais autant d'eau sans surveillance, d'autant plus que cette eau sent la basse-cour. Et quelle basse-cour! Il faut trouver un moyen (ou un gros) de colmater tout ça. En cuillère responsable, China sort de son baluchon le manuel du parfait petit bricoleur.

-Alors, petite, ça vient cette information? demande le couteau submergé.

-Euh hum, je crois que je n'ai pas la page concernant les fausses-baleines... Peut-être qu'on peut essayer avec les instructions pour faire accoucher une trouifgulie.

-Je crois que nous n'avons pas tellement le choix, se résigne le couteau.

China empoigne la clé à molette et serre le mollet du couteau, qui crie.

-Ayoye!

China s'arme d'une aiguille pointue qu'elle garde toujours dans ses cheveux et pique le couteau.

-Ayoye!

China s'amuse comme un escargot gluant.

Le couteau crie.

-Ayoye!

Et la fausse-baleine retrouve sa forme initiale, toute recousue.

-Oh oh...

-Quoi?

-Regarde!

Et là-bas, à côté de la fausse-baleine est née une petite

fausse-baleinette avec une boucle sur la tête. Des larmes de vent déferlent sur l'Océan, emmêlées d'une bourrasque de rhume d'éléphant. Des guitares jouent un hymne barbare, des violons sanglotent sans glotte, grugent des termites violettes tandis que la grêle pèse dans le cou des fausses-baleines. On annonce un été.

-Pourvu qu'il n'y ait pas de printemps cette décennie, pense China.

Au loin, des aspirateurs crachent leur venin. China pense au printemps qu'elle déteste, aux Ursulines qui ont gaspillé leur vie, aux ronflements des tracteurs sur la côte; ses cellules s'entrechoquent sans trouver d'issue, se brisent, se consument puis se reforment de cette même enveloppe colorée que le vent laisse s'échapper sans remords. Jusqu'ici, rien n'est encore survenu; tout est arrivé. China n'est pas au bout de ses peines. Elle se réjouit.

Un cri, un cri affreux. Un cri tellement affreux que tous les affreux à la ronde accourent pour mieux l'entendre. C'est la toute jeune fausse-baleinette qui braille en braille. Elle est aveugle, ce n'est pas de sa faute; China n'aurait pas dû piquer si fort le couteau avec l'aiguille. Ce qui est fait est fait. Elle a réussi à se mettre à dos la fausse-baleinette et par conséquent, la fausse-baleine aussi. La fausse-baleine aboie, jappe, traînant une mauvaise haleine de chatte morte écrasée sur un canapé brun. China n'en peut plus. Elle sent derrière elle le martèlement marqué d'une ombre noire...

Les rives sont encore loin. Les horloges du ciel indiquent qu'il est l'heure d'aller se coucher. Les éclairs éclabousseurs font leur travail d'artiste tandis que s'habillent dans leurs loges des gros bouledogues sans queue et sans densité. Le pas.

Entre les nuages en furie qui masquent l'horizon, China reconnaît le Scratipoind.

 

 

chapitre XIV

Le roi soleil

 

Aveuglée par une intense luminosité, China se masque les yeux d'une main tremblante. Dans l'interstice de ses doigts, elle a encore une vue intéressante sur le Scratipoind. Le galbe du pied noir s'enroule sur lui-même, raisonne dans un tourbillon juvénile pour aller se perdre dans l'encolure d'une vague. China attend son Cavalier Noir. Les fausses-baleines, mère et fille, guettent la venue du grand pied d'un oeil mauvais (ou d'un mauvais oeil). Leurs fausses dents tremblent sous leurs claquements incessants. Sans le moindre remerciement pour leur fidèle salvatrice! Enfin, quoi! On n'a plus les fausses-baleines qu'on navet!

Le soleil couchant se fait de plus en plus agressif. La lune ne respire plus. Elle est morte dans un soulier mal peint. Elle a éteint toutes ses bougies et ne bouge plus. Une spatule se coince dans son oeil droit qui est croche. Une libellule traverse la mer sur une feuille de liberté. Des éclairs s'évadent d'un nuage trop lourd de conséquences et frappent un renard qui n'a pas eu peur des fausses-baleines parce qu'il est aveugle, sourd et dépourvu de nez. Les éclairs, éblouis, s'évanouissent dans un miaulement piteux. China supporte mal la chaleur qui la fait fondre. Le Scratipoind s'indigne, se renfrogne et se prépare. D'un seul élan, il s'élève bien haut, et retombe lourdement sur la plus grosse fausse-baleine. Étrangement, le niveau de l'eau se met à descendre et à redescendre, si bien que bientôt, China sent le sol visqueux sous ses pas. Le Scratipoind se relève et tombe par inadvertance sur le soleil.

 

 

chapitre deuf

La fausse-baleinette

 

La fausse-baleinette gît sur le sol où sont plantés les pieds de China et du couteau. Le Scratipoind a encore le pied dans l'oeil du soleil. Tout est sombre. Le Scartipoind est heureux. Il peut aller et venir à son gré. China tente de trouver un interrupteur. Le couteau palpe une espèce de ficelle, la tire et un store s'ouvre. Derrière ce qui était le store se tient une petite allumette qui brûle sans interruption. China s'en approche pour se réchauffer; depuis que le Scratipoind a le pied dans l'oeil du soleil, il fait froid. La fausse-baleinette se dégonfle. L'eau est imbibée par un sol assoiffé. Pauvre petit sol! Il a faim. Il a faim et il voit China. Il a faim et il voit China et le couteau... Il a faim et il voit China et le couteau et la fausse-baleinette... Il ouvre tout grand sa grande gueule et happe ce qui reste de la fausse-baleinette. Il rote. Il digère mal et s'en retourne vers son sol natal, le sol. Il vomit un os.

Un gros bruit de vomissure s'en suit, comme un camion d'éboueur en digestion. Là-haut dans le ciel se poursuit le combat inégal entre le soleil et le Scratipoind. Seule l'allumette brille tel un espoir dans un cercueil. Frissons magistraux. China a froid. Elle observe le Scratipoind dans la sueur et le courage. Le grand pied veut se dégager de toute responsabilité. Il tire un grand coup sur ses orteils avec un revolver en forme de poule. Il réussit à se retirer du soleil. Le soleil se dégonfle sans émettre de rayons. China et le couteau se serrent autour de l'allumette. Le Scratipoind s'amuse avec le soleil comme une aspirine s'amuse avec un ballon. Une étincelle se perd dans l'oeil de China, revient, se reperd dans ce labyrinthe lubrique.

Le Scratipoind s'avance. Le cercle autour de la petite allumette se ressert. China et le couteau se soudent ensemble. Il fait encore froid. Dans un bruit assourdissant, le grand pied noir s'étale de tout son long. Belzébuth laisse traîner des bouts de ficelle tendus n'importe où! Le pied saigne du nez. China s'approche de lui pour le consoler. D'un seul geste, il se retourne et court vers un autre horizon vertical; quand le soleil est dégonflé, les horizons sont verticaux.

Le beau couteau sourit. China pleure. Le Scratipoind est parti.

Mais au loin, on peut percevoir la grosse voix bourrue du Scratipoind:

-

En posant sur vos joues mes dernières chaleurs

J'osais surprendre un peu de candeur

Dans la fertilité des affres cornemuses

Autour du chapeau feutré de la cinquième Muse

J'arrache les dents d'une écrevisse femelle

Les cinq chandelles se sont tues

Armoires fleuries des prairies folles

Sur le bord d'une route frivole

Des grappes d'oliviers ont vu:

J'arrache les dents d'une écrevisse femelle

Ô trésor de la nuit sous les toiles vierges

Les fleurs sont mortes d'insipide bonheur

Sous l'édredon fatal d'une musique vierge

Des yeux regardent avec douceur:

J'arrache les dents d'une écrevisse femelle

Les larmes cessent de rouler sur les joues de China. Elle n'en croit pas ses oreilles. Le Scratipoind fait des vers pourris.

 

 

chapitre décevant

La déception

 

Déprimée, China s'enveloppe dans un petit coton bleu. Le couteau, tout pétillant de santé, fait le geste de la déshabiller, mais elle est déjà nue dans son coton. Il ne comprend pas du tout pourquoi China est si déçue que le Scratipoind fasse de si mauvais vers. Ce n'est qu'un ignorant après tout.

Le Scratipoind est loin maintenant; le couteau en profite pour regonfler le soleil.

 

 

chapitre à clous

Le fakir

 

China sort de son cocon et mord le couteau en riant. Ça le chatouille dans l'âme. Elle le gratte, gratte et gratte. Son acier chevelu passe du gris au bleu. China rit. Elle s'ennuie du Scratipoind même s'il fait de mauvais vers.

Le couteau se fend en quatre pour comprendre. Il ne comprend rien. Alors il oublie tout et s'endort. Il ne cherche plus à comprendre et c'est là qu'il comprend. Depuis sa rencontre avec le Scratipoind, China n'existe plus seulement là où elle est. Elle existe ailleurs, mais où? Le couteau est pronfondément endormi.

China s'enfuit. Elle court court de toutes ses forces de petite cuillère (euh hum). Elle saute par dessus les haies, les flaques d'huile (c'est bientôt l'été) et rampe sous les lits à roulettes. Un fakir sort d'un nuage sur son grand tapis volant. China le darde d'un oeil sensuel. Le fakir perd son équilibre, tombe et jure en fakir:

-Je jure en fakir, dit le fakir.

China rigole. Le fakir fakire. Il se plante des clous dans les pieds et dans les mains, comme font tous les fakirs raisonnables en temps de pénurie d'épines de porc-épic. Le soleil rebondit comme une balle de caoutchouc. Un chat passe au-dessus de la lune. À quatre pattes, il retombe sur une antenne d'escargot mou. China rit de plus belle qu'elle ne l'est. Le fakir la ligote à sa glotte. China soupire. Le fakir fakire encore. Le tapis s'élève et repart avec à son bord China et son hôte. Ce dernier trouve China un peu jeune.

China arrive dans un pays dévasté. Plus un seul restaurant, plus un seul délinquant, plus un seul guichet automatique. China se sent bien tout à coup. Ce doit être l'effet du voyage ou de l'acuponcture improvisée du fakir sur ses petites cellules très nerveuses. Dans sa tête bourdonnent les vers du Scratipoind:

-En posant sur vos joues mes dernières chaleurs

J'osais surprendre un peu de candeur

Dans la fertilité des affres cornemuses

Autour du chapeau feutré de la cinquième Muse

J'arrache les dents d'un écrevisse femelle

China se mord les yeux. Ses oreilles devinent ce que son cerveau enterre. De la plaine dénudée viennent des papillons austères. China remue un peu. Le fakir fakire de ses yeux de fakir sur la cuillère à thé. Ils survolent une mare aux canards apprivoisés.

-Les cinq chandelles se sont tues

Armoires fleuries des prairies folles

Sur le bord d'une route frivole

Des grappes d'oliviers ont vu:

J'arrache les dents d'une écrevisse...

Tout à coup, China ne s'en souvient plus. Pourquoi est-elle là? Qui est ce type qui a l'air con? Pourquoi le pays qu'ils survolent a l'air d'un poème du Scratipoind? ...le Scratipoind...

  

 

chapitre XIX

Le fakir

 

Le fakir la secoue pour en faire tomber des noix de coco. China en laisse tomber une bonne dizaine. Une cuillère à noix de coco! Le fakir voit qu'elle assimile très rapidement les coutumes de son pays.

-C'est que je ne suis pas mal élevée, dit China. Mon père n'était rien d'autre que le Soupirail Soupartital.

À ce nom, le fakir écarquille les yeux. Le Soupirail Soupartital! Celui qui avait sauvé leur pays des Frognutis Ridiverbemis! Celui que tous les enfants du Trofkin ont appris à vénérer! China est sa fille! C'est quand même incroyable! Que lui est-il arrivé depuis la mort de son pauvre père?

-Quand mon père est mort, j'ai continué ma vie. Seulement, les Frognutis Ridiverbemis me suivaient à la trace. Un jour, ils tentèrent une embuscade; c'est là que je rencontrai le couteau pour la première fois. Ensuite, il advint quelques aventures, puis un fil-à-couper-le-beurre bouleversa ma féminité. Et je revit l'attaque des guérilleros en rêve et je la revécus. Elle me hante, cette attaque traitre, me poursuit partout où je vais.

-Et votre but ultime, quel est-il?

-Trouver le bonheur pour l'ouvrir avec la clé que le fil-à-couper-le-beurre-saveur-améliorée m'a offert. Si le bonheur s'avère être une bonne cause, je me battrai pour lui.

-Peut-être trouverez-vous ici, au Trofkin, le bonheur que vous recherchez tant, dit le fakir enthousiasmé.

-On verra bien. Pour le moment, puis-je vous demander de me libérer de mes liens?

-Vous pouvez toujours demander.

-Pouvez-vous me libérer de mes liens?

Sans attendre plus longtemps, le fakir joue un air de flûte; la corde semble s'amolir, elle s'écarte du corps meurtri de China et voltige dans les airs avant de retomber sur l'épaule du fakir. Là, elle regarde amoureusement son maître et lui sussure des mots doux à l'oreille.

China se sent mieux. Devant elle se dresse une espèce de cylindre mauve et vert.

 

 

chapitre XIII

Le château

 

Le tapis volant fait le tour du cylindre, puis disparaît dans une embrasure destinée à l'usage d'un canon gigantesque. China aperçoit devant elle un trône mou en forme de trône sur lequel est écrasée une sorte de petite larve visqueuse et sans consistance.

-Voici le Comte Albert Grotmar, Notre très Honorable Maître Vénéré.

China se retient pour ne pas pisser dans ses culottes. Une cuillère de son rang doit se montrer d'une extrême dignité. D'une main molle, elle salue allégrement le Comte si respecté de ses sujets.

-Cher Comte, voici China, la fille du défunt Soupirail Soupartital.

Les yeux du monarque tombent de leurs trous. China, rire en coin, les ramasse.

-Euh hum, vous avez perdu ça... dit China en tendant les yeux à Albert Grotmar.

Al (pour les méchants intimidateurs) remet nerveusement ses yeux dans leurs orbites. L'oeil gauche louche. Bert (pour les chimistes) observe China avec stupéfaction. Sur son visage se forme une couche verte étincelante. Ainsi atriquée, China ressemble étrangement à son père. Le monarque ordonne à ses gardes de rester sur leurs gardes et de prendre soin de China comme d'une perle aux yeux de brebis égarée. China est reconduite dans de spatieux appartements où l'attendent luxure et sensualité.

Sur un divan émeraude se prélasse le couteau qu'elle a fui. Ils se regardent. China se demande pourquoi elle est partie si vite. Par son regard, le couteau prend Racine et déclame des vers bien rythmés. China se couche sur une vieille couche usée et pleine. Ça sent très bon. Ils s'endorment.

Cette nuit-là, China ne fait aucun rêve. Le couteau, lui, rêve qu'il est condamné à deux ans de cuisine... Le bagne quoi! Forcé à éplucher trois cent cinquante mille deux cent trente-quatre pommes de terre, deux millions trois cent soixante-dix-sept mille neuf cent quatre-vingt-dix-huit navets et trois misérables carottes pourries. Ensuite, des bains dans la sauce encore tiède et puante des lavabos crottés... Un vrai cauchemard de couteau!

China hoquette. Le couteau, soulagé, s'éveille. Mieux vaut poursuivre sa route aux côtés de China que de finir aux cuisines. Il se colle contre la petite cuillère et lui rappelle les bons souvenirs. China se sent bien, entourée de l'âme sensible du couteau et de ses bonnes intentions. Aussi et principalement, ce sont les courbes lisses et plaisantes à caresser qui lui font tourner le creux de ses pensées. China est un ange au Paradis des mortels tant qu'elle peut éprouver de telles sensations de bonheur... de bonheur... Le bonheur est tout proche, elle sort sa clé et la tend vers le ciel. Des miroirs du plafond sort un gros pied noir. Le Scratipoind atterrit sur la clé de China, l'écrase. Il n'y a plus de clé. Le Scratipoind gagne une manche. China garde les bretelles et reste, la mine dangereuse, les mains vides. Plus de clé du bonheur! Le secret du bonheur ne pourra jamais plus être pénétré. Hé hé, China va devoir changer de route. Quelle cause décidera-t-elle de soutenir maintenant que le Scratipoind est tombé sur son idée, sur sa clé? Le couteau la suivra-t-il dans ses futures péripéties? Reverront-ils le Scratipoind? Qu'adviendra-t-il du palais cylindrique du Comte Albert Grotmar? C'est ce que vous saurez en lisant les pages qui suivent.

 

 

chapitre huître

Ce qu'il advient du palais cylindrique du Comte Albert Grotmar

 

Le Scratipoind, la rage au pied, défonce tout: les murs, les plafonds, les planchers, les théières, les vases de peau de porc, les bustes de marbre, les escaliers de fer, les agents doubles. Bref, le cylindre en entier en prend pour son Comte.

À l'intérieur, China voit les rideaux grimper dans les fenêtres, les tables ronronner, les tapis voltiger, les pots de fleurs perdre leurs haleines, les asticots vendre de la glace à la pistache, les divans se raconter des histoires grivoises, les fers à repasser repasser par ici; China protège le couteau d'une poutre qui remonte vers le haut.

-Oh! China! Tant de fois, vous m'avez sauvé! Tant de fois, je vous dois la vie! Tant de fois, mon âme vous aime!... Oh! Oh! Chère China!

-Ben wow-là!

China n'a pas que ça à faire, elle esquive une autre poutre, des spots lumineux, la flamme d'une chandelle verte immortelle, une aspirine venimeuse, une cigarette aux olives. Le couteau n'en finit pas de ses Oh! et de ses Oh! China!

Et China se débat, et China veut tuer ce Scratipoind de malheur, ce damné imbécile noir qui lui a tapé dans l'oeil, ce... ce...! Elle s'élance dans le vide, entraînant à sa suite le couteau qu'elle a saisi promptement à la taille, empoigne brusquement une poussière, s'y attache et se laisse porter jusqu'au puits le plus brillant du village. Là, elle défait son baluchon, s'empare du Playgirl Religieux, déchire la page 69 en deux en récitant deux Pater et un Ave. Le ciel alors s'ouvre longuement avec le bruit continu d'une fermeture éclair. Des flammes mauves et pointues rugissent tout à coup au-dessus des têtes. Le Comte et ses gardes sur leurs gardes réussissent à sortir du tas de débris. Une voix épaisse et collante happe le Scratipoind; mais ce dernier ayant trop mauvais goût, il est recraché sur le tas de détritus.

Le Comte fait ses comptes et se conte que China mérite qu'on puisse compter sur elle. China est désespérée à cause des jeux de mots un peu faciles qu'il serait aisé de faire sur la situation qu'elle vit présentement. Mais entre nous, on s'en fout.

-Ma petite China, dit le Comte tout content, ma petite vous êtes de la même tempe que votre père, le Soupirail Soupartital, fière et courageuse comme aucun autre individu. Ma petite China, vous avez sauvé mon pays le Trofkin de cet énergumène. Il grouille encore sur ce tas de... bref, mon ancien château, et j'espère qu'il y périra.

Une rhubarbe coule sur la joue droite de China. Elle aime le Scratipoind.

-Cher Comte Albert Grotmar, je vous propose de l'emmener avec moi et de trouver un moyen de m'en débarrasser un peu plus loin, là où il ne pourra plus jamais vous embêter.

Le Comte acquiesce. Cette petite est géniale. Vite, qu'on lui donne le Prix Nofmelle du Génie! Un garde accourt avec la pompeuse récompense. China fait la belle et gobe le tout. Le couteau sous le bras et le Scratipoind sous l'autre bras, elle s'en va de ce pas.

 

 

avant-propos

Ailleurs

 

Le sang gicle de partout, sous les yeux des joyeux bouchers en quête de meurtre de viande dépecée. Les tripes mises à nu, comme des boyaux sensuels marquent leur différence grandiose dans l'odeur intenable de putréfaction de corps morts. Des orgies, des fondues de doigts de restes humains, la salle est bondée de fins gastronomes dont le coeur lève à chaque intervention de l'éternel bourreau.

Des loques nues dansent sur de vieilles tables ballotantes tenant à peine sur leurs trois pattes et demie. De la chair dégoulinante arrachée à même la peau se fait passer pour un sein avantageux. De grosses créatures infectes et puant le-dessous-de-bras-au-fromage-corse trémoussent leur graisse épaisse et froide, dandinnent leur popotin en passant entre les dos suintant et les pantalons gras. Gisèle passe sous le nez d'un Beef sans chemise dont la braguette ouverte laisse passer un jet orangeâtre de pisse amère en direction d'une petite chienne qui ronge un os pourri. Gisèle n'a même plus de corsage, sa peau est verte, presque brune tant elle pue, tant elle traîne entre n'importe quelles cuisses moites, poilues, suantes, sentant la bière sale et la choucroute périmée. Ses seins touchent son nombril, sont déchirés et rapiécés par endroit. Gisèle a perdu depuis longtemps la belle pointe étoilée qui orne les seins des jeunes demoiselles. Elle s'en fout. Elle crache par terre. Elle s'agenouille, flatte du bout des seins le nombril du gros Beef, se penche et mord de ses dents gâtées le pénis pissant qui sort de la braguette sans fermeture éclair. Beef hurle, tient la tête de Gisèle qui récidive et suce hardiment le précieux organe. Beef lui pisse en pleine figure après lui avoir éjaculé dans la bouche. Les hommes rient de ce rire grave et cru en crachant des bouts de leur hot-dog. Beef empoigne Gisèle par le peu de cheveux qu'il lui reste et l'entraîne dans l'escalier dont une marche sur deux est défoncée.

Beef la jette sur une paillasse et lui déchire la jupe sous laquelle Gisèle ne porte qu'une vieille paire de culottes percée et jamais lavée par manque d'eau. Beef enfouit sa langue dans la mince touffe de poils. Lèche, lèche avec sa langue à moitié tranchée, conséquence courante des batailles entre soûlons. Lèche toute la puanteur, lèche les lèvres mutilées et mordues, lèche le clitoris de Gisèle, seul oasis de bonheur dans sa vie. Lèche encore, fait aller et venir sa langue tiède et poisseuse, lèche avec force et continuité. Gisèle attend, s'impatiente, remue. Elle sent que ça vient, ça vient, ça vient bientôt. Beef s'arrête.

-Kel eur kié?

Gisèle rage. Il fait toujours le même coup. Chaque fois. Il recommence, relèche, relèche; Gisèle remue remue.

-Kel eur kié?

Et il pause. Dessus elle, il prépare son déchargement. Il touche les parois rugueuses et irritées, saignant par endroits, va et vient et vient et va et va et... Gisèle remue, remue, remue... et elle sent le lourd débarquement, des spermatozoïdes sûrement tout déformés, comme d'habitude, qui donneront naissance à un tas de viande bleue. Comme d'habitude, elle le mettra avec les autres, ceux de Pablo, Portos, Aramis, Krispi, Check... dans un sac vert.

-Kel eur kié?

Gisèle ne supporte plus les habituels arrêts, toujours au même moment. Ses nerfs puent comme sa nervosité. Elle observe les murs, les mêmes murs crottés entre lesquels elle ne dort jamais, les mêmes murs crottés qui lui remplissent les valises sous les yeux. Le même plafond grisâtre. Peut-être a-t-il déjà été blanc. Des plaques de peinture sale pendouillent près de l'ampoule à moitié dévissée. Des tessons jonchent le parquet sur lequel roulent à chaque instant des corps à moitié morts, à moitié soûls, tout à fait perdus. Gisèle n'aime rien. Elle ne déteste rien; elle ne hait personne. Elle a appris l'indifférence et l'insatisfaction. Elle rage. C'est différent. Beef se repose, sourire factice. Gisèle passe sur lui, se frotte contre ce tas de graisse molle, palpe la verge molle, béate et rugueuse, tente de lui frayer un chemin entre les kystes et les autres verrues, et se frotte frotte frotte, laissant glisser son reste de peau sur le lard huileux de Beef. Le phallus se dresse, un éclair passe dans les yeux de Gisèle, elle redouble de hardiesse. Beef lève un oeil.

-Kel eur kié?

Gisèle frappe ses poings contre le morceau de gras, tape tape et frappe et tape de ses jointures arrachées et rouges de sang sec. Les plaies se réouvrent encore une fois. Elle défonce tout ce qui l'encombre: les yeux, le nez, les oreilles, la gueule, la grande gueule du Beef. Trois dents volent en éclat laissant traîner par-derrière de longs fils de bave rougie par le sang. Les poings rebondissent sur la poitrine et sur le ventre. Ils transpercent le bas ventre et l'entre-deux-jambes.

Un seul cri. Un seul. Long et pénétrant. Gisèle se bouche les oreilles et crispe tout son corps. Le dernier cri du Beef le porte jusqu'à sa tombe.

Gisèle sanglotte dans un coin de la chambre sombre, à genoux sur une rivière d'alcool et de bateaux tranchants.

 

 

Propos

Beau comme la rencontre fortuite...

 

Des bruits viennent de l'hôtel. China lève les yeux. Le couteau la prend par la taille. Il siffle. Le Scratipoind dort encore dans le baluchon de China. Les lampadaires à trois bosses glissent sur la rue comme de petits navires à la dérive. Les chiens s'arrêtent parfois, lèvent la main et répondent aux questions du soleil. Des nuages vagabondent, les pieds dans les yeux. China traîne sous la fenêtre ouverte. Elle sent une présence bleue et légère. Ses sens voltigent, flottent et dérivent. La braise mauve des matins frileux gravite sur une corde à linge. Gisèle s'est penchée à la fenêtre. Elle regarde vers le bas, dans les yeux de la petite China. Elle y aperçoit une petite lumiolle étrangetère. La variolété mascurialongée prie de ses seins triomphants. De son promontoire, Gisèle interpelle China:

-Eh oh!

China lui fait signe de la main d'aller se faire voir ailleurs. Gisèle rigole. Elle n'a jamais eu autant de plaisir qu'à cet instant.

-Attendez-moi, je descend.

China pince les fesses du couteau. Le couteau crie. China rit. Ils se frappent et en moins de deux, Gisèle est là. Gisèle est là qui rigole comme une fricassée de dinde puriste. Gisèle et China se serrent la pince et Gisèle pince les fesses du couteau. Le couteau crie. Une belle amitié vient de naître.

-Je viens de naître, dit une belle amitié.

Elle sort d'une fleur en acier qui mange des mouches sur le trottoir. L'amitié ressemble à ces ravissantes demoiselles parfaites avec des dentelles et des froufrous sur le bout des lèvres. Ses chevilles fluettes plient sous le poids des années qu'elle aura à vivre; elle garde avec elle les secrets les plus cachés de la liberté. De sa jupe dépasse un jupon froissé mais propre, avec une belle broderie colorée.

Gisèle pue. Elle est crotté de la tête jusqu'aux pieds. Elle ne veut plus rien savoir de la vie qu'elle croit mener (mais c'est la vie qui la mène); elle ne veut plus rien savoir de Donald, Beef, Aramis et les autres; elle ne veut plus rien savoir de la bière, des hot-dog et des gros pénis à moitié pourris (quand ce n'est pas tout à fait); elle ne veut plus rien savoir de la petite chienne verte. Elle veut suivre China. Comme ça, bêtement. Parce qu'elle a vu la lumiolle danser, parce que China l'attire. Parce que.

China dit rien.

-Rien, dit China.

Gisèle la suit. Elle prend la main de China, gentiment, avec la délicatesse que l'on voue aux premières fleurs de l'année. Elle se colle entre China et le couteau.

Le baluchon de China remue. Le vent tournoie. Le bitume sent le caoutchouc brûlé. La terre se fait une beauté. Son maquillage déborde. Elle s'est beurrée de rouge à mer et de bleu à ciel. La marmite sort de ses langes sur un petit feu de bois bachelardien. L'âne (il y a un âne) bêle comme une vache bleue. Le soleil est d'encre et les lumiolles de grougrou sauvagent les parterres rebelles des armées pacifiques. Le Scratipoind s'éveille.

Les herbes de la conscience chatouillent les arbres excités d'une compassion éphémère. Le givre et la grive sommeillent dans les yeux glauques et perdus d'une abeille lointaine. Sur les boulets se dessinent des morceaux de pain. Des miettes de sagesse jutent sur la vide plaine. Le Scratipoind s'éveille.

Les oisillots rouspètent des coliques baveuses dans l'air de le dire et de le faire. Les raquettes sauvages frappent les skieurs. De là-haut, sur la butte, le lion escalade les années. Les éclairs des lampadaires aspirent des éléphants tandis que les kikilofouques papaoutent une fredaison délambiquée. Le Scratipoind s'éveille.

Le baluchon remue et remue et bouge et remue. Le gros pied noir tombe sur le sol. China le fixe. Il gît à moitié borgne sur le tissu du baluchon. Il se redresse et se met à lire, dans le Playgirl Religieux, l'article intitulé: "se trouver une bonne cause à défendre, ou dix-huit façons de s'attirer des ennuis". Il sent China venir. Le souffle humide de la cuillère est maintenant très perceptible par-dessus l'épaule du Scratipoind. Elle a bonne haleine. Le Scratipoind ne peut pas en dire autant de Gisèle. D'ailleurs qui c'est, cette Gisèle? Il ne l'a jamais vue auparavant. Elle semble sortie d'on ne sait où. D'une dompe sans doute et sans regret.

Le Scratipoind poursuit sa lecture à voix haute:

-Secondo: chercher parmi les tas de purin, d'avoine, d'aiguilles ou de charbon. Si la cause n'y est pas, les souris dansent. Si la cause y est, l'inspecter, la sentir, en manger un petit bout si la consistance n'est pas trop dégueulasse, la vomir et la remâcher. Partager avec les autres. Ne jamais tourner le dos complètement par risque de se faire poignarder par derrière...

-C'est des conneries tout ça, dit China. Il ne faut pas croire les articles écrits par un évêque. Surtout s'il s'agit de l'évêque Cendoi.

Le Scratipoind ferme la revue, la plie en cinq et la rebobine dans le baluchon. Il ne crie pas. Il regarde Gisèle. Des éclairs de foudre se parlent en silence sous la robe cachée du temps. Gisèle jaunit. Ses babines argentées cuisent comme de la viande fraîche. Le Scratipoind est ébloui, aveuglé. Et si l'amour est aveugle, ce ne sont pas tous les aveugles qui sont amour.

Un autobus et un accordéon à deux étages passent sur la route, tirés par une bicyclette-fantôme. Le fantôme, épuisé et tout suant, tombe de son véhicule et se brise un os.

-Ça va? Pas de mal? demande le couteau.

-Ça va. Pas de mal. On ne se fait jamais mal quand on est mort.

Et le fantôme reprend la route, l'enroule et la glisse dans son sac à dos. Le sac à dos se bombe le torse et éclate. La route est éparpillée aux quatres vents. À côté du trottoir bée un grand vide dans lequel sont entraînés l'autobus et l'accordéon à deux étages. China se penche un peu pour admirer cette longue chute dont elle ne peut prédir la fin. Des notes désespérées chantent une mélopée lente et lugubre qui décrit leur état d'âme solitaire et vagabonde; des corps gémissent des vomis granuleux et étourdissants. Une roue remonte, un klaxon descend, une touche d'ivoire reste à une hauteur stable. Des volières s'effritent et

une sauce bleuâtre recouvre le tout d'un manteau paranoïaque glacé aux amandes rôties.

China et sa troupe poursuivent leur chemin sans pouvoir le rattraper. Deux par deux. China avec Gisèle, le couteau avec le Scratipoind. Ce dernier semble bien calme. Bien bien calme. Trop calme.

Gisèle guide ses camarades de route sur le bon côté du trottoir. À droite ne reste qu'une pellicule bleue à l'allure visqueuse et à gauche se serrent de vieux bâtiments en guimauve rose tendre. Et puis vlan! Une porte leur barre le chemin.

-La bourse ou la vie! dit la porte.

-Prend ma vie, je m'en fout, dit Gisèle. La porte, déboussolée, inhabituée à ce genre de réponse, perd consistance, se tord, se plie, se désagrège, tombe à côté du trottoir, déchire la mince couche bleue et se perd dans le vide.

-C'est un fléau, ces portes-gangsters! remarqua Gisèle. Ça fait bien des années que les autorités tentent de mettre fin à ce vandalisme abominable.

-C'est qui, cette Gisèle? demande le Scratipoind qui trouve que Gisèle pue.

-Je n'en sais rien, dit China.

-Je n'en sais rien, dit le couteau.

-Je n'en sais rien, dit Gisèle.

-Eh bien, dit le Scratipoind, elle pue.

-Eh bien, dit China, elle pue.

-Eh bien, dit le couteau, elle pue.

-Eh bien, dit Gisèle, elle pue.

Et les joyeux comparses se remettent en route. Derrière les pas du Scratipoind, le ciment se fendille et éclate parfois après avoir été changé en bouton juvénile. Des poules remontent la rue d'un air joyeux.

-Cot cot cot, disent les poules.

-Regardez, des albatros, fait remarquer China à ses amis. On leur saute dessus, on leur brûle la gueule, on leur arrache les ailes, on met des pétards dans leurs oreilles, on les dépèce, on leur crache dessus, on leur vomit dessous...

-Oh oui, oh oui, dit le couteau.

Mais avant que quiconque ait pu faire un geste, le Scratipoind s'avance et écrase les poules. Ça fait un gros Spouich. Ça fait aussi plein de jus sur le trottoir. Gisèle siffle et un balayeur accourt, passe l'éponge et s'essuie le front qu'il a tout autour de la tête. Bien dressé, ce balayeur...

-Bien dressé, ce balayeur, dit Gisèle avec fierté.

-Oui.. oui, acquiescent les autres.

-C'est quand même curieux, dit China, mais ce balayeur me rappelle quelqu'un...

-Qui ça? demande le couteau un peu jaloux.

-Euh hum... Je ne sais pas, c'est cette couleur verte et ces cheveux bleus, ça ressemble à Alibab Atroce.

-Alibab Atroce? s'étonne Gisèle. C'est mon coiffeur!

-Arrête de raconter des menteries, avec les cheveux que tu as,

c'est impossible que tu aies un coiffeur... la taquine le Scratipoind.

-Salaud!

-Andouille!

-Fripouille!

-Ratatouille!

-Grosse nouille!

Et le Scratipoind saute sur elle, la dévêt, la palpe, s'agenouille sur son gros orteil, lèche le sol, les pieds de Gisèle, puis remonte, ses jambes, ses cuisses, son nombril (il est assez pudique), son ventre laid et vert, ses seins disloqués, son cou de girafe; Gisèle est surprise de remarquer (alors que le Scratipoind a déjà parlé) que le Scratipoind, bien qu'il soit un pied, ait une bouche. Il continue son défrichage entre les pans de peau lousse et déglinguée qu'elle arbore sur son corps; il s'occupe de ce qu'il croit être un menton, puis d'un semblant de lèvres et du nez (bien nourri), des yeux qui louchent... mais Gisèle n'a pas de front. Pas du tout de front. Il lui reste quelques cheveux tout de même. Tout de même.

Le balayeur reste là, planté comme Excalibur dans une grosse pierre. Il se gratte derrière l'orteil. Son orteil rouge. Il se chat comme un vieux dromadaire. Il s'ivrogne de colère d'avoir été reconnu. Il ôte son masque à rat et le visage économique d'Alibab Atroce apparaît, truffé de truffes au chocolat mauve. C'est l'automne. Les feuilles sont bien classées par ordre de grandeur et les plus grandes, celles qui en fait sont les plus légères puisqu'elles sont toutes trouées, abandonnent les premières les arbres qui les ont si bien dorlotées pendant l'hiver, saison précédant l'automne, comme tout le monde le sait. Alibab Atroce a un double menton, pour mieux mentir. Il a les yeux croches pour mieux voir de travers et ses mains sont vertes, pour mieux se déguiser en martien, bien que la crème de la société sache que le vert est dépassé et que la théorie selon laquelle les martiens sont bleus est de plus en plus en vogue.

Une main froide pince le coeur de China et ce dernier bondit en avançant des propos scabreux.

Alibab Atroce se dirige vers le Scratipoind, il fonce tête première dans le gros pied noir et se heurte à un ongle robuste. L'ongle fait le dos rond, en colère on dirait... Alibab jure, parjure, conjure et le Scartipoind esquive toutes les tentatives d'évangélisation.

Et puis China frappe deux coups sur un piano qui passe par là. Un homme-grenouille en sort et lui tend un revolver. China saisit l'arme et la pointe en direction du Scartipoind. Comme elle ne sait pas viser, le coup de feu atteint Alibab Atroce en plein dans le cou. Le cou gonfle et éclate en éclaboussant les jolis passants à petits coups. China semble fière de son coup. Le couteau, tout à coup, sursaute, il vient de marcher sur une brindille de feu dans le coup. De son côté, Gisèle écoute la longue plainte d'Alibab Atroce s'envoler dans l'écho mélancolique des salsepareilles en bourgeons. Du bout de son pied, elle pousse le corps en

putréfaction hâtive du côté du grand tapis bleu et fragile de la rue. La rue rote puis gobe Alibab Atroce.

Le Scratipoind va se coller à China pour la coller tout simplement. China est toute collante. Le couteau l'a enduite de miel pendant qu'elle tirait. L'odeur de miel plaît beaucoup au Scratipoind qui se met à lécher China et China en est bien contente. Elle roucoule comme une poule qui picore du grain dur. Picoti picota, lève la patte et pond un bas. Un ravissant petit bas de plume bleue. Elle le mettra à sa cheminée à Pâques pour récolter des circulaires.

Gisèle pleure dans son coin. Elle se sent seule et aimerait que quelqu'un lui raconte une belle histoire pour lui faire oublier sa vie qui lui remonte souvent à la gorge. Elle renifle un peu parce qu'elle a quelque chose dans le nez.

Une voix grave venue du néant, entonne sur un air folklorique un conte dont Gisèle ne soupçonnait pas l'existence avant ce jour.

 

 

chapitre XIII

Intermède: le conte du néant

 

-Oyez, oyez, braves gens. Récompense au brave qui réussira à ramener la princesse Rêvedor au château du roi Leroysire. Toute personne intéressée devra se faire connaître auprès de Sa Majesté le roi Leroysire.

La place restait froide, à cause de la température.

Le clocher osa sonner quelques coups et se cacha sous la robe brumeuse de l'abbé Coqueluche.

Les villageois, dérangés dans leurs habitudes quotidiennes, firent fi de l'annonce du messager royal.

Michel et Bertrand, deux gamins de dix-huit ans semblaient intéressés. Ils rendirent visite au roi Leroysire. Bertrand s'excusa un moment et rejoignit son troupeau à l'étable. Michel se tenait seul devant le roi. Ce dernier, hésitant encore sur la conjugaison du verbe "envoyer" à la première personne du pluriel, se résolut à employer un autre verbe au singulier.

-Je vous ordonne d'aller quérir ma fille Rêvedor. La sorcière Mauve me l'a empruntée pour fignoler une recette. Dix semaines déjà se sont écoulées depuis ce temps. Je commence à m'inquiéter et à me noyer sous la pile de vaisselle qui s'amoncelle dans la cuisine.

-Et la récompense?

-Euh... Tu auras droit d'épouser ma...euh...fille... si tu veux appeler ça une récompense.

Se remémorant le bleu des yeux de la princesse, Michel n'hésita pas une seule heure. De plus, il connaissait bien Mauve la sorcière, puisqu'elle était une bonne amie de la famille. Il ne lui fallut donc pas grand temps avant d'arriver devant la cabane de bois pourri.

Mauve lui ouvrit et une jeune fille apparut derrière la sorcière. Michel reconnut Rêvedor du premier coup d'oeil. Rêvedor s'évanouit aussitôt. Mauve referma la porte derrière Michel qui venait de rattraper Rêvedor qui reprenait connaissance petit à petit.

Michel fit son devoir et informa Mauve que le roi Leroysire voulait ravoir sa fille en sa possession. Mauve n'émit aucune objection à cette idée et confia Rêvedor à Michel. Ce dernier était occupé à embrasser Rêvedor dans une armoire. Rêvedor mordit la lèvre de Michel.

-Euh...Je ne suis pas qui tu crois que je suis.

-Qu'est-ce que ça veut dire?

-Je ne suis pas une fille. Mon père a toujours voulu une servante, mais il n'a jamais eu assez d'argent pour s'en payer une. C'est pourquoi il m'a affublé de ce nom stupide et qu'ainsi, depuis dix-huit ans, tout le monde croit que je suis une fille.

-À mon tour maintenant. Ne t'inquiète surtout pas. Je ne suis pas plus un garçon que toi tu n'es une fille. Mes parents, pas brillants en orthographe, ont fait une erreur d'épellation à mon baptême. Il faut dire que tout ça arrangeait bien mon père qui avait besoin d'un homme pour travailler avec lui aux champs.

-C'est bientôt fini là-dedans? vociféra Mauve. Elle attendait

depuis deux semaines que ces jeunes gens, très occupés semblait-il, sortent enfin de cette satanée armoire.

-On y va ou non, voir ce foutu roi? elle s'impatientait.

Rêvedor et Michelle suivirent Mauve. Sur la route, les arbres tendaient leurs plumes aux cochons embourbés et les fleurs grimaçaient au convoi trihèdre. Mauve, dans son affreuse robe verte, tenait de sa main gauche un chapeau vert aux bords d'acier et tentait de recoudre ses bas d'or percés de sa main droite. Avec sa troisième main, elle écartait les serpents qui lui tendaient des pommes à moitié rongées par des dents de chameau. Quant aux mains de Rêvedor et de Michelle, ces derniers ne savaient pas trop où les placer, et donc, les posaient partout à la fois.

Arrivé à proximité d'une onde glacée, le petit groupe s'agenouilla, s'étendit sur le ventre puis pris une position assise inconfortable. Mauve, présidant la célébration, dit d'une voix de cochon qu'on éventre:

-Méditons.

.

.

.

.

. .

.

.

.

La marche continua après cet arrêt. Les yeux de Rêvedor s'emplirent de grêlons mornes et brillants à la vue de la dévastation du pays qui fut jadis le sien. Un vieillard laid et morveux se jeta alors sur lui.

-Papa! s'époustoufla Rêvedor. Donne-moi un autre nom, s'il-te-plaît!

-Tu portera désormais le nom d'Archibald de l'Émeraude. Ca te va? dit le roi Leroysire en se frottant la panse.

Archibald acquiesça d'un signe du cou et palpa amoureusement le ventre déjà arrondi de Michelle.

Mauve, devant l'hécatombe parut pleine de pitié pour le vieil homme et de ses yeux jaillissaient des éclairs de désir. Elle convia père, fils et héroïne dans sa très modeste demeure. Le roi rassembla son troupeau de vaisselle sale et se mit en chemin aux côtés de Mauve. Archibald et Michelle trottaient ici et là, dans le sillon de leurs aînés.

Durant le souper, Mauve rêvait dans les yeux du roi. Ce dernier aurait tout fait pour éviter ce tête-à-tête (Michelle et Archibald avaient regagné leur armoire depuis belle lurette).

-Arrêtez de vous abîmer les yeux ainsi, dit le roi quand il fut exaspéré. Je n'aime que les hommes.

-Ca tombe bien, moi aussi.

-Oui, mais vous, Mauve, vous êtes une femme.

-Non.

Il enleva ses bas de soie verte et sa robe gluante. Ils s'installèrent confortablement devant l'évier et se mirent à laver la vaisselle.

 

 

chapitre U

Les moutons de China

 

Gisèle s'est endormie. Le conte venu de nulle part la plonge dans un autre bonheur. China en profite pour l'observer en détails. Des rides profondes irriguent le visage engourdi, des babioles de malaise se peignent en riant aux éclats dans un miroir inversé. Des ondes grabouilleuses innondent les cheveux huileux de Gisèle. Une hirondelle vient chercher un cheveu pour l'ajouter à son patrimoine familial. Le cou de Gisèle est aussi affreux que ses yeux, que sa bouche, que son menton, que les années par lesquelles elle est passée, qu'un gros tas de purin infecte, véritable club de rencontre pour mouches esseulées, qu'une poubelle renversée sur un grand boulevard, qu'un cafard dans la main de la reine, qu'un morpion dans les culottes dorées du Pape, qu'un va-te-faire-foutre dans la bouche d'une princesse...

China glisse son doigt le long des courbes brisées mises à nu par le Scratipoind. Elle caresse Gisèle tendrement. Les épaules, le côté du buste, puis les hanches; elle descend ensuite vers l'avant, palpe son sexe encore humide, sent une petite bosse percée, exerce une légère pression avec son index tout en frottant amicalement. Gisèle sourit dans son sommeil. China lui répond par un sourire que Gisèle ne voit pas évidemment puisqu'elle dort, mais qu'elle peut facilement imaginer. Et China pose son acier frais sur le corps chaud de Gisèle. Elle reconnaît le sourire qu'elle avait avant, avant le premier fil-à-couper-le-beurre. Elle se souvient...

...L'excitation des premiers jours, les autres jours, les autres années, ses rencontres... Merde!

Caché par un lampadaire, le couteau observe la scène d'un oeil triste (le droit) et d'un oeil gai (le gauche). Le Scratipoind pour le consoler lui... Tout le monde est content... Tout le monde? Non, un petit village, au sud du nombril de China résiste malgré lui à l'envahisseur. Impossible de l'assiéger, c'est une forteresse trop bien gardée par le fantôme de sa seule source de plaisir. Une seule peur: que China tombe sur la tête du ciel.

Gisèle ouvre les paupières. Le liquide solaire lui glisse entre les omoplates, chatouille son ventre. China pleure. Elle pense à Gisèle. Gisèle le sait. Gisèle a presque honte d'avoir un trésor que China a malencontreusement perdu. Elle aimerait partager avec sa nouvelle amie les plaisirs de la vie. Le couteau s'interpose entre les deux cinglées, et par erreur, scinde le clitoris de Gisèle en deux parties égales. Le sang pisse de partout. China ne perd pas une minute et se greffe, avec l'aide du manuel du bricoleur, le demi-clitoris qui lui est tombé dessus. L'opération est une réussite et China s'endort. L'hémorragie arrêtée, Gisèle se penche sur la cuillère et, en l'embrassant sur le front, remarque que China compte des moutons. Il y en a des bleus, des rouges, des verts, mais surtout des noirs avec de grosses pattes. Certains, un peu grassouillets, ont du mal à passer par-dessus la petite haie.

 

 

chapitre CIX

La grosse marmite et la citrouille

 

Puis, une grosse marmite se renverse sur le trottoir. De la soupe, encore de la soupe. China se réveille à cause de l'odeur et aussi parce que le liquide bouillant la brûle. Et elle se souvient des nouilles et du bouillon. Justement, une nouille forte et généreuse s'approche avec des façons racoleuses; China se prépare et attend impatiemment. Son demi-clitoris est en état d'excitation. Malheureusement, la nouille se fait manger goulûment par Gisèle.

Derrière la grosse marmite, une citrouille au long cou mastique un chouinegomme aux olives. S'il y a parmi les êtres une bestiole étrange, c'est bien cette citrouille bedonnante don daine. Des asticots lui tournent tout autour et elle, parée de ses avantageux atours, se fait snobe. Gisèle tente une approche par le côté mais la citrouille habile prend les devants et attaque la demi-femme par le dessus. S'en suit une lutte infernale et des éclats ténébreux. Gisèle est aux anges, aux vrais anges. La citrouille, dégoûtée par l'odeur de Gisèle, s'attaque à China. Le couteau se cache, peureux. China se défend assez mal. Le Scratipoind reprenant ses bonnes vieilles habitudes s'avance et écrase lourdement le gros fruit qui fait Spock et s'écrapoutit sur le trottoir de béton mauve. Les quatres amis allongent le pas afin d'éviter la noyade dans le jus dégoutant de la morte citrouille.

Le Scratipoind reprend son air renfrogné et le replace dans sa figure de pied. Gisèle pleure encore. China tente de la consoler en lui racontant des histoires de luniens, mais Gisèle ne supporte pas ces histoires connes. Elle préfère les contes, comme celui qu'une voix lui a soufflé avant qu'elle s'endorme. China, malheureusement, a oublié cette histoire et de toutes façons, elle l'a trouvée pourrie. Elle le dit à Gisèle.

-De toutes façons, cette histoire est pourrie.

Prise d'une crise, Gisèle s'éventre à crier crier et crier.

-C'n'est pas vrai, tête de morue, c'n'est pas vrai, crotte de porc-épic, vieille vache pourrie, mangeuse de déchets, suçeuse de fromage, épouvantail à poissons, aigrelette à aigrette, castor de tas de merde...

China ne se sent pas visée du tout. Elle essaie de deviner à qui Gisèle peut bien s'adresser. Peut-être au Scratipoind, peut-être au couteau... Non... Décidément, cette Gisèle est étrange. Lancer des injures, comme ça, à personne, dans l'air...

China se tourne vers le couteau qui s'occupe assez étroitement du Scratipoind. Mais merde! C'est le bordel dans cette histoire! Et un beau bordel en plus! Avec des lustres, des brillants, du cristal, des froufrous et des rubans. Ça déplaît assez à China.

Le Scratipoind et le couteau se démènent comme ils peuvent. China s'en fout, elle se fout de tout. De la marmite, de la citrouille, de Gisèle, du couteau, du Scratipoind, de tout. Et puis, Gisèle ne sent toujours pas bon. Le Scratipoind semble perdu à jamais, trop dévoué au couteau... Ou n'est-ce qu'une ruse?

 

 

chapitre Vain

La halte

 

Bientôt le trottoir n'est plus bétonné; des petits cailloux ont pris place. Le soleil passe le relais à Vénus (la Lune est en congé de maternité). Les quatre compagnons de route décident de faire halte. Ils plantent une petite tente et l'arrosent. Les piquets poussent poussent et poussent tandis que la toile s'étire pour enfin recouvrir l'espace laissé entre les bouts de fer. Des abeilles saignent du nez. China se prépare une couche confortable pour y passer la nuit. Gisèle s'étend dans la boue, toute nue. Le Scratipoind et le couteau se collent l'un contre l'autre afin de suer le plus possible. Gisèle regarde China dormir et se demande à quoi une cuillère peut rêver.

 

 

chapitre VIII

À quoi une cuillère peut rêver?

 

À de la soupe

Au bonhomme Sept-heures

À un gâteau aux carottes avec de la crème fouettée

À un couteau

À une fourchette

Aux grenades

Aux poissons morts sur le bord de l'eau

Au goupillon du Père Phallus

Au matérialisme historique et dialectique

À la pensée positive

Aux renégats

Aux guérilleros

À la louve

À son dos

Au tapis volant d'un fakir

À son père, héros de guerre

Mais surtout, China doit rêver au Playgirl Religieux

 

 

chapitre VIII

 

Le rêve de China

 

Les pages du Playgirl Religieux passent sous ses doigts sans qu'elle ne puisse les arrêter. Une rafale de vent lui souffle en plein visage, un vent froid, gelé, frigorifiant. Une bourrasque terrible sans but. Des arbres arrachés à même le sol s'envolent dans un tourbillon exécrable qui fait comme un ascenceur trop léger qui monte qui monte qui monte monte vers les nuages, puis dépasse la couche atmosphérique pour aller se perdre dans le vide galactique. China regarde le tout sans broncher et, tout à coup, le vent tombe. Badaboum. Se pète la gueule comme s'il avait trébuché dans un escalier de poutres et de briques molles. Badaboum. Les pages du Playgirl Religieux se calment, ralentissent leur course folle. Devant China, une seule page: "scandale à New-Groscotte: un curé est accusé d'avoir mis des hallucinogènes dans les hosties pour protester contre la hausse de son salaire. Résultat: une communauté entière est morte et trois touristes ont des douleurs cervicales graves...". China ne peut plus lire, le coin de la page est plié.

Son épaule semble agitée. Elle la frappe d'un coup de massue. Elle entend un long cri de douleur. China se réveille. C'est Gisèle qui hurle.

-Pourquoi hurles-tu? demande China.

-Tu m'as frappée avec ton espèce de maudite massue bossue.

-Qu'est-ce que tu faisait sur mon épaule?

-Je te secouais.

-Pourquoi?

-Pour te réveiller.

-Pourquoi?

-Pour savoir à quoi tu rêvais.

-Pourquoi?

-Pour en profiter moi aussi.

-Pourquoi?

-Parce que.

-Parce que quoi?

-Parce que.

On peut facilement distinguer les halètements du couteau et du Scratipoind qui jurent sur le dialogue de China et de Gisèle. China est rouge. Jalouse.

Son rêve a été et n'est plus.

 

 

chapitre K

Le poisson rouge

 

Le Scratipoind et le couteau s'encastrent, se courbent, se recourbent, s'attachent, se désenlacent, s'attaquent, se lèchent. Le couteau fait l'amour comme un couteau tranchant et le Scratipoind fait l'amour comme un pied. China ne manque rien de la scène. Elle remarque chaque mouvement qui pourrait lui faire espérer une rupture entre les deux copains. Chaque doigt est fixé par ses yeux globuleux (ceux des Grands Jours), chaque morceau de peau subit le regard de China. Et puis zut, China se met à poil et fonce dans le tas. Bientôt ce n'est plus qu'un mélange de sexes qui se vautrent et se cherchent, deux asticots et une demi-poire qui se visitent et se quittent et se revisitent et se requittent et puis Gisèle qui pue s'y met aussi et China la touche avec ses doigts fins et légers. Un nuage électrique endort les orages. Les Zouaves de Rome peuvent dormir en paix. Personne n'est immoral. China se sent belle tout à coup et Gisèle sent bon. Elles se fleurent à qui mieux-mieux avec leurs index mouillés et inquisiteurs en s'indiquant la route à dérouter. Ça sent bon le miel doux sous la tente. Et le Scratipoind fait une indigestion de miel, se précipite sur China pour arrêter ses effusions de miel. China l'empoigne et le chatouille au bout de son gros orteil noir. Il rit. Le Scratipoind rit! China le chatouille encore et encore. Il rit de plus belle. Son rire énorme fait branler la tente. China en profite pour lui faire visiter son intérieur douillet. Le Scratipoind entre par la fastueuse entrée. Il rit tant que China n'a aucun mal à le faire bouger bouger bouger et la voilà qui remue à son tour et remue et remue et n'en peut plus, n'en peut plus, se cabre comme une démenée et puis paf! Elle retombe sur le dos. Résistant, ce Scratipoind!

Gisèle passe à l'attaque à son tour. Elle saute sur le Scratipoind qui, malheureusement, est resté bloqué dans China. Gisèle se tourne alors vers le couteau en espérant qu'il a gardé quelqu'énergie. Le couteau gît, à moitié mort, sur le sol boueux. Gisèle lui lèche le manche tout doucement...

Soudain, un gros bruit se fait entendre à l'extérieur de la tente.

-Badaboum, fait le bruit.

C'est un bruit au ventre proéminent. Il se promène seul et va de tente en tente cueillir des aventures et des aventurettes.

China, Gisèle et le couteau tremblent d'effroi. Le Scratipoind a froid mais rigole encore. Il sort prestemment de la tente et s'élance vers le bruit sans le voir, l'aplatit contre le sol, lui fait brouter de l'herbe venimeuse et s'en retourne dans la tente. Les quatre têtes dans la porte de la tente regardent le bruit se consumer et partir en fumée. Tout est calme. China remarque qu'elle ne peut plus parler. Elle ouvre la bouche sans pouvoir émettre de sons. Et Gisèle et le couteau, c'est pareil. Le Scratipoind, quant à lui, peut encore grogner, mais sans plus. Ils ont l'air embêtés. China est assise sur un poisson rouge.

 

 

chapitre muet

 

 

 

chapitre à paroler

 

 

 

chapitre XV

suite

 

Et la tente s'écroule. Badaboum. La cuillère est folle de rage. Elle ne peut pas le crier. Le seul bruit perceptible est le froufrou du vent sur la toile et les mouvements sous la tente. Et puis, le Scratipoind grogne, comme le roulement ininterrompu d'un moteur enrhumé. China renifle, mais ça ne fait aucun bruit. Elle pense, mais ça ne fait aucun bruit. Son coeur hurle, mais toujours pas de bruit. Gisèle se démène pour trouver la porte de la tente. Sortir de cet enfer au plus vite, sortir! Assomé par le piquet principal, le couteau repose entre le sol et la toile qui lui bouche toute voie respiratoire. À la veille de rendre l'âme, il se dresse, tout droit, et fend la toile de sa pointe lacérée, laissant béer une brèche inimaginable. Le sourire au bout des orteils, le Scratipoind passe le premier à la lumière du jour (les nuits sont toujours plus courtes qu'on voudrait qu'elles soient), Gisèle sur son talon. Puis suit le couteau et China qui vient d'apercevoir le poisson rouge (devenu bleu) sur lequel elle était assise. Elle le saisit et le gobe. Comme par enchantement, elle retrouve l'usage de la parole, caché dans son baluchon. Elle le distribue à ses camarades et chacun peut parler à nouveau.

-Hé hé hé, dit China.

-Rowwww rawwww, rugit Gisèle.

-J'ai froid, dit le couteau.

-Ggggggrrrrrrrrrr, grogne le Scratipoind.

Un gardien d'anges passe par là, plie la tente et l'emporte avec autant de grâce que le vent. Une poulie rouillée craque sous le sol. Quelqu'un rote.

-Qui a roté? demande China.

Personne ne répond. Quelqu'un rote encore.

-Qui a roté? demande le couteau.

Personne ne répond. Mais soudain, une espèce de montagne visqueuse se lève et rote, collant sur les quatre voyageurs une haleine de vomi à la pizza aux hanchois. Gisèle n'est pas réellement mal à l'aise, à l'opposée de China et du couteau à qui l'odeur de Gisèle suffit amplement. La grande gueule ouverte devant eux projette un vent tiède et mielleux; deux grandes rangées de dents jaunes pourries tirent sur le vert-toit. L'odeur, de plus en plus nauséabonde, s'approche atrocement. Des hordes de moustiques tombent raide morts à des kilomètres à la ronde. Ces pauvres insectes n'ont pas un système de défense très élaboré; ils n'ont pas de chars d'assaut, ni de jets, ni de sous-marins anti-nucléaire, ni d'hélicoptères protège-odeurs-super-ventilateurs. Ils ne sont armés que d'une minuscule lance à patate et d'une bouclette à moteur (modèle V53-187). China marche sur ces petits cadavres en prenant soin de ne pas égratigner leur carosserie. Elle pourrait peut-être se battre pour la cause des moustiques... Elle n'en sait rien. Ils font si pitié.

Tandis qu'elle songe à son avenir, le présent lui saute dessus. La grosse montagne dégoutante bave. Elle avance lentement, mais sûrement. Ses mâchoires s'ouvrent et se referment, ressemblent presque à un mâchicoulis du Moyen-Âge où des petits soldats de

plomb attendent l'ennemi pour lui lancer des boulets de canon et de l'huile bouillante. Des grondements rouges et noirs traversent le sol sous le bedon di don daine de la grosse bête inhumaine. Le ciel a mal à la tête. Les rivières retournent vers la mer et les ruisseaux suent. China reçoit une grappe de raisins en plein visage. Gisèle hurle. Le couteau s'est évanoui. La montagne avance encore. China peut voir ses amygdales en détail, mais évite ici la description parce qu'elles sont trop laides, trop dégoûtantes, trop répugnantes, trop crasseuses, trop dégueulasses, trop écoeurantes, trop exécrables, trop poisseuses, trop ignobles, trop fétides, trop indécentes, trop malpropres, trop dégradées, trop merdiques, trop répugnantes, trop sordides, en un mot: trop communes.

Le vent revêt son long manteau d'hermine et son sceptre. Il invoque l'incarnation de la divine connaissance et le ciel se zigzague de mille et trois poissons rouges, fluides comme l'eau. Simple distraction. China applaudit. La montagne rage de ne plus attirer l'attention. Elle pue de plus belle. Elle crache partout crache et crache et crache. Elle avance vers le petit groupe. Pas trop vite puisqu'elle doit traîner son bedon di don daine. Elle rampe plus qu'elle ne marche. On dirait un serpent qui a avalé un éléphant. Ça fait rire Gisèle.

-Ha ha ha.

Les autres la regardent tout croche. La montagne se complexe. Se frustre. Elle ne peut pas très bien distinguer qui dit quoi et qui rit de qui et pourquoi. Tant mieux. Mais elle se frustre et une montagne frustrée, ça dégénère souvent en glissements de terrains et en un tas de trucs de ce genre. Il faut toujours faire attention aux plus grosses que soi. China se souvient des fausses-baleines.

Le Scratipoind déconne. Il fouille dans le nez de Gisèle et y pêche un hareng fumé qu'il déguste avec une jolie sauce au poivre vert et aux champignons. China le regarde avec de grands yeux (qu'elle a empruntés au couteau évanoui). Gisèle ne rit plus. La montagne est intriguée. Elle se plisse et sous sa robe glissent des papillons noirs. Elle rampe encore, lentement, elle paraît avoir tout son temps. Les quatres zigotos ne bougent pas. Pourquoi ne s'enfuient-ils pas? Ça doit être leur destinée qui les guide ainsi. La destinée... China se demande bien quelle est la cause qui attirera son attention au point de vouloir se battre pour cette cause. Bof!

La grosse montagne avance encore. China dresse une table sous les deux arbres inquiets qui viennent tout juste de pousser.

-Allez, table, fait la belle! Compte jusqu'à six... C'est beau, viens ici que je te flatte.

Dans l'art de dresser les tables, la petite cuillère ne donne pas sa place. Mais elle aurait plutôt intérêt... car sitôt le dos tourné et retourné, China se fait mordre par une patte de la table. La montagne ne voit pas très bien ce qui se passe. Elle a besoin de lunettes mais impossible d'en faire à sa taille; elle a les yeux plus gros que l'espoir. La patte de la table sautille de joie, fait perdre l'équilibre à toute la table qui s'effrondre sans bruit; la table fait toutefois une grosse tache de couleur grise sur les pieds nus des arbres. La montagne avance en rampant. Peut-être que c'est un chapeau dévoreur de melon...

Un petit castor averti met le feu aux arbres. La montagne crache et crache et crache de la terre sur les feuilles en proie aux flammes; les flammes arrachent des vies en sifflant gaiement.

-Siffler en travaillant, tra la la la la la la...

Et la montagne s'évertue à cracher cracher encore cracher, toujours cracher pour cracher et cracher. Le feu se tortillonnne, s'agglutillonne en un tourbillonnet de mille odorettes. Le feu rase les arbres rasibus. Le plus grand arbre se suicide en se piquant avec une aiguille de pin. Le plus petit arbre se suce les veines pour se gorger de sève fraîche. Les deux troncs bruns se dégonflent lentement et se noient dans l'humus humide de la montagne, qui elle aussi perd consistance à force de trop avoir craché.

Pourtant, que la montagne est belle! Comment peut-on s'imaginer, en voyant un vol d'hirondelles, que le feu s'y est mis le nez? Une fin de montagne arrivée au sommet de sa gloire c'est si triste!

China décide d'improviser une messe noire et verte à la mémoire de la montagne défunte et puante.

 

 

chapitre XII

La messe noire et verte

 

China ouvre le Playgirl Religieux au hasard et tombe sur un article prônant la libération des petits pois. Elle a faim, elle a froid, elle est fatiguée. Ses yeux se referment sur son avenir, ses doigts de pied picotent comme des millions d'aiguilles; elle sent la tension dans ses genoux, son ventre miaule comme un sale rat pas propre. China secoue la tête pour faire fuir sa fatigue et l'invite à souper pour lui couper l'appétit (elle va se fouiller dans le nez). Elle n'oublie pas la messe. Elle prépare les ingrédients miraculeux pour assaisonner les petits pois. Dans une casserole en forme d'oeuf, elle mélange du goudron bleu avec des graines de citrouille verte, des asticots en morceaux, des pissenlits en conserve, des pattes de table ronde, des herbes de Grenoble et un gros steak de dindon. China laisse bouillir le tout deux ou trois heures ce qui laisse le temps à la sauce d'obtenir une apparence onctueuse, noirâtre et bouillante. China verse la sauce noire sur les petits pois gelés. Ces derniers hurlent: la sauce est trop chaude. China s'en fout, s'en fout, s'en fout. Elle boit une gorgée, passe la coupe au couteau, puis à Gisèle et au Scratipoind qui avale les dernières gouttes. Le couteau s'est évanoui. Gisèle pète. Le Scratipoind rote. China récite une prière pour la montagne:

-Là-haut, sur la montagne,

Y'avait un beau chat laid

Prions pour cette colline

Où l'olivier pleure encore

La mort de son socle d'or

Prions pour la montagne coquine

Et que l'esprit de sa force soit avec nous

-Badaboum, répondent en choeur Gisèle et le Scratipoind.

Le couteau se réveille d'un oeil puis de l'autre puis des sourcils et de la joue et de l'autre joue et du menton. Le reste reste évanoui, pâteux. À moitié endormi, le couteau suce son âme d'un côté et de l'autre, en aspire la substantielle moelle et mâche le tout avec une dent bleue. Le couteau a beaucoup de dents ordonnées prêtresses dans une seule rangée.

Il ne fait aucun doute que cette messe noire et verte est une parfaite réussite. Mais la fête est loin d'être terminée. De ses petits bras, China érige un bûcher de fer, fait craquer une alluminette qui hurle et meurt dans un flot de flammes bouillantes et insupportables. China jette l'alluminette dans le bûcher de fer et se laisse porter par la chaleur gentillette et aspirante. L'odeur de brûlé pénètre sa peau, circule dans le circuit émancipé de ses veines, l'enivre, lui transmet une énergie qui la rend belle, paisible et sauvage; le feu rougeoit sous sa peau d'acier, communique une force égale à son égal, décrit un cri, déshabille China sauvagement, viole ses pensées frénétiques et évasives, touche son corps sucré bien qu'amer. Comme des Indiens, le

Scartipoind et Gisèle dansent dans le bûcher de fer, tournent en secret, hurlant des chants de pissenlits crus passés au malaxeur.

China jubile, jouit de ce sacré feu qui lui rappelle son avenir. Ses joues rouges picorent des étoiles déformées dans la main du ciel glacé. À des kilomètres à la ronde, on peut entendre les cris de joie perdus dans le néant du réel. Gisèle, avec ses poils pour seuls habits, dévore le Scratipoind qui se laisse faire avec amertumamour. Un peu calmé des ses tendances destructrices, le Scratipoind respire, couche tendrement ses orteils de charbon ardent sur les pustules de Gisèle, lui suce tout le sang du nez. Gisèle sent sa vie se déchirer en petits morceaux tout brillants. Dans une arène de diable aux mille araignées, une abeille de lune pénètre dans une nouvelle dimension de la lithosphère. Une salade de mots emporte un train à bon port. Le mensonge est le roi de la vérité. La guerre est la seule issue. Gisèle se désintègre dans le silence de sa vie sous les yeux des lampadaires éblouis. China ferme les yeux pour mieux voir ce qu'elle écrit à l'endos de sa vie. Le Scratipoind force de tout son poids sur le corps de Gisèle afin de replacer les morceaux. Rien n'y fait. Dans son coin, Le couteau envie Gisèle. Sa condition physique lui dicte de tout couper: brouillard londonien, bras, cous, jambes de cochon, cornes de boeuf, tige de brocoli, tête de nuage, liens, appétit, tout. Mais il ne touchera pas à China, jamais. Bien que... mais non. La vie serait plus facile si elle n'était plus, si la vie était la mort.

Un camelot passe par là.

-Dernière édition du Potinstar: un couteau se suicide dans le feu après avoir assisté à la mort d'une inhumaine humaine qui avait plein de maladies. Achetez la dernière édition du Potinstar: un couteau se jette dans le feu à la suite d'un drame auquel il a assisté. Achetez le Potinstar...

China arrache les dents du camelot et en profite pour lui voler un exemplaire de son journal entièrement consacré à cet unique événement. Elle se retourne alors et aperçoit le couteau, fondu et carbonisé. Au second plan, le cadavre de Gisèle est éparpillé un peu partout tandis que le Scratipoind se gratte l'oreille.

-Bof, dit China.

Et elle mâche un bout de Gisèle qui gît à ses pieds. Un peu caoutchouc, cette chair de prostituée! Menfin! On ne choisit pas toujours les bons morceaux... Dans la bouche de China, le morceau de chair fait trois petits tours sous la langue, passe en revue le palais, les dents, les amygdales et se met à remuer et à respirer de plus en plus fort et à s'exciter et à vouloir sortir de là et China crache par terre. Le morceau de viande bouge comme un ver agonisant, un sourire sur les lèvres. China sent en elle un élément d'extrême jouissance, son demi-clitoris perçoit la présence complémentaire de sa douce moitié et, tels deux aimants fortifiés, les deux demi-clitoris ne font plus qu'un. China hurle sa joie au coeur de sa solitude; le Scratipoind respire.

 

 

chapitre XV

Cérémonie funèbre

 

Les deux cadavres de Gisèle et du couteau sont rassemblés dans une petite boîte de fer blanc. Avant de poser le couvercle, China vomit sur les ossements et les morceaux de chair, comme il est de coutume dans toutes les civilisations dignes de ce nom. Puis, le Scratipoind marmonne un éloge funèbre:

-À ces vauriens de parasites qui auraient dû crever plus tôt: Gisèle la salope qui pue et le couteau, trouillard soumis. Je souhaite qu'ils aillent au ciel pour s'ennuyer toute la sainte journée. Marmonnage.

China lève sa jupe pour montrer ses fesses au Diable. Excité, Belzébuth brûle son grand cierge noir entre ses jambes molles.

Loin d'être stupide, le Scratipoind a tout vu. Il aura tout vu! Le Diable sourcille entre ses cils et le lilas de mai l'emporte au soleil de la plénitude symbolique. La voix grugée du grand pied noir continue d'avaler des mots:

-Gisèle, aimée profondément de tous les hommes qu'elle a connus, restera dans nos coeurs pour l'éternité avec le souvenir d'une si douce et dévouée personne qui sent la fraîcheur d'une brise d'automne mélancolique chargée d'inoubliables adieux si larmoyants que ça devient émouvant. La mort du couteau plonge nos âmes dans la cruelle dualité de la vie qu'est la mort. L'épanchement de nos larmes n'aura lieu que le jour où ce sera le tour de nos instances d'aller rejoindre l'esprit immortel du valeureux couteau qu'aucun danger n'a pu faire frissonner, qu'aucun danger n'a terrassé...

Dans l'art du mensonge, le Scratipoind ne laisse pas sa place à un chasseur revenu de chasse sans son chien. Demain, il fera silence.

 

 

chapitre CCXII

Les chevaliers des tables

 

Qu'y a-t-il? Qu'arrive-t-il? Face à face, China et le Scratipoind se scrutent le fond des oreilles (une oreille sale vaut mieux que deux tuyaux de rat). C'est dégueulasse les motons dans l'oreille du pied noir! China est sur le point du "i" de vomir. Et ça y est: elle vomit dans l'oreille du Scratipoind un liquide jaunâtre avec des morceaux de fromage orange en cubes.

Les arbres se courbent sur le passage de la cuillère et du pied. Les branches pliées de rire tempêtent en silence et rendent au ciel son éclat vermillon.

Pied dans la main, China et le Scratipoind vont clopin-clopinant sur le sentier de la guerre. La guerre à la cause. D'abord la chasse, puis la guerre. Il faut trouver cette cause, la prendre entre ses doigts, refermer la pince-monseigneur, faire spouich, regarder les tripes bien rouges, charnues, molles, puis entendre le dernier cri de l'agonisante cause s'extirper du gosier en flammes. Ah! China est impatiente de voir accomplie la première partie de sa déroutante mission. Son rêve, sa guerre mondiale, sa monarchie, son anarchie, sa guerre froide, son steak haché, sa Manchourie, son Lichtenstein, sa piqûre d'amertume...

Soulevant son gros orteil noir à l'ongle crotté, le Scratipoind se gratte derrière l'oreille. Une table volante passe au-dessus de sa tête. China se lèche les pieds. La table fait demi-tour, se multiplie et des tablettes volantes suivent la grande table à la queue leu-leu.

-Regarde la table rouge! souffle China au Scratipoind trop occupé par son oreille pour lever les yeux.

-Regarde la table ronde! ressouffle China qui se gonfle.

-Et puis merde!

Le Scratipoind se fige, observe le ciel, le pied mouillé en l'air dans le sens du vent.

-Il va pleuvoir.

Il pleut des chaises et des tables rondes, rouges, carrées, rectangulaires, bleues, brunes, sans pattes, sans tiroirs, sans blague, sans assiettes, sans nappe, sans pot de fleurs, sans ustensiles, des tables jaunes, blanches, transparentes, transpirantes, suantes, molles, dures, vertes, mûres, beiges...

China reçoit une patte dans l'oeil. Dans le soir levant, cinquante-cinq décibels éparpillés dans des mots disloqués et mal mâchés meurent en silence dans la tranquillité. China se débat contre la patte, y met le feu, se brûle l'oeil, s'enfonce une épinette dans le Scratipoind et s'entourloupette violemment une jambette. Elle vainc de peine et de mystère la patte cuite.

Le Scratipoind se démène contre une table de pommier. Dans la chair dure du Scratipoind s'enfoncent les deux crocs envenimés de la table. À cet instant, douze chevaliers bondissent cul devant sur une table ronde. Le plus gras d'entre-eux, qui semble être le roi, s'avance et déclare:

-Que celui qui a le plus gros nombril prête main forte à ce pied.

Le chevalier au plus gros nombril s'avère être un tout petit bonhomme. Il lève au ciel son glaive:

-Que le grand Crick me croque!

Et le grand Crick lui croque le nombril.

-Je n'ai plus le plus gros nombril. Je ne puis combattre.

Un chevalier prude s'avance alors d'un petit pas et se propose.

-J'y vais.

Et il se dirige épée la première dans la rallonge de la table de pommier, véritable centre nerveux de l'ennemi. Un grand râle, un raclement de terre sans se taire rugit d'une profondeur abîmée. L'arme de fer entrouvre les intestins boueux de la table.

-Table, petite table, dis-moi qui est le plus fort.

-Tu es bien fort, hardi chevalier, mais il existe un être sur la terre qui est plus fort que toi. Toi et tes camardes pourriez le chercher au lieu de perdre votre temps à jouer aux cartes et à faire semblant d'être.

En croupe du Scratipoind, China se joint au groupe des chevaliers à la recherche de l'être le plus fort au monde. Enfin! China trouve l'orientation de sa quête, la cause pour laquelle elle donnerait sa langue. Montés sur leurs grands chevaux, les mystérieux chevaliers précèdent la petite troupe disposée en colonne. China ferme la marche.

 

 

chapitre G

Le déterre-gens

 

-Je suis le joyeux déterre-gens

Le laveur de cimetières

Je fais le ménage parmi les morts

Faut que ça brille pour le bon Dieu

Je suis le joyeux déterre-gens

L'ennemi des fossoyeurs

Des croque-morts et des curés

Faut que ça brille pour le Seigneur

Je suis le joyeux déterre-gens

Je frotte les os et les pierres

Pour que les âmes propres arrivent

En chantant chez Saint-Pierre

Je suis le joyeux déterre-gens

Je fais fuir les marchands de vers

Les grossistes des pompes funèbres

Et les chroniqueurs nécrologiques

Je suis le joyeux déterre-gens

Louez mes services pour vos soirées

Chez vous il fait bon déterrer

Les vieux os qu'on croyait morts

Ma pelle est large comme le passé

Et triste comme l'avenir

Une pelleté pour maman

Une pelleté pour papa

Je suis le joyeux déterre-gens

Les morts crottés n'existent plus

La soie dentaire entre les dents

Pour faire un p'tit sourire à Dieu

Je suis le joyeux déterre-gens

Je déterre pour trois fois rien

Les suicidés, les violés, les meurtris et

Les sorcières de l'avant-guerre

Je suis le joyeux déterre-gens

Rien ne sert de courir les soirées

Quand la crème est à ma portée

Dans les petits carrés du cimetière

Je suis le joyeux déterre-gens

Je suis fort, grand et puissant

Je lave et fait briller

Ce qui n'a jamais brillé

Je suis le joyeux déterre-gens

Futur maître de la planète

Puissant comme une traînée de Comètes

Au Royaume des morts tragiques

Je suis le joyeux déterre-gens

China n'en croit pas ses oreilles.

-Eh! Monsieur le Scratipoind, avez-vous ouï les mêmes propos que j'ai ouï? demande China.

-Ouï quoi?

-Oui?

-Ouï quoi?

-Je suis le joyeux déterre-gens, etc., répond China.

-Ben oui.

-Ah! s'exclame China sur un ton détendu.

 

Des piaillements se font entendre à l'arrière plan. Les chevaliers qui avaient continué leur chemin repassent sur leurs pas parsemés de cailloux blancs. China admire le joyeux déterre-gens. C'est lui le but de sa quête. C'est lui. Lui. Mais ça serait un peu bête. Non, China n'a pas assez cherché, c'est plus amusant de trouver quand on a bien cherché. Passe-t-elle son chemin ou décide-t-elle d'exterminer le déterre-gens? Hum, sauvage décision. Elle sort de son baluchon un petit guidon de vélo pour soigner ses interrogations. Elle nettoie la plaie du point d'interrogation, prend note des changements radicaux, surveille le pouls, se gratte le menton, se fouille dans le nez, prend les pinces aceptisées, pique dans le coeur de la question, en extrait l'essentiel, rebrousse chemin, établit des statistiques, se gratte le front, plisse les yeux, pénètre au centre de la terre, arrache un ver, nu, plante un couteau dans le sol et vibre en silence. Et voilà que l'envie de se taire lui prend. Sur le plat soleil moite s'étend une couche de vapeurs criminelles pour lesquelles il est impossible de prévoir quoi que ce soit. Des rougeurs violassées s'éparpillent sous l'arc de triomphe du temps, vont se mêler au paysage saugrenu de l'indécision, du flou artistique et du fou du roi. Une libellule s'arrache les plumes. China demeure coite. Devant ce dilemne assourdissant, les pétarades des outardes carboniques ne sont que piètre manège.

China se bouche les oreilles. Elle n'entend pas les chevaliers en armure qui claquent des dents; il fait un peu froid. Le Scratipoind éternue.Il dit qu'il fait chaud. Le Scratipoind, qui éternue, ment.

-Fait chaud pitchum, éternue le Scratipoind.

China dort à moitié sur ses pensées sans penser à se décider. Il y a un chameau dans sa narine. Ça pique un peu. Son nez se plisse poliment, elle inspire et apitchou! Le chameau tombe sur le sol en se fracassant le réservoir d'eau. China redoute l'innondation. Ouf! Ce n'était qu'un tout petit réservoir. Le chameau se dégonfle et l'enveloppe plastifiée qui le recouvrait s'envole en se pliant pour ensuite se ranger dans une petite boîte verte et jaune rayée. China ramasse la boîte et l'insère dans son baluchon. Maluron don dé gué le joli mois de mai. Et pif paf! nez à nez avec un vide incontrolable. Chose certaine, China est barbouillée d'étrange mélange aux allures folles de prairies larmoyantes. China beugle comme du lait mal nourri. Les chevaliers claquent encore des dents. Le Scratipoind qui a cessé d'éternuer ne ment plus. Comment peut-on se payer le luxe de rêver à l'armistice? China passe son chemin. Peut-être reviendra-t-elle. Qui sait? Pas moi.

 

 

chapitre corse

chapitre sportif

La course

 

À l'intersection de la route bleue et du chemin vert, les joyeux compagnons de voyage se heurtent à un embouteillage de monstres. De grands sorciers tentent de vendre leurs produits tous aussi horribles les uns que les autres. Le vendeur qui attire le plus l'oeil embouteille des hommes nus hormi la cravate qui orne leur poitrine. Terrible sort. D'autres marchands crapuleux essayent de vendre des croisements héroïques: pied de sirène et corps de centaure, tête de bouc et pattes de cochon...

China et les chevaliers ne font pas attention à ce grabuge et s'enfoncent dans une direction inconnue sur la route bleue.

Après avoir marché des jours et des nuits et des soirs et des matins et des après-midi, le Scratipoind trébuche sur une pancarte (sur la route bleue, les pancartes se clouent au ras du sol pour les hirondelles qui volent bas). Et voici ce qu'on peut y lire:

-Course de repas à deux distances de doigts de pieds.

Et badaboum! Vroum, une pizza les double, puis un hambourgeois mayonnaisé, et une frite à la morue, un steak aux verrues plantaires, un asticot mal cuit... Et à la ligne d'arrivée, c'est un double sandwich à la viande chaude (du veau, très cher) qui enterre ses adversaires. Le capitaine de l'équipe des pizza demande à ce qu'il y ait vérification d'urine. Évidemment, aucune trace d'eau ni de liquide doux. Tout est dans l'ordre. L'écurie Pizza perd deux champignons. Le double sandwich, couvert d'honneur, savoure avec délice du champagne bien mérité.

China se lèche les contours de petite cuillère tandis que le Scratipoind se lave le pied et que les chevaliers aiguisent leurs épées. Tous voudraient bien un peu goûter au vainqueur mais un vainqueur averti en veau en vaut deux. Vaut tout au plus deux pizza sans champignons. Meuh! Craignant une attaque par l'aile gauche, un poulet à moitié cuit glousse en crottant. C'est le signal d'alarme. Les repas rapides se groupent en formation de lune à son dernier quartier. Personne ne rit dans le visage de la lune; seul le poulet commande avec force un tournedos bien cuit pour emporter.

Sur la piste de course, les deux armées en présence font mine de rien. China fait semblant de passer ses troupes en revue sous l'oeil amusé des chevaux des chevaliers. Elle inspecte, et tourne et tourne et tourne toujours plus vite plus vite; une tornade se crée à l'entour des chevaliers et du Scratipoind. China plonge au milieu du tourbillon et les joyeux compagnons s'élèvent dans les airs, soudain gagnés par une folle envie de laisser s'exprimer leurs plus profonds désirs. Ils ont faim. Ils ont froid. Ils sont presque nus. À vous de deviner la suite. L'auteur se dégage de toute responsabilité envers la débacle ou le délire (ce qui est totalement différent) que vous pourriez imaginer... il espère tout de même que vous ne serez pas trop prudes.

 

 

chapitre J

On ne peut pas tomber plus bas quand on est couché sur le sol

 

La tornade poursuit son chemin. À ses commandes, China surveille l'itinéraire. À son bord, les chevaliers surveillent un itinérant qui est là sans raison apparente. À bien regarder, les chevaliers s'aperçoivent que c'est le Scratipoind. Ils se détournent et retournent à leurs petits amusements.

Sur la route route route, deux cyclistes non avertis, main dans la main, patinent dans l'huile sans se soucier de la tornade. Ah! S'ils savaient qui est aux commandes, ils se seraient déjà cachés dans un abri anti-tornade. Mais, que voulez-vous, il y a de pauvres victimes un peu partout, parsemées comme de petits cailloux blancs... Et frourrrrr...ourrr...frourrrrr... La formidable tornade rase leurs têtes en ayant soin de laisser une grande mèche de cheveux en plein centre du cuir, non chevelu maintenant. Les joyeux punkzzz repartent, envahis d'une doctrine révolutionnaire, dans l'espoir de partir une mode, un mouvement. China rigole sous la cape d'un chevalier.

-Monsieur le Scratipoind, auriez-vous l'obligeance de tenir la barre pendant que je m'embarre avec ce charmant chevalier de la légion de mon honneur? demande China.

-Ouais.

Et le Scratipoind vire à gauche, puis à droite, effectue quelques boucles, revire, volte et vire, face et volte-face-vire-volte. China sent s'étourdir le chevalier et s'entremêler ses lacets de corsage, se démêler, s'entretuer, se délacer, se rompre, s'évanouir. Le Scratipoind, toujours au poste, prend de la vitesse, un triple saut en hauteur, plonge dans la mer, ressort, monte en flèche, pique dans le ciel un petit bout d'horizon, puis revire et volte. China se mouille, le chevalier est vert-bleu-malade. China lui mord l'orteil; il se réveille. Il regagne ses couleurs. China s'agenouille devant lui, le regarde avec ses yeux globuleux, s'interroge, passe son dos de cuillère dans le dos du chevalier, se frotte, l'astique, le chatouille. Le Scratipoind s'arrête. La tornade est au-dessus du Trofkin. China s'arrête, sa langue est au-dessus du Trofkin. Le château cylindrique, reconstruit, se dresse sur la place ornée de deux fontaines rondes. China aperçoit une petite armée de minuscules individus qui sortent un par un du château. À la tête de la colonne, le Comte Albert Grotmar s'enfonce vers la tornade afin de féconder des rapports amicaux avec la nouvelle embarcation. Oh! Il reconnaît ces contours métalliques! Mais oui, c'est la petite China. Il sort ses trompettes et ses clairons, ses tambours et ses castagnettes. Il accueillera China royalement, croute que croute, ma mie! (c'est un jeu de pain). China se prépare à débarquer. Par contre, le Scratipoind s'apareille à apareiller. Apareiller pour le sud, l'ouest, l'est ou le nord, n'importe où... Il sent soudain remonter en lui un étrange mélange d'angoisse, d'insécurité, de stress, de rage, de furie, de folie, de violence qu'il a peine à contrôler. Il se ronge, se contient et éclate; un cri immense et sans pitié. Un cri qui déchire pour de bon la délicate robe de China. China pousse un cri.

-Ahhh!

Tous rient de bon coeur, parce qu'il n'y a pas grand'chose à cacher sous une robe de petite cuillère. Bon, il y a le clitoris rapiécé bien en vue, mais à part ça, il n'y a pas lieu de s'offusquer. Non, vraiment, les gens rient de bon coeur. C'est excellent.

-China, ne pleure pas, dit Albert Grotmar. Tu es très séduisante comme ça.

Et China pleure comme une fontaine asséchée. Elle s'abreuve des rires et se perd dans le bain de foule asservie. Un escargot traverse la route, suivi d'un dendrobate bleu ciel et rouge vif. Albert Grotmar n'a pas encore aperçu le Scratipoind que China aurait dû déporter. China remet sa robe et cache le Scratipoind dans ses culottes. Elle sourit, d'un sourire apaisé et comblé.

 

 

chapitre X

Le grand festin

 

Le fakir arrive en courant, tout essoufflé. Il baise la main de China et lui pince les fesses. Il lance à tout le monde des invitations et ceux qui en désirent n'ont qu'à les attraper au vol. China en prend quelques unes pour elle et les chevaliers qui l'accompagnent. Le Scratipoind passera sous la culotte.

Le soir arrive en courant, tout essoufflé, et s'excuse de ne pas pouvoir être de la partie. La nuit prendra sa place en attendant la relève du matin. China saigne du cerveau dans son inconscient. Du gros rouge coule à flot des torrents de vinaigre. La plaine plane sur la rougeur opiniâtre des joues mesquines de China, laissant survoler une incertitude maligne.

Les fesses coulées dans le sable mouvant, les chevaliers sommeillent, merveilleuse voltige; une mer de dents baigne un poisson sauvage sans cage d'acier pour le protéger. Il y a de l'hippopotame bouilli sur la nappe, répandu comme un festin de soleil épouvanté par la première solitude des derniers repas. Un oeil s'inquiète. Il se fait décortiquer. Il a faim. China souscrit sa perditude au premier maringouin femelle qu'elle rencontre et se laisse sucer l'acier à découvert. Les convives extasiés dévorent les mets typiques de nulle-part, les blablas, les chutales, les rastious; ils s'arrêtent ensuite quelques minutes pour effectuer des exercices de relaxation. L'âme s'entortillonne autour des morceaux gras, dodus, tendres et délicieux... Les yeux s'exhorbitent dans les capsules de bouteilles teintées. Les gorges se déploient au goulot des oubliettes gastronomiques, se font une guerre froide et excitante; les canons silencieux s'apprêtent à vrombir, à percer de leurs ailes les carrés colorés d'un parquet salé. Les hélicoptères sont délicieux, des asticots crus dans un verre d'oeufs durs. Les ongles crottés des chevaliers prennent un à un des raisins pourris, les portent à leurs narines et se les y enfoncent bien profondément afin de boucher toute brèche aux mécréants courants d'air. Des kilos de ouate tombent sur les toits. Sous la jupe de China, le Scratipoind s'amuse comme il peut. China porte des culottes assez serrées, ce qui ne lui laisse pas beaucoup de place pour danser. Il s'entortille en essayant de trouver un passe-temps et se met à compter les poils de la cuillère. Heureusement, il ne sait pas compter. Il fouille un peu partout et découvre les traces d'une civilisation ancienne qui remonte à plus de deux milliards d'années. Il ne voit pas très bien; il palpe avec son gros orteil des cavernes creusées à même le roc, des mines de métal métallique et de roc rocailleux. Il tourne en rond, ne sachant trop que faire. China sourit. Et soudain, une vague visqueuse emporte le Scratipoind à l'autre extrémité du sous-vêtement. China le gratte avec sa main tiède. Le Scratipoind s'écrase contre la paroi en faisant un petit bruit de spwiche.

-Spwiche.

Le Scratipoind improvise une rame avec son petit orteil et rame jusqu'à l'entrée de la mine. Un mineur doit miner en toute quiétude s'il veut rester un bon mineur. Le malheur d'un mineur, c'est de rencontrer un démineur. China rougit. Les chevaliers l'observent en singeant une danse d'antilopes sauvages sur les plaines engourdies. Le Scratipoind se sent serré, étouffé par la poussière accumulée et les toiles d'araignée qui lui font comme un chapeau sur son pied. À boire, c'est à boire que China demande; encore du crément de pomme, de la vinaigrette et du lait; encore une soirée à ingurgiter d'exquis liquides. L'opéra lui sort des tripes, frappe le Scratipoind au passage et s'étale sur la grande table blanche innocente, vertueuse, pure et vierge. Juste pour faire emmerder le monde. Le comte Albert Grotmar étire la jambe; une libellule trébuche sans embuches, rabuche une buche en lui faisant le bouche à bouche dans l'oreille afin de laisser passer les derniers potins du ramassis villageois. Sous la jupe de China, le Scratipoind se remet du choc en comptant les oisillots qui lui tournent tout autour. La petite cuillère le sent remuer un peu et se croise les doigts pour faire un peu d'exercice. Sa tête lui fend le coeur. Ses tempes lui brisent les poumons et son dos se recourbe encore sur ses oreilles. Pourtant, elle croit le bonheur au creux de sa main où, tendrement, vient se poser la libellule. China replie ses phalanges une à une sur les ailes plates et scrounche scrounche, le cartillage éclate par petits morceaux dans un bruit timide assourdi par le poing de China. Elle ouvre largement sa paume et souffle sur les débris qui volent au vent. China crache ensuite sur la table. Le comte paraît repu et ravi.

Le Scratipoind s'improvise un hamac entre les jambes de la cuillère, l'endroit le plus propice au repos: tiède et confortable à la fois. Il se balance tout doucement en lisant le Playgirl Religieux (magazine de sages)... mais il ne regarde que les images, ce qui fait, par transitivité, qu'il est sage comme une image. Les pages frottent contre le ciel de mines; China espère. Le Scratipoind se balance.

-China, qu'est-il advenu du vilain Scratipoind? demande le fakir.

Elle ne répond guère.

-China, permettez-moi de vous demander ce qu'il est advenu du vilain Scratipoind, ressaye le fakir.

China se fouille dans les oreilles et en ressort un beau moton de graisse verte, se la glisse entre les doigts et l'introduit dans son orifice bucal.

-Hum.

Le coton est cuit. Les fraises sont molles. L'été s'effeuille. L'arrosoir se déshabille. Le Scratipoind se sent rapetisser. Il rapetisse, rapetisser, tisse, tisse, tsoin, tsoin. Ça chatouille un peu China.

-China, ma bonne enfant, où est le Scratipoind?

China éclate en sanglots longs de violons.

-Mais voyons, pauvre petite, qu'y a-t-il? Pourquoi vous troublez-vous ainsi? Je vous vois bien triste et profondément gênée. Qu'est à la source de votre désarroi?

-Suffit avec toutes vos questions, le coupe China. Il m'est arrivé une aventure qui, par ses conséquences, me mets dans un drôle de tracas.

-Quoi? Qu'est-il arrivé? Quelle est cette aventure dont vous parlez, ma petite China? Qu'est-il advenu du Scratipoind? Qu'est-il arrivé à votre compagnon le couteau?

-Je vous raconterai tout si vous me laissez parler.

-Je refuse de me taire, de vous laisser me raconter vos péripéties sans que je puisse y placer mes bons mots, mes jongleries langagières, sans pouvoir étaler mon intarrissable talent d'orateur...

Le comte Albert Grotmar interrompt son fakir soudain si bavard:

-Fakir, laisse notre Héroïne nous narrer ses malheurs.

-Merci Albert, remercie China. J'avais l'impression que je ne pourrais jamais placer un mot. Je vais vous faire le récit que j'ai dit que je vous ferais...

-Accouche, dit le fakir.

China accouche d'une couche.

 

 

chapitre XXXI

Les nouvelles aventures de China la cuillère

 

-J'avais en tête d'amener le Scratipoind chez les Luifgrotrognons qui l'auraient domestiqué convenablement. Seulement, je n'eus guère le temps de m'y rendre. Sitôt le Scratipoind remis d'aplomb, il m'écrasa le pied de tout son poids. Je ne pus marcher pendant plus d'une semaine. Fidèle tout de même à ses engagements, le Scratipoind resta mon prisonnier. Je lui appris à repriser ses chaussettes, à repasser son linge sale en privé, à fabriquer de la vaisselle, à faire son lit, bref, à avoir un rôle social important. Son apprentissage allait bon cours et il n'était pas mauvais élève du tout, ce qui me surprit agréablement. Je lui fis part du but de notre odyssée et il sembla disposé à me suivre jusqu'au bout. Jusqu'au bout de quoi? J'espérais qu'il viendrais plus loin. J'avais l'impression d'assister à un grand miracle, à un feu de joie dans la bouche d'un dragon-canon. Une fine pluie de goutellettes vertes perlait sur mon visage ébloui et me plongeait dans un état de béatitude prononcée lorsque survint le drame. Dans la verte clairière où nous nous reposions de mon mal de pied, toute une troupe armée de pépins tranchants survint et nous assailla. J'eus l'oeil abîmé, et le Scratipoind fut enlevé. Ah! Il faut vous dire qu'il était devenu aussi sage qu'un enfant sans parole et sans désirs. Alors, de le perdre en de si bons termes, j'eus la frousse que ses nouveaux maîtres ne l'eussent conduit dans le croche chemin et qu'il soit tout tordu à présent.

Dans les culottes de China, le Scratipoind commence à grandir.

-Je partis aussitôt à sa recherche. Le couteau, évidemment me suivait. Je pris la route qui mène à Rome, enfin, c'est ce que je crus. Après plusieurs mois de marche, le soleil se leva. Les rayons aveuglants percèrent les pores de métal du couteau et il fondit sur le chemin, écarlate. Un vieux singe, passant par là, me conseilla de rebrousser le chemin à rebrousse poil parce que Rome avait été assiégée par Corinthe et ses raisins. En d'autres termes, Rome n'était plus Rome, c'était Corinthe. J'eus recours alors à une stratégie que mon père m'avait enseignée il y a de cela plusieurs centaines d'années. Mon doigt tenait le ciel entre ses mains et je criai à l'inhumanité la plainte des foies transpercés. Et puis les faisans, les canaris, les oiseaux-chats et les ratons-décrotteurs volèrent tous au ciel d'un seul coup d'aile. J'aperçus au loin une moustache verte. J'accourus et me trouvai face à fesse avec une armée de ces délicieux chevaliers que vous voyez là. Je n'eus le temps de ne rien dire qu'ils avaient tout deviné. Ils connaisaient mes craintes et mes espoirs, mes désirs et mes fantasmes, mais surtout, ils avaient la connaissance suprême d'une recette exquise de pizza toute habillée. J'eus donc le privilège de me régaler à leurs côtés, sous leurs côtes, entres leurs côtes, avec leurs côtes, toute la nuit, tout le jour, ils étaient au moins vingt-quatre à ce moment-là. Quelques années plus tard, nous décidâmes de retrouver le Scratipoind. Les forêts vierges (aussi les autres forêts), toutes furent mises à l'envers, inspectées, centimètre par centimètre, à la recherche de ce gros pied noir devenu poli.

Le Scratipoind grouille entre les fesses de China.

-Notre aventure nous conduisit de la grande aiguille au centuple. Nous eûmes l'ultime jouissance de pouvoir nous serrer les coudes, coude-à-coude, dans les écarts des forêts trop piquées, corde à la taille des crocbuliers violets. Les lianes nous serrèrent, ligotèrent les uns aux autres, nous vomirent sur les côtes d'un Océantoréador, d'où fut extraite une créature à moitié crispée, puante de vapeurs folles à la totale incompréhension génétique d'une race canine-requinotte. Et puis, un jour que nous avions tant sué, pué et vomi, un camp retranché montra le bout de son nez avec le célèbre drapeau blanc orné de rougemort. Qui est le chef ici? Des milliers de lances, de boulets de canon, de pétards à la farine, de gobe-mouche-mitaine, d'asticots écrasés dans la tête d'un écureuil roussailleux, de brèches dans un fil inconducteur, d'aspirines dans la catapulte cervicale. La galle. Telle était le chef du camp. La galle.

China se gratte le nez.

-Nous fîmes le tour des barricades, observâmes âme-à-âme au fond du quasi-village: une tente noire à travers de laquelle il était aisé d'épier les courbes du Scratipoind sous les coups marqués du scalpel tranchant d'un boucher bouché bouche bée. Et j'avoue, j'eus quelque compassion pour cet énergumène. Et aussi, il faut dire que j'avais une mission, le Scratipoind en faisait partie.

Le Scratipoind se balance entre les cuisses de China. Le comte Albert Grotmar se mouche dans la manche du fakir.

-J'ai chanté une ôde toute la nuit. J'ai crié sur les toits le désarroi du paysan sanguinaire.

Albert Grotmar se gratte.

-Et au gros matin, un mâtin de calibre 478 se planta devant moi avec dans son oreille un tout petit pied noir. Mon âme reconnut immédiatement le superbe Scratipoind et ses allures élancées. J'eus peine à contenir ma joie. Lui aussi parut tout suffocant, écarlatine. Ma guerre sentait la victoire. Le ciel ondulait ses rayons de roue dans la circularité du temps qui ne passe pas mais qui revient. Le retour convoité du Scratipoind rafraîchit mon haleine pétride de mort psychologique. Je pris le pied au creux de ma main et le brandis droit devant, disant à mes chevaliers: "Voyez, notre quête est terminée". De grands cris suivirent, lorsque soudain survint une tornade, celle-là même qui nous amena jusqu'ici.

-Oui, cette histoire est bien jolie, mais le Scratipoind, où est-il? Me deviez-vous pas l'emmener chez les Luifgrotrognons? demande Albert Grotmar.

-Si, mais seulement, il semblait si innofensif, si minuscule que cette précaution ne semblait plus nécessaire. Depuis que je suis arrivée, cependant, je ne l'ai plus vu.

-Mais voilà qui est dangereux! s'exclame le fakir.

-Oh non, s'il est aussi petit que China le prétend, ce Scratipoind ne peut pas faire de mal à une mouche, réplique le Comte.

Une mouche s'abat dans le bol de soupe d'Albert Grotmar qui reste éberlué.

-À une mouche...

Dans les culottes de China, le Scratipoind reprend forme, se dandinant. Il commence à déborder. Ça déborde de partout partout partout. China a mal, très mal. Vite, elle retire sa robe, ses culottes, sous les regards ravis des chevaliers, du Comte et du fakir. C'est pas de la petite petite cuillère ça! Et le Scratipoind, plus immense que jamais émerge du tas de vêtements et grandit toujours, toujours et encore. Ses orteils prennent de l'ampleur, se gonflent, ses ongles poussent sur le ciel, s'embuent, se détaillent, les oreillettes et les ventricules s'articulent, se bougent, s'oublient. Des centaines de mouches se suicident à la ronde. Une côte de porc s'éventre dans un grabuge incommodant. Une buée de lueur se regarde le nombril tandis qu'une fontaine remorque un sablier. China change de paire d'yeux. Elle met les gros humides avec une perle au centre. Le Scratipoind se soulève et s'assoit sur le tapis cloué du fakir...ssssseeeee dégonffffffflllllleeeeee... Part dans tous les sens, monte, descend, vire-volte, volte-face, pique, repaque, pique, paque, poque, fliou, fla, tra la la... L'enveloppe de baudruche du Scratipoind se plie automatiquement et va se coucher dans une jolie boîte d'allumettes couverte de pois verts.

Le fakir reçoit une décoration de Noël parce que son tapis était au bon endroit au bon moment. Il accroche sa bonne étoile à son rétroviseur, se demandant qui remarquera son irréfutable supériorité.

China s'écroule, humide et sale, la trace d'un pied au milieu de la figure. Elle s'empare discrètement de la petite boîte d'allumettes et la fourre de pâte d'amandes à la citrouille. Dans le noir, le Scratipoind reprend vie en se bourrant de pâte d'amandes. Personne ne le sait. Et China pleure encore comme un petit gâteau aux larmes d'art. Elle appuie sur l'accélérateur, vise une mouche, fonce, l'écrase, puis repasse dessus, dessous, revient, repasse, fonce, court, jappe, crie, se tire les cheveux et gobe la mouche d'un seul coup. China se gratte derrière la tête dans le dos du Comte Albert, puis exécute une culbute et un petit soldat de plomb en chocolat pur à la confiture de groseilles. Deux libère-lunes se pincent la bouche d'un air pincé, les cheveux en guerre de cent ans. Un sanglot éclaté, expulsé du ventre de la cuillère, égorge une veuve sans orphelin.

Dans un coin sombre de sa solitude, China se cache en criant: -Fait chaud ici, on crève d'humidité! Que faut-il de plus au soleil pour qu'il passe des hivers tranquilles? Faut-il que les grappes de raisins poussent avec les feuilles de vigne ou suffit-il d'un potager bien potelé pour fournir à l'humanité les choux sans queue dont il a besoin pour faire avancer l'horloge de l'ennui? Ceux qui arrivent en retard retardent-ils le temps en se payant du bon temps? La notion de temps pour chaque individu doit varier selon la période de gestation de ses idées noires et selon la manière dont il peut échapper aux contrôles routiers de la vie et du quotidien malfaisant, sanguignolant et vautré sur les épluchures des aspirines mortes de n'avoir existé que pour mourir sans broncher, sans avoir connu les exquis délices de la décadence, sans avoir pétri des années déformées, trop pressées d'exister pour s'exciter! China rumine, ranimant des flammes de boeuf déroutés par la hausse de salaire des bouchers excentriques.

 

 

chapitre honze

Très loin de là... la conjoncture écono-socio-culturo-agrico-débile de la naissance de Flore, la plante bleue

 

Très loin de là, les huîtres bouches-bées regardent les chameaux passer tandis que les marchands aboient de leurs échoppes et que les touristes ébêtés passent et repassent. Des bras velus couverts de Rolex à vingt-deux dollars passent devant les pupilles ébahies des conférenciers tandis que des mains agiles se glissent incognito dans leurs poches pleines de 25 cents. L'interculturel se brasse dans le concret!

Deux points se balancent au gré du vent sur un fil indélectrique. Et tout à coup, les Rolex se resserrent sur les bras velus jusqu'à l'étouffement. Des milliers de corps jonchent la place impudique et l'argent, sorti subitement des poches et des sacs à main, flotte un peu partout au-dessus des têtes à moitié disloquées par les scies qui volent par-ci par-là. Un rire sonore fuse de nulle-part. Dans le soleil, le Diable rit. Des millions d'escargots envahissent les réfrigérateurs mais l'honneur des glaçons restera sauf. Juliano sort son calibre 34 et fonce dans un tas de foin, s'y cache et disparaît de la circulation.

La petite Marie pleure dans un coin. Une commandite Stéfanie-Myléna. Des abeilles à poisson se tapent sur les cuisses. Marie au désespoir entreprend la lecture de la comédie humaine. Elle plonge tête la première dans la soupe poisseuse. Elle bouillonne lentement et quand elle est bien cuite, le cuistot y goûte.

-Un peu salée, elle a dû pleurer ou suer, se dit le cuisinier.

La marmelade se dandine dans un coin avec un petit canard à clochette. On sent une sorte de force envahir les machines à sous et des boules font éclater des vitres. Il n'y a pas de vent. Des asticots se fraient un chemin entre les craques de l'asphalte rouge et rampent en laissant traîner leur bave transpablanche et collante. Des lianes parviennent des cris teintés de gaieté et des assassinats se perpétuent à droite et à gauche. Une mouche colle son nez sur une vitre opaque; les rayons lasers des soleils venimeux tirent sur des cigarettes à la framboise; le chocolat fond, enrobé d'un malicieux caramel croulant sous les menaces qui l'assiègent. Tout va bien.

Dans les rues, impossible de voler. Le ciel charie des étoiles à crampons pointus et des ogives surveillent les vestibules sombres des bas quartiers. La lune s'étale de long en large, attendant ses complices armés jusqu'aux dents.

-Ah! S'ils pouvaient arriver, ces imbéciles! se dit la lune.

-Ouais, tu m'en diras tant! soupire un soleil.

-Les malins ne sont plus ce qu'ils étaient. Un jour, ce sont d'affreux kidnappeurs, le lendemain, ils copient des livres et des livres, phrase par phrase, expression par expression, ils volent la vie des gens, les rudoient et puis, tout à coup, ils se mettent à apprécier les beautés de la vertu.

-Ouais, tu m'en diras tant!

-Et le pire dans tout ça, c'est qu'ils veulent que l'on clame tout haut, ce qu'ils sont tout bas.

-Ouais, très juste, tu m'en diras tant!

-Tiens, justement, l'autre fois, y'en a un qui me dit que je ne sais pas ce que je dis. Alors, du tac-au-toc, je lui réponds que je sais. Que tout ce que je dis, je l'ai entendu dans un film. Tu sais ce qu'il me répond cet imbécile? Eh bien, il me répond que dans les films, y'a que des conneries, que les scénarios sont tous pareils, que c'est juste un prétexte pour voir les nouvelles gueules d'acteurs, que c'est un étalage de l'ignorance, de la bêtise humaine et quoi encore! Ah! Ce sale idiot! Je te lui fous une de ces châtaignes si je le vois, et toute une, ça, tu peux me croire!

-...Je t'écoute depuis tout à l'heure, c'est vrai que tu parles comme dans les films. Ça sent le noir et blanc...

-Fripouille, canaille, saligot, tu t'y mets aussi. Eh bien tiens, prends ça et ça et ça.

Et ainsi, ce soleil prend un vrai coup de lune. L'oeil au beurre bleu (moisi), le soleil revêt une paire de numettes humides de lune (seule façon d'éviter d'autres coups de lune (Tout le monde sait qu'il ne faut pas frapper ceux qui portent des numettes.).

Derrière les buissons, un frisson grisonne en frétillant de toutes ses ailes. Une brune aux cheveux doux chantonne une marche militaire en se laissant déshabiller par une chenille en costume de soirée, laquelle chenille zigue-zague entre les boutons, effleurant à peine la peau brune.

-Qu'est-ce que tu penses du Bénin? demande le ver.

-Hein?

-Qu'est-ce que tu penses du Bénin?

-Ben, euh, c'est-à-dire que... La conjoncture actuelle ne me permet pas de m'étendre malencontreusement sur ce délicat sujet. Votre question pourtant mérite qu'on s'y attarde, qu'on examine chacun des éléments, qu'on analyse les différentes possibilités d'interprétation, qu'on réunisse un comité qui puisse proposer une solution efficace au problème posé...

Et le ver, nu, s'en retourne vers sa femme qui l'attend à la maison, verre de mercure à la main. Une nuée de nibelles-numes précède le délicat cortège jusqu'au petit pont qui craque et tombe badaboum pif pouf... Le ver se noie dans le nez d'un gorille imprudent. Le gorille, énervé, remue, sautille, s'envole et attapit sur un tapis violet à bicyclette. Mais on s'en fout.

Un minaret pointe sa pointe sur la pointe du rocher qui surplombe (donc qui met plus de plomb qu'il ne devrait) la villette. Il se déplace à vive allure sur un gant de velours rose fushia avec des cercles vicieux peints dessus par un marteau-piqueur. Au volant du minaret, un vieux singe, pas très sage, se gratte les oreilles et se lèche les doigts. Qu'il fait bon vivre près d'une source puissante d'inintelligence! Les frous-frous des robes des courtisanes valsent dans les airs comme des glands qui descendent des arbres par hélicoptère. Les moteurs à réaction réagissent aux grands discours par de légères explosions prématurées. Joue contre joue, les femmes tournent autour d'un pot.

Et c'est là, dans ce tapage silencieux que surgit de la terre une petite pousse bleue. Elle regarde à gauche, puis à droite pour n'apercevoir qu'une mince couche de brouillard à moitié disloquée. Vite, elle s'élance, s'étire, perce l'ambiance ambivalente, s'équivaut et marche vers le quai déserté des pêcheurs en quête de châteaux et de trésors inopportuns. Une main se glisse vers la pousse, la pousse du doigt puis s'en va en ricanant. Une pluie fine englobe la vie. Flore (c'est le nom de la pousse) ouvre grand la bouche pour tout boire, boire toute la vie des autres, boire la vie que les autres n'auront jamais; elle respire à grands coups de chlorophile, elle boit de tout son coeur, de toutes ses forces pour faire place à son futur et elle pousse, elle grandit, touche ses yeux de ses feuilles bleues, se perce un nez, un grand nez qui lui révèle un caractère caractéristique, elle se fait des lunettes avec un peu de fumée pour se protéger des rayons lasers des soleils, elle lace ses souliers de marche, elle enfile un chandail de laine de crocodile, prend son sac à dos et se met en marche.

 

 

chapitre jus

Le jus

 

Flore parcourt des millimètres et des millimètres. La boue l'enbourbe de tout son jus, un jus épais et grisbruncacadoirâtre, un jus imbuvable, bref, un jus écoeurant. Flore s'endort. Xyzzzz...

Xyzzzz... Xyzzzzzz... Ron ron petit patapon... Xyzzzzz...

Soudainement, elle dort encore. Fausse alerte.

Soudainement, elle se réveille (c'est le temps) et pom pom pom, elle se pomponne, boit du jus beurk, vomit, se délave et s'envole... pas tout à fait. En toute vérité (mais est-ce vraiment la vérité?) elle fait semblant de voler en prenant son sac à dos pour un parachute. Elle volera demain (et ce ne sera pas une blague, tenez-vous le pour dit). Millimètre par millimètre, elle marche pendant des jours et des jours, des nuits entières et pleines de vide. Certains jours, elle vole des bactéries et des minéraux (eh eh eh...) et toujours elle est poursuivie par cette boue, aussi par cette envie de vivre et de ne s'accrocher à rien de solide, à toujours voir le vide sous ses pieds. Pour se rassurer, elle se parle.

-Bonjour belle Flore, comment allez-vous aujourd'hui?

-Je vais bien, merci, madame Flore, il fait beau n'est-ce pas?

-Eh oui, il fait beau et le monde est magnifique.

-Je ne vous le fait pas dire, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Si seulement cette boue ne s'accrochait pas tant à mes talons...

La boue, qui a tout entendu, s'évanouit soudainement de dépis et fond en larmes blanches.

-Bon débarras!

-Je dirais même plus: bon débarras!

Flore aime s'accompagner dans ses activités sociales. Un soir, ce sont des mondanités, l'autre soir, elle traîne dans les ruelles sombres avec les rats et les chats de dégoût. Elle boit du champagne frappé par un iceberg et du jus de chaussettes égarées aux françoises. Jamais elle ne rencontre de clous pour lui crever les pneus. Elle s'agace parfois mais elle se pardonne vite.

Flore s'effeuille peu à peu, traîne de la racine avant de prendre racine, établir domicile, se faire déflorer par un ver, avoir des enfants vert-feuille, devenir grand-mère, mais on n'en est pas encore là.

Flore s'endort si vite que son ombre en est jalouse. Il lui arrive parfois de rêvasser debout sur un cheval (ou à cheval sur un bout de quelque chose?), de tuer ses nuits à les regarder grogner, dormir, à les écouter se rompre les sens, à dépenser l'énergie imbibée de cratères suant la foutaise. Flore dépense ses nuits à les perdre.

 

 

chapitre huit

Pendant ce temps, China

 

Toujours dans ses contorsions de cerveau, China se mêle la vie. Faut-il encore que mes mains salissent mon futur? Faut-il que je nettoie mon passé? Un robinet ayant un débit de vingt litres à la minute s'arrêtera-t-il de couler si un chien se mord la queue et si un chat meurt écrasé sous un piano à queue qui roule trop vite?

Discrètement, China perçoit un souffle timide et nouveau qui siffle sur la colline. Elle se défait de la foule qui l'enserre, la petite boîte d'allumettes tout contre elle, puis se dirige d'un pas timide vers la colline. Des milliers d'églantines garnissent le sentier que China piétine en s'excusant. Un accidentier est si vite arrivé. China escalade les derniers mètres, puis s'arrête, stupéfaite. Dans un petit bocal, un tout petit poisson gris suffoque. Vite, China le sort de là, le pose contre son coeur de petite cuillère et le berce. Petit à petit, le poisson reprend son haleine craintive et le souffle lui revient. China est tout en larmes. Elle souhaiterait tellement le garder comme ça tout le temps, bien sûr, elle le prêterait à qui voudrait l'avoir, elle aussi ne se gênerait pas. Il y a aussi ce Scratipoind qui renaît en cachette. Et le poisson dit à China:

-Papa!

China n'en peut plus. Les larmes noient son visage perlé de perles bigarrées. Ah! mon amour, mon doux, mon tendre, mon merveilleux zamour, de l'aube claire jusqu'à la fin du jour, je t'aime encore, je t'ai ai me. C'est la première fois qu'elle est père! Il faut comprendre un peu son excitation. Il y a tellement de choses auxquelles il faut maintenat penser. Comment l'appeler? Comment le soigner? Avec qui le marier? Quoi mettre dans son trousseau? Qui sera le témoin? Mais bon sang, où est ma tête?

Et China court partout, comme un poulet qui serche sa tête. Elle serche serche serche, sang trouver. Et puis, le bocal se renverse et s'éparpille l'eau sale. Dans la boue visqueuse, China aperçoit sa toute petite tête prise entre deux grains de sable. Le poisson gobe la tête de China, par hasard.

À l'intérieur du poisson, la tête de China aperçoit les douces délices des entrailles superpoissoniques. Sur les parois poilues sont collées de minuscules arêtes bleues à queue en tire-bouchon. L'estomac laisse voir des restes de colliers en macaronis colorés à la gouache; quant aux intestins (vous savez: les poissons ont des intestins) ils sont pleins de cochonneries au caramel: biscuits, pouding, bonbons, ex-été-rat. Un grognement. Au loin une musique sournoise, des paroles provocatrices, un courage immolateur, des singeries débiles et China qui serche encore sa tête. Allez, serche tant que tu peux, China. Et la tête poursuit son étude. Elle la poursuit tant et si bien qu'elle finit par la rattrapper, voire la dépasser. Pendant ce temps, deux extra-terrestres se font l'amour. China surpasse ses études et gagne avec une tête d'avance (ce n'est pas la sienne, mais tant pis).

-Vas-tu bien, ma pauvre China? demande le Comte, accouru par hasard.

-Bien, je n'ai pas tout à fait toute ma tête, mais celle-ci n'est pas si mal que ça après tout. Je m'en contenterai.

Et China empoigne le poisson par l'aile puis s'engouffre dans une tornade passagère. Un vent touffu la borde hardiment, la caresse, passe sa langue froide sur la peau métallique de China qui frétille doucement. La réglisse est forte à ce moment de l'année. Les vapeurs montent à la tête de China tandis qu'une joie incertaine s'empare du poisson sans nom. Toujours plus fort et encore plus haut, ça passe partout pourvu que ça détériore tout. La tornade se conduit à merveille et l'habile China a tôt fait de la dissuader de toute tentative de détournement de tornade. Elle ira nulle part. Elle tient serrée contre elle la petite boîte d'allumettes.

Le vent tournoie. Le bitume sent le caoutchouc brûlé. La terre se fait une beauté. Son maquillage déborde. Elle s'est beurrée de rouge à mer et de bleu à ciel. La marmite sort de ses langes sur un petit feu de bois bachelardien. L'âne (il y a un âne) bêle comme une vache bleue. Le soleil est d'encre et les lumiolles de grougrou sauvagent les parterres rebelles des armées pacifiques. Le Scratipoind s'éveille.

Les herbes de la conscience chatouillent les arbres excités d'une compassion éphémère. Le givre et la grive sommeillent dans les yeux glauques et perdus d'une abeille lointaine. Sur les boulets se dessinent des morceaux de pain. Des miettes de sagesse jutent sur la vide plaine. Le Scratipoind s'éveille.

Les oisillots rouspètent des coliques baveuses dans l'air de le dire et de le faire. Les raquettes sauvages frappent les skieurs. De là-haut, sur la butte, le lion escalade les années. Les éclairs des lampadaires aspirent des éléphants tandis que les kikilofouques papaoutent une fredaison délambiquée. Le Scratipoind s'éveille.

Étonnée, China lève les yeux.

Le Scratipoind s'avance. Ses pas résonnent aux orteils des mélancolies douloureuses. China. Sa peau spasme une musique d'ivoire sur un tambourineur acharné. Les pores démantibulent ses sensations graves de toiles ouvertes aux fuites de la folie. China.

Le Scratipoind s'avance. Son pas résonne aux orteils des mentales digestions. Ses orteils noirs, son talon noir, ses articulations noires, sa plante de pied noire. Il écrase tout tout tout sur son dépassage. Le vent, le bitume, la terre, la marmite, l'âne, le soleil, les lumiolles, les herbes de la conscience, les arbres, le givre, la grive, l'abeille lointaine, les boulets, le pain, les miettes de sagesse, les oisillots, les raquettes, les skieurs, le lion, les éclairs, les kikilofouques... China ne s'est pas cachée cette fois-ci. Son acier trempe encore dans l'eau du poisson gris. Le poisson est cuit. Bien cuit.

China goûte à la vie à petites cuillérées. De peur de s'étouffer, elle s'arrête après chaque arête. Elle mastique à peine, elle avale, elle alave, elle valave. Chaque bouche et chaque nez en harmonie avec son corps, son visage s'instruit de ses mille odeurs. Elle n'aura peut-être jamais trouvé ce qu'elle veut vouloir mais elle sera fière de ne pas vouloir savoir ce qu'elle veut vouloir. Elle est des êtres qui veulent sans savoir. Ou peut-être de ceux qui savent sans vouloir.

Elle ouvre une boîte de conserve de nourriture pour chat et la donne au poisson cuit qui lui dit merci papa. Le Scratipoind se frotte contre le dos de China en ronronnant.

-Tout doux, tout doux, mon petit gros pied d'amour. Qui me frotte s'y pique, ne m'écrabouille pas en bouillie affreuse, Angelpied.

Le Scratipoind, flatté de se faire appeler Angelpied, tombe dans l'ambuscade de China. Elle l'a dans sa poche. Gentil, gentil, gentil petit Scratipoind.

 

 

Avertissement

 

Les personnages, les lieux, le temps et les événements dont il est question dans les pages suivantes et précédentes sont parfaitement conformes à la réalité. Toute ressemblance avec des personnes existantes n'est pas pure fantaisie mais totalement voulue. Quiconque n'en sera pas convaincu pourra aller se faire cuire tout cru.

 

 

chapitre huit

Flore

 

Flore dort d'un poing renversé. L'obscurité la scrupte tendrement comme une main qui flatte le crin d'un cheval mort. Rien. Entre les Grosmitaines et ses supervaisseauxsanguins, rien. Flore déborde de rien. Rien. Rien. Tant qu'elle dort, elle rien. Toujours elle dort, rien. À force de n'aimer rien, elle rit, rit d'elle et d'elle et d'elle. Jusqu'à la racine de ses pieds tordus. Elle s'éveille. D'être lui est difficile. De ne pas être serait impossible. Rien. Elle, Flore.

Et pif paf badaboum, de l'entre-terre survient un splich splach boum badaboum. Gros comme, comme un marathon aller-retour sur une jambe.

-J'ai un plan, dit Flore.

-Quel plan? demande Badaboum bim boum.

-Un plan débile.

-Pour quoi faire?

-Euh hum...

-Hum?

-Hum hum...

-Ah!

-Alors?

-Ben hum, euh...

-Hum hum?

-Ahhhhh! Oui d'accord, c'est bon pour moi.

-Ça me va aussi.

-Marché conclu?

-Marché conclu!

Flore se remet à faire la vaisselle. Elle tente de fabriquer une jolie soucoupe en forme de tasse, assortie d'une anse légèrement courbée vers le ciel. Il ne faut pas tuer un crocodile beige. Le Badaboum file du coton de mauvaise qualité. Tout est en ordre pour le désordre. En appuyant ses doigts dans la glaise, Flore fait gicler un glacier à éperon de son ami Badaboum. Rien ne laisse supposer qu'il se passe quoi que ce soit. Rien n'est. Tout est rien. Rien n'est tout. Tout ou rien. Flore se tape la tête contre une machine à laver et se tord la crète avec un abîme escarpé. Une raquette volante s'envole dans le crépuscule. Badaboum bim boum s'enfarge dans une frange de tapis et reste bouché comme une oreille de sourd passée au malaxeur. C'est une image.

Croquevillée et même recroquevillée, Flore se berce le nombril. Sa feuille teintée de bleu regarde la mer partir ailleurs; les aviateurs ne la regardent pas. Elle attend l'espace de savoir.

Elle attend China, mais elle ne le sait pas. Calme, calme.

 

 

chapitre huit

Des kilos et des kilos de plumes

 

Et la chatte royale s'avance sur l'autel au milieu des flammes qui n'attendent que le sacrifice immaculé de sang et de trucs écoeurants dégoulinants. Nob Bylan nazille des chants de guerre sur un circuit touristique connu. China se faufile dans un ascenceur qui passe par là. Terminus: en bas.

Elle met un pied hors de l'ascenstruc; Flore lui marche sur le nez qui traîne par terre.

-Pardon, s'cuzez.

-Pardon, s'cuzez.

-S'cuzez-vous pas, c'est ma faute, entièrement.

-Non, c'est de la mienne.

 

-Non, la mienne, j'insiste.

-Non, la mienne, et si vous continuez à vous obstiner, vous allez voir ce que vous avez toujours voulu savoir et que vous n'avez jamais osé demander.

-Ah oui?

-He, trop tard, vous avez arrêté de vous obstiner.

-Je perd toujours à ce foutu jeu de @#8*"...

-Vous me plaisez.

-Vous avez vu beaucoup de films?

-Oui, pourquoi?

-Vous parlez comme dans un film.

-Non, vraiment?

-Je vous l'assure tête de pioche, tralala poët poët.

China fonce vers le projecteur, le coupe en morceaux et le mange. Ça fait des grands schplouich schplouich. Et ça fait des grands schplouich schplouich et des cric crac croc. China boit l'huile avidement. Flore reste légèrement en retrait. Elle met ses numettes roses. Un essaim d'abeillettes se fait mal dans la cour tandis que sur le balcon, les trépieds et les trémains se dandident, nerveux. Ils se pirouettent et se tourniquettent sans dessus-dessous. Des nez s'apareillent à des navires gonflés de papier, d'osier et de fécule de maïs. Une voile s'étire jusqu'au large sommet du mont Arrarat, emportant avec lui un dangereux voyageur: le Scratipoind prisonnier de la noîte d'amulettes. Le Scratipoind bleu.

Le voleur de minutes est passé par là avec son sac à puces, son grand chapeau à plumes et ses chaussettes vertes. Il se frotte ci et là, subtilisant le précieux temps avec ses gants de velours. Au lieu de perdre son temps, il utilise celui des autres avec un talent fou.

Flore et China, les deux mains dans les poches se cajolent de mots mal chocolatés, courent le long du quai, sautent dans le bateau du Scratipoind bleu. Un joli bateau que celui-là! C'est un bateau coulé dans l'amiante verdâtre où pousse une sorte de fromage à trou de souris, un bateau rouge la nuit, noir le jour, un bateau frais du jour, moisi de la nuit. C'est un bateau sans voile, ni moteur, ni rame, ni rien. C'est un drôle de bateau. Un bateau sans ailes! Un bateau sobre. Imaginez un avion sans nageoires et vous verrez ce bateau sans avenir. C'est un bateau que l'on aime tout de suite, le bateau qu'ont dû prendre tant de gens qui brillent dans le noir, tant d'accents circonflexes et complexes. Marianne s'en va-t-au moulin, c'est pour y faire moudre son grain, à cheval sur son âne, avec son bateau Marianne, à cheval sur son bateau Catin, s'en allant au moulin. Le grain déborde dans l'image, envahit les souliers, la robe de Flore, sa corolle colerette d'or et d'acier galvanisé. Lysergique de l'Émeraude, alongée sur le côté, lit les mémoires de Satin dans la cale décalée. China la déshabille, lui saute dessus, la griffe, la jappe, la lèche, la sent, la grafigne, lui signe son arrêt de stop en plein centre de la poitrine, lui retourne le coeur, le twiste, le mord entre ses ongles sales, le mâche et le vomit sur un tas de cageots beurrés de sel poivré du Sahara. Et Lili la regarde, étonnée, les yeux grands ouverts; un mince filet de jus rougeâtre sépare le blanc et le jaune de ses yeux. Lili s'ennuie de son futur.

Un crayon enfoncé dans les poumons, Lili s'en va chercher un verre d'eau pour China qui sue de tout son corps suave et doux. Le métal froid de ses fesses fait frissonner les seins de Flore. Lili veut palper. Tout. Tout est conscient. Lili n'est que détournement de conscience. China et Flore sont sur leurs gardes qui suffoquent puis qu'elles ne sont pas si légères que ça. Le va-et-vient des goélettes frottent les sourcils songeurs du capitaine invisible perdu dans la brume des matins fiévreux et qui se fout de tous les tristes individus venus lui dire merde salaud on t'aura bien un jour quand tu seras mort on t'enterrera avec des salauds comme toi on te coupera tout ce que tu as d'avantageux au plus fort on te fera la morale jusqu'au gros matin jusqu'au soir de ton dernier délire on te baptisera incessemment de colibris colorés de sales saletés sur ta trombe ronde on t'écrira des vérités malheureuses que tu es un capitaine de malheur que tes fesses parlent mieux que ta bouche de canon que tous les saints sont contre toi. Et toutes les femmes l'aiment. Toutes? Non, il existe encore et toujours un petit village qui résiste à l'envahisseur avec sa serpe et son bouclier de diamants...

Sur le pont arrière, China aperçoit le Scratipoind, parlant affaire avec un ver de terre mauve. Un vrai. China est intimidée sérieusement. Sans doute le ver pas vert, trop ver. pas assez verre. Elle approche, le pince pour voir s'il est réel; il se dégonfle et le Scratipoind s'enrage, son ampoule se verrue et il se fâche vert. Qu'il est séduisant ainsi! Que China s'approche, se colle! Que le Scratipoind s'écrapoutit, se tranquilise, se mouche, se berce dans China en pointe de sein! Lili miaule en silence, puis jappe un peu. Elle passe ses nuits mauves à penser au brouillard. Au brouillard de son estomac cimenté de nerveuses nervures. Son estomac qu'elle tapisse du même graffiti: honte à toutes les Lili de la terre. Haro sur le baudet, bande de bande! China et le Scratipoind entrent dans une chambre avec un joueur de violon ambulant.

-Où as-tu rangé le chat?

-Dans le premier tiroir, comme d'habitude...

Le Scratipoind farfouille un peu et sort la queue du chat.

-J'ai seulement trouvé la queue.

-Le reste ne devrait pas être bien loin, dit China, regarde donc dans le second tiroir.

-... Ah oui, le voilà!

-Mais pourquoi cherches-tu le chat?

-Parce que

-Ah! Tout s'explique, s'exclame China, rassurée.

Le Scratipoind se frotte le visage avec le chat. Le chat se griffe la patte de devant à l'aide de sa patte de derrière. Un nuage se profile à la verticale, se tape sur les cuisses et le Scratipoind redevient noir.

Flore s'installe sur un canapé, Lili entre les jambes. Frotte frotte frotte le poil lisse de la chatte avec les plumes de la plante bleue. Lili ronronne de malin plaisir et s'inscrit dans un cercle excentrique proportionnel au carré noir du triangle de la peau du Scratipoind. China s'y met aussi. La vue sur les montagnes hongroises déferle un gigantesque compromis soumis de comiques libère-lune. Une vue insupportable. Un marchand de glace entraîne la cuillère à thé jusqu'à sa suite de motel. Voilà qui plaît à China (qui a pris soin de dissimuler Flore, Lili et le Scratipoind sous ses ailes). Tout grouille sur l'oreiller: les crabes morts de février, Lili qui s'enfonce dans les oreilles du Scratipoind tandis que Flore s'occupe du plus sérieux (la conversation), et China qui scrupte le marchand de glace, lèche bien les deux belles boules de crème glacée qu'il lui tend tendrement, puis elle croque, il crie, elle mange, il crie, bouge, offre, elle remonte, il se frotte à son dos de cuillère doux et froid, il frissonne, elle se courbe, il la glace, elle le réchauffe, il se regarde en elle, à l'envers, elle se permet une visite des différentes saveurs, elle goûte, il approuve, il s'équilibre, elle s'intalle au creux du glacier, il s'intalle au creux d'elle, s'incruste, elle se cabre, son dos se retourne et tourne, sa tête se mêle à la voix qui la guide, il reste là, bougeotte, elle bougeotte, rebougeotte, sa tête frappe les crabes morts ressuscités, sa gourmandise s'attarde dans la glace à la pistache, il lui lèche le creux du dos, caresse les courbes divines de la cuillère, passe ses mains gelées sur ses petits seins durs et froids, elle l'invite, il s'invite, ils se reçoivent dans un déséquilibre parfait retourné sur leurs désirs profonds, ils se déstabilisent, ils déstabilisent ceux qui n'y sont pas, choquent les morts et tous les saints du monde, China reprend, revient, sans se lasser, le glacier fond et se confond, ça chatouille China où ça fait du bien, le marchand se retient de ne pas disparaître, China le retient, le tient serré contre elle, il la pince, elle le pince, ils se chatouillent, le marchand fond et fond, le Scratipoind avale la dernière gorgée de glacier et prend sa place auprès de China qu'il connaît plus que bien.

Tandis que sur le plancher Lili et Flore se jouent l'une de l'autre, personne ne peut soupçonner le triste individu qui erre au dehors d'être l'auteur d'un ouvrage contesté par la Désorganisation des Natations à Prixzunis. Il fouine partout. Écrire est un luxe et non un besoin, au même titre que la religion, les bagues à fronces, les hippoppotames à ailes apprivoisés et les chaussons de satin. Lire, c'est avoir du temps à perdre. Le triste écrivain souffre de ne pas sembler triste. Déshabillez-le! Quelle mine piteuse, quel coeur dégonflé, quelle abominable torture! Quel paratonnerre! Quelle joie soudain de se voir si triste! Quel scrabouilli que de se savoir à moitié vrai, à moitié faux, lorgnette infatiguable des septs gorges du temps! L'écrivain traîne ses savates sur les petits carreaux de jade de la cour. Des ceci-celà, des révérences, des derrières qu'on montre à qui s'offusque, il a tout fait, tout vu. Il repart avec une dent dans le dos, son livre sous le bras.

Derrière la vitre, une nuée d'auréoles se baigne dans la Baie achalandée tandis que les pas se font de moins en moins sûrs, pressés et amers; au loin se perd un bateau dans un filet de sole. Des escargots se récitent des doctrines à se faire pousser des cheveux bleus, des koalas discutent des cotes boursières de Tokyo et des corps se déchirent sur des bancs de poissons rougeâtres. Dans les cageots de l'entre-pots se fument des cigarettes aux bleuets, grugées par des taupes juteuses envenimées de vomissure âcre et dure (avec des petits motons granuleux).

S'enfuir, solution facile. Le Scratipoind ne sait plus. N'a jamais rien sû. Il touche à tout ce qu'il mange, ronge, les courbes de China, ses yeux, ses joues, sa bouche, ah! sa bouche! sa peau frisquette et ses bottes de laine de crocodile métallique. Rester distigué, surtout rester distingué pour ne pas recevoir obliquement de ces regards affreux, douteux, mais s'en foutre comme d'un cul qu'on n'aura jamais souhaité voir mais qu'on aurait léché et mordu. Surveiller son langage comme un policier en service, faire des excès de vitesse sur une patinoire dégelée, s'arrêter en gare de nulle part, le Scratipoind fonce de plein fouet sur le corps de China, le possède, le scrupte, le veut, le prend, l'aime et dort comme un ange dans un berceau troué. China, vidée, secoue ses mains devant ses âmes, qu'elle a en double, fructifie ainsi son futur d'un morceau de fromage frauduleusement gagné. Diantre!

Un écho fait percevoir un tintillement indistinct. Une poule, gagnée d'un désintéressement social évident, cocoricotte à la place du canard. Les pierres suent et crient, se divisent et se distorsionnent sous l'effet remarqué des ondes sonores. Tout s'entend bien avec l'affreux bouledogue à tête d'ampoule africaine. Un déferlement de fromage s'empare des quais apparus par hasard pendant que baisse la marée et montent les dollars désaméricains; des couloirs de bruine s'empêtrent l'un dans l'autre, se méfient et s'auto-détruisent. Tout est en place.

China regarde sa montre. Comme elle est jolie! Ornée d'un écriteau beige où l'on peut lire ces mots: "en panne", la montre laisse pousser de jolis lilas noirs sur la petite aiguillle des grandes heures ainsi que de piètres mimosas sur la grande aiguille des petites minutes. China, se léchant les doigts de pieds, goûte une dernière fois aux arômes de crème glacée du glacier fondu. Un peu sucré. Peut-être trop. Elle se dessèche légèrement, près de la nuque.

 

Le gros pied noir pète ses ampoules accumulées pendant tant de kilomètres et de kilomètres, laisse le pus jaillir en fontaine, faisant éclater les cloques, puis après, regarde passer le sang dilué aux douleurs glauques.

 

 

chapitre dernier

Le début

 

Et puis, y'avait plus rien. Sauf une odeur étouffante. J'ose dire que ça ne sentait pas très bon. À cause des cadavres qui périssaient un peu partout. Enfin, un petit drapeau noir sortit de la nuit, s'afficha lentement et courut envelopper les algues mortes de la pleine montagne. Il y eut un bruit nauséabond d'un mélange extraordinaire: la pluie pissait dans les mains d'une abeille; des bruits incongrus ramassés en tas épars laissaient filtrer l'éclat d'un non-sens.

Le Scratipoind mangeait des libellules braisées tandis que dansaient de merveilleux cadavres en farandole aléatoire.

Ils se marièrent et eurent beaucoup d'enfants.

 

9; 9; Septembre 1993

 

 

 

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