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Roland Michel Tremblay       L'Attente de Paris       www.lemarginal.com

 

 

L'ATTENTE DE PARIS

 

 

Publié chez :

 

 

Roland Michel Tremblay

 

 

 

44E The Grove, Isleworth, Middlesex, Londres, TW7 4JF, UK

Tél./Fax: +44 (0) 20 8847 5586     Mobile: +44 (0) 794 127 1010

rm@themarginal.com     www.lemarginal.com

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Roland Michel Tremblay       L'Attente de Paris       www.lemarginal.com

 

L'Attente de Paris, Roman

 

L'Attente de Paris présente un jeune homme amoureux de deux femmes à la fois. Entre Ottawa, Paris et New York, il doit faire des choix et tenter de réaliser ses rêves.

C'est donc l'histoire traditionnelle d'un jeune Québécois qui ne vit que pour Paris et qui fera tout pour y arriver, jusqu'au jour où finalement ça y est: il est parachuté directement entre les murs de la Sorbonne de Paris. Cependant le choc culturel est un peu gros, c'est une faillite absolue. Les rêves sont si simples pourtant, un idéal qui ne soupçonnait rien des obstacles et de la bureaucratie des gouvernements et des universités. Mais ça construit de belles histoires, surtout lorsque l'émotion, l'ironie et le sarcasme se trouvent au rendez-vous.

L'Attente de Paris a été écrit dans un style franc et direct, c'est d'emblée le livre le plus accessible de toute l'œuvre de l'auteur. Un seul niveau d'interprétation (ou presque) et par endroit d'un comique surprenant. Une œuvre instantanée écrite avant et après le départ de l'auteur pour Paris.

Le livre a été finaliste du Concours pour Jeunes Auteurs de la Banque Nationale de Paris organisé par le Journal Le Monde et Gallimard.

 

ISBN : 2-7479-0018-5     Prix public : 109FF / 17 Euros

En téléchargement gratuit sur www.idlivre.com/rolandmichel.tremblay

Achetez-le sur le site Le Livre Français :

www.livre-francais.com/?tliv=11&idliv=2-7479-0018-5

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L'ATTENTE DE PARIS

 

1

La mécanique des événements ne prend même plus la peine de cacher son jeu, ses coïncidences frappent et l'on se demande encore s'il peut s'agir de coïncidences. Ainsi Julien risque son avenir pour la France, à dépenser l'argent qu'il n'a même pas pour un billet d'avion, et y rencontre Mathilde. Clélia, l'amoureuse de Julien, en est jalouse, on dirait l'intuition. Comment aurait-il pu prévoir qu'un an plus tard Mathilde viendrait de New York visiter Clélia à deux reprises ? Pour leur plus grande perte, lors du deuxième voyage à Ottawa, Mathilde a dormi dans la chambre de Julien. Les humains n'ont aucune volonté, placez-les dans une situation telle qu'une Mathilde presque nue à côté, ils ne pourront résister. Tout le monde retire certains avantages dans cette relation. Mathilde est prête à faire n'importe quoi pour se rapprocher de la culture francophone, elle adore Montréal, grâce à Julien elle a découvert un nouvel univers. Quant à lui il a retrouvé ses nostalgies de Paris et Clélia aura besoin d'un endroit où demeurer à New York lorsqu'elle devra essayer de faire déboucher sa musique.

Mathilde est étrange. Elle ne semblait pas à Julien si expérimentée, sexuellement surtout, et plutôt maigrichonne. Mais son parfum a eu raison de ses passions, il lui a sauté dans les bras, ô misère, mais quel bonheur. Combien il regretterait de ne pas l'avoir fait et quelle soudaine sensation de libération. Julien ne peut penser à autre chose, il lui est nécessaire d'en parler, juste pour observer tous les éléments en cause. Il a compris que sa possessivité est injustifiée. Si Clélia veut faire l'amour avec un autre, ce sera moins difficile à accepter maintenant. Il a également appris que Clélia est vraiment belle, davantage que Mathilde et les autres.

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De surcroît, c'était pareil de faire l'amour avec Mathilde qu'avec Clélia.

Elles se ressemblent sur plusieurs points, elles ont la même texture de peau. Cela surprend parce que la première est américaine tandis que l'autre est française (qui a été à l'école anglaise au Québec cependant, allant jusqu'à changer de religion du catholicisme au protestantisme pour ce faire). Bref, il a été surpris de savoir que Mathilde n'est pas innocente, elle a déjà fait l'amour avec cinq garçons, dont lui, et il suppose que le chiffre est supérieur. Elle est douce, ses bras et ses jambes assez fermes, son visage tranquille. Lorsqu'elle s'est approchée trop près, il a changé de lit et l'incroyable s'est produit. Julien la sentait partout, plaçait son visage dans son cou. Lorsqu'il approchait de son oreille, elle atteignait un degré de jouissance qu'il n'avait jamais vu. Elle gémissait comme une femme fragile qui s'abandonne à l'homme, le tout agrémenté d'une sensation de remords qui paralysait. Est-ce cette impression de faire le mal qui faisait ses membres trembler, le rendait malade, ou est-ce la beauté de Mathilde et un sentiment quelconque pour elle ?

Il y pense encore, il se demande ce que sera sa prochaine rencontre avec Clélia. Mathilde est la vitalité tandis que Clélia est l'ours, selon les dires mêmes de Mathilde. Lui, ce n'est pas nouveau, elle l'a qualifié d'écureuil. L'ours lui semble la comparaison parfaite pour parler de Clélia. Peu importe l'heure elle est fatiguée, elle ne pense qu'à dormir pour être en forme le lendemain. C'est son obsession, dormir et la fatigue. Le matin c'est encore pire, elle est incapable de sortir du lit. Julien ne peut la toucher, elle a toujours l'impression de manquer de sommeil. Le problème c'est qu'il est en forme le matin, comme Mathilde, alors que Clélia ferait plutôt l'amour le soir. Est-ce qu'il veut vraiment finir ses jours avec un ours? Si l'on fait l'amour avec une autre, aime-t-on encore sa compagne ? Eh bien, il voulait en expérimenter une autre depuis longtemps, il a attendu la bonne personne, il peut maintenant faire des comparaisons. Cela va-t-il changer ses sentiments pour Clélia ? Julien se demande s'il devrait partir pour les États-Unis retrouver Mathilde. Veut-elle seulement une relation stable dans la fidélité ? C'est triste, chaque fois qu'il fait l'amour avec Clélia, dix minutes plus tard c'est terminé. Mathilde aime le faire en quatre heures ! Dieu ! Elle dit qu'elle sait faire éjaculer les hommes cinq fois dans la même nuit ! Il est arrivé à Julien une seule fois d'éjaculer quatre fois avec Clélia. Trois fois assez souvent en début de relation. Et puis il existe une autre barrière, Mathilde a un copain.

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Pas parce qu'elle l'aime, mais pour le sexe !

Lorsqu'ils sont entrés dans un magasin de films pornographiques à Montréal, elle avait déjà vu plus de la moitié des films, elle connaissait les titres et noms d'acteurs. Qu'est-ce que cela signifie? Julien a toujours cru qu'un film porno en valait un autre, aucune différence, de faux noms sans popularité au générique. Pauvre copain à New York, Edward qu'il s'appelle, comme il va souffrir un jour. Comme elle se joue de lui, aucun remords pour le tromper à droite et à gauche, ce qui devrait faire réfléchir Julien sur l'histoire de sa propre infidélité. Pourquoi cela est-il arrivé ? Il a cette impression que Clélia va le savoir et que quelque chose va changer radicalement dans sa vie. Il admire Mathilde, elle est plus forte qu'il ne le croyait, elle est un peu adipeuse, mais belle. Il en gardera un souvenir inoubliable, c'est la réconciliation du passé et du présent. Reste maintenant le futur. Mais il est prêt à l'affronter, même s'il doit souffrir. Il espère juste que Clélia n'en souffrira pas, c'est là son unique préoccupation. Sans trop s'en rendre compte, c'est encore au mois de mars que Julien déprime. Cette fois-ci Mathilde peut en être la raison, mais certainement pas Clélia. Sa crise à elle devrait venir avec le changement de température plus tard durant le mois. Elle se mettra à paniquer jusqu'à ce qu'elle s'achète des billets pour aller quelque part. Julien pense encore à Mathilde, c'est plutôt stupide, il croit qu'il n'a pas aimé extraordinairement faire l'amour avec elle. C'est son absence tout court qui l'ennuie. Mais il a encore cette envie de la prendre dans ses bras, sentir son parfum, l'embrasser. Clélia dit souvent à Julien qu'il a autour de lui des gens qui l'aiment vraiment et qu'il devrait s'en contenter. Par exemple son oncle Roméo. Il a eu de bonnes conversations avec son oncle Georges et peut-être même qu'avec lui il a inconsciemment acquis plusieurs connaissances. Georges pense que de faire l'amour avec plusieurs personnes hors mariage est mal et que Julien devrait changer tout de suite. Il croit que sa vie est une perte de temps et d'énergie, qu'il va souffrir après la mort. Il s'agit donc de dire qu'il est immoral et qu'il brûle la chandelle par les deux bouts. Eh bien, il s'est masturbé une fois avec Sylviane, s'est fait sucer par Annie, il a une copine Clélia, des préliminaires se sont produits avec Isabelle le tout arrêté par les remords, puis il a couché avec Mathilde malgré les remords. Les remords disparaissent, mais pas les regrets de ne pas avoir été plus loin. Julien suppose que la vie de Georges était déjà beau coup plus chargée lorsqu'il avait 21 ans.

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La société est un gros pot-pourri, la non-vertu se retrouve un peu partout. Julien répond qu'il serait vain de mal juger une catégorie sous prétexte qu'elle ne fait pas partie de la majorité. Mais ses raisons, à Georges, vont plus loin. Cela remonte à Sodome et Gomorrhe. Julien, de ce qu'il en a lu, croit qu'il s'agit surtout de parler d'une société où la promiscuité est devenue la loi, c'est-à-dire que l'oncouche avec tout le monde, sans fin. Ce qui n'est pas son cas, ni celui de ses amis. Mais il ne cache pas que le sexe est important pour lui, comme pour tout le monde d'ailleurs. Ceux qui le refoulent aux yeux des autres en arrivent certainement à la jalousie, à crier à la non-vertu ou au jugement, seul moyen pour croire que leur sacrifice n'est pas inutile. Julien a pour idée que rien n'est mal jusqu'à ce que quelqu'un souffre physiquement ou moralement. Alors faire l'amour avec Mathilde est mal, car Clélia pourrait en souffrir. Et connaissant la mécanique des événements, elle le saura un jour, alors il en verra les conséquences.

 

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Julien songe à Murielle, sa meilleure amie. Elle a laissé son copain voilà un an et demi parce qu'elle ne voulait pas d'une vie de couple dont l'avenir est déjà tout prévu. Elle a couché avec deux hommes avant d'en trouver un troisième et de l'emmener chez elle. Marko vient de la Bulgarie et a les cheveux longs, les parents de Murielle en ont perdu l'appétit. Une semaine plus tard Murielle avait son billet pour le centre-ville d'Ottawa. Elle déménagea un ou deux mois après, pour un avenir moins que certain, avec Marko. La vérité à propos de ce nouveau venu a pris du temps avant de faire surface. Et les problèmes refont encore surface. Vols et vendeur de drogue, entre autres. Enfin, tout ça pour dire que l'on peut changer sa vie, coucher avec d'autres, tout cela avec une conscience claire. Elle n'est pas folle, elle plante son copain là avant d'aller voir ailleurs. Ô misère ! Et Julien qui n'a que 21 ans, que se passerait-il s'il n'avait pas vécu ? Dring ! Le réveil sonne, il a 35 ans, seul, impossible d'attirer quoi que ce soit. Comme cela lui fait du bien d'entendre Mathilde lui dire que ce fut extraordinaire le week-end passé.

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Julien l'a appelée ce soir. Juste à lui parler elle devient excitée. Malheur, elle le compare encore à un écureuil, mais elle trouve ça tellement mignon les écureuils, ça lui donne envie de le prendre dans ses bras et l'écrabouiller. Lui, par contre, il ajoute qu'un des écureuils finit toujours par se faire écraser de toute façon, ou pire, demeure à des kilomètres de l'autre. S'il laisse Clélia, elle s'en remettra, trouvera quelqu'un d'autre. Julien n'en peut plus d'espérer qu'elle réussisse dans la musique, il a déjà suffisamment de tracas. Comme il ne peut guère partir pour New York, même à y réfléchir de longues heures, Julien a soudain l'immense envie de s'envoler vers Paris, là où il a rencontré Mathilde. Peut-être oublie-t-il qu'elle n'y est plus ? De toute manière il songe davantage à découvrir enfin sa liberté.

 

3

— Où es-tu ce soir ? Perdue dans l'Université d'Oswego, tu portes une de tes chemises en flanelle et ton parfum français. Entourée d'amis ou seule avec Edward. Il te serrera dans ses bras, t'embrassera dans le cou et vous vous embrasserez à la française. Où es-tu ce soir ? Devant un ordinateur ou seule à marcher à l'extérieur, pensant à moi peut-être. Je t'embrassais derrière l'oreille et tu jouissais fort. Quel effet je te fais, on dirait. Si Anne, ma colocataire, avait été absente de la maison, comme nous en aurions fait davantage. Lunatiques de l'univers, je vous ai compris ! Je suis en léthargie complète, malade moralement, séduit au sang, déchiré entre deux femmes. Tu me prenais la main, me parlais de très près. Comme Clélia, tu m'as dit que j'étais la première personne avec qui tu aimais être aspergé de mon... Ton visage c'est la joie, l'expression du bonheur, la folie, le prêt à faire n'importe quoi, même à sacrifier des choses. Mais certainement aussi seras-tu portée à ne point manquer une chance d'avoir du plaisir, cela inclut l'infidélité. Ainsi nous ne serons jamais en relation à long terme. Mais plutôt des amis qui coucheront ensemble à l'occasion. Comment puis-je ne pas m'indigner en disant cela. L'Amour ! Je t'aime ! Ma peur c'est de découvrir que je t'aime plus que j'aime Clélia.

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Dans ce cas je sacrifierais tout. Mais maintenant je me vois incapable de distinguer mes sentiments, c'est là le fruit du mois de mars. Chacun se réveille à la vie mais doit d'abord traverser la période du réveil. Ah Mathilde, j'aimerais te revoir pour apprendre à te connaître davantage. Ouvre-moi ton passé, j'y devine l'opposé de Clélia en personnalité. J'y soupçonne encore bien de l'admiration. Que je tomberais amoureux facilement avec toi !

 

4

La fin du monde est à nos portes ! Le mois de mars apporte à nouveau la joie des échéances. Déclaration de revenu, formule de prêt et bourse, demandes d'inscription aux universités, travaux longs, livres à lire, rêves à réaliser... il partirait pour la France aujourd'hui!

— Paris, Paris, Paris ! Cette ville m'appelle à elle comme jadis elle appelait à elle les artistes des quatre coins du monde. Un grand cri languissant au-dessus de l'océan, ouaaaahhhh, quand bien même il s'agirait d'une vie de misère, une misère à Paris, c'est un bonheur pour l'éternité ! À Ottawa, ma misère est sans avenir ! Bon dieu, il est probablement trop tard pour aller étudier en France. Paris, Paris, Paris ! Même s'il s'agit d'y laisser Clélia derrière, si elle m'aime, elle me suivra, sinon, je trouverai quelqu'un d'autre. Quelle libération ! Vive Mathilde pour m'avoir ouvert les yeux sur l'asservissement qui m'assaille. Pour Clélia je mourrais à Ottawa ? Clélia ne partira jamais seule, il faut la forcer à me suivre. Peut-être viendra-t-elle ? Elle est française, c'est déjà ça, moi je vais faire des démarches pour partir d'ici ! Ma crise commence, imaginons celle de Clélia qui s'en vient. Ô Mathilde, tu te rappelles Paris, tu es la misère que je veux vivre, rue des Bernardins, Quartier Latin, le site de ma nouvelle inspiration. Ces derniers temps j'ai expérimenté ces sortes de vertiges-fatigues qui me rendent prêt à perdre connaissance...

S'il repart pour Paris, seul, il croit qu'il se trouvera vite des amis. Comment faire avaler ça à ses parents ? Qu'ils aillent au diable, qu'il dit, il y va cet été ! Il y restera le plus longtemps possible, sur place il fera des démarches pour y demeurer. Mais pourquoi pas Montréal ?

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— Jamais ! "Les feuilles mortes se ramassent à la pelle, tu vois, je n'ai pas oublié. Les feuilles mortes se ramassent à la pelle, les souvenirs et les regrets aussi ! Et le vent du nord les emporte..." Poésie de Prévert !

 

5

Il a téléphoné à l'Ambassade de France, demain ils vont le rappeler. Julien veut faire des études supérieures à Paris, il est prêt à partir au mois d'avril. Il espère qu'il n'est pas trop tard. Hier Clélia lui a parlé de ses idées futures. Julien croyait être désespéré, mais Clélia le lui semble davantage. Hier il a compris des choses. Si elle ne lui avait pas dit qu'au moins elle aurait bientôt un diplôme universitaire, il aurait été tenté d'avouer qu'elle avait raté sa vie. Plusieurs mauvais choix, la voilà sans avenir. Cela l'a affecté. Quoi ? Lui qui prône le changement de ce système - comme Mme de Beauséant du Père Goriot qui connaît l'horreur des rouages de la société aristocratique et bourgeoise de Paris, mais qui pourtant les accepte et joue le jeu - le voilà qui veut se lancer dans des études supérieures alors qu'il aimerait bien tout vendre et prendre une vie sabbatique à Paris ? Mais comme il se sentirait perdu en faisant cela. Aucune aide à attendre de ses parents, il se retrouverait vite à mendier, pleurant comme celui qu'il a rencontré dans le métro à Châtelet-Les Halles.

Clélia en est déjà à sa deuxième expérience en affaires. Une vague histoire d'entretien d'automobiles à 17 ans, presque une faillite, avec publicité et enregistrement au gouvernement. Puis l'histoire des crayons et cartons d'allumettes avec le nom des compagnies dessus, sa propre entreprise à 22 ans qu'elle a mise sur pied avec nul autre qu'Éric, son ex-copain. Encore des vérités qui reviennent à la surface, ce n'était pas le moment, pauvre Julien qui se pose déjà tant de questions. La voilà encore qui veut s'embarquer dans une campagne vouée non seulement à la faillite, mais qui lui coûtera tant en temps que cela ne servira pas sa carrière en musique.

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Elle veut y embarquer sa mère et ses fonds, et Julien ! Lui, étudiant à temps plein, il s'en irait construire des hommes nus en plâtre faisant office de lampe pour satisfaire une minorité de la société, c'est-à-dire ceux capables d'apprécier l'art ? Une histoire de crayons fait faillite absolue, la voilà avec une idée aussi pire, sauf que cette fois-ci elle veut y engouffrer la petite fortune de sa mère. Il lui reste son espoir en musique et lui, dit-elle. Julien l'admirait, sachant toute cette situation à l'avance, mais elle se déteste. Aidée par ses parents, elle se voit comme une moins que rien, elle a convaincu Julien. Il n'a pourtant rien contre le fait qu'elle pourrait n'être rien, ce n'est pas ce qui l'arrête, c'est plutôt son désespoir. Qu'elle arrête donc, elle a de l'avenir dans la musique. Elle veut mettre sur pied une compagnie ? D'accord, mais il faut jouer sur des valeurs sûres. Elle veut monter cela avec sa mère ? D'accord, il l'aidera peut-être.

 

6

Parfois il se demande ce qu'il veut aller chercher à Paris. Peut-être qu'il imagine aller retrouver Mathilde ou sa pareille ? Mais il se souvient ce rêve à son retour de Paris. Il y était retourné et il n'y avait plus ni Mathilde ni Clélia, il était désespéré. C'est là qu'il a crié à Mathilde dans ses pensées : "Il faut revenir, il faut m'avouer des choses !" Un an plus tard c'était fait, mais à quel prix. Hier il ne pensait qu'à elle, couché dans le lit de Clélia, alors elle téléphona d'Oswego. Son cœur battait, il a tenté de lui parler un peu, incapable. Elle a dû croire qu'il ne voulait rien savoir d'elle. Il faut que ce soit clair en l'esprit de Julien, Paris c'est le renouveau absolu, rien d'autre.

Pauvre Clélia, il est dur avec elle en ses idées. Julien l'aime. Il aimerait qu'elle le suive à Paris. Il a parlé avec la femme de l'ambassade, ses chances sont grandes d'être accepté qu'elle a dit, même à la Sorbonne. Le voilà déjà dans l'avion, prêt à partir, étudiant à Paris, en onze mois il aura sa maîtrise. Avec ça il peut déjà faire quelque chose. Lui et Paris, une misère qui n'en est pas une.

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— YA YA YA ! On dirait que j'y suis déjà ! Si je suis accepté, je fous le camp au plus vite. En juillet ou début août ? Je n'emporte que deux valises, c'est tout !

Il pensait qu'il faudrait que Clélia travaille tout l'été, qu'ils partent ensemble à Paris, qu'elle prenne une année sabbatique et emporte son synthétiseur. Elle pourra trouver un travail là-bas, elle n'aura pas tous ces problèmes avec l'immigration. Julien ne veut plus de ces rêves qui n'aboutissent jamais, Paris lui appartient. Il espère juste que son père y verra son intérêt, lui qui se flattait de voir sa fille ingénieure et son garçon en droit. Une lueur reviendra-t-elle dans ses yeux ? Son fils en maîtrise à Paris ?

 

7

Clélia est venue chez Julien ce soir. Ils ont fait l'amour pour la deuxième fois depuis le départ de Mathilde. C'était mieux que voilà trois jours, mais il manque cet effet piquant comme quand Mathilde est avec lui. Il a peur. Peur de ne plus l'aimer, sans pour autant avoir Mathilde, sans pour autant savoir s'il aimerait Mathilde. Julien s'est vu si libre en reconduisant sa nouvelle amie à la voiture. Pour la première fois il se sentait comme quelqu'un qui faisait sa jeunesse ou qui allait la faire. Les liens qui l'attachaient à Clélia étaient définitivement brisés. Il se voyait maintenant partir pour Paris, non pris dans une relation, tout à fait libre de jouir de la vie comme il l'entend, acquérir l'expérience la plus bizarre avec les gens les plus variés, pour ne pas dire avariés.

— Ouais !

Lui qui paniquait de voir que Clélia avait couché avec au moins une dizaine de personnes, voilà Mathilde qui couche avec son Edward, trompe son copain avec un homme probablement écœurant la veille à Montréal, le lendemain la voilà dans le lit de Julien alors que celui-ci sort avec Clélia. Quelle histoire, digne du vaudeville parisien. Ah, il se délectera de ce théâtre de boulevard lorsqu'il sera à Paris. Il aimerait revoir Mathilde pour la comparer avec Clélia. Cette nuit furtive n'a peut-être pas été concluante. Seulement au niveau de la

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brisure de son asservissement envers Clélia, s'il peut s'exprimer ainsi.

— Ah que la vie est difficile parfois !

Mathilde lui a laissé un message de mauvais goût juste avant de repartir pour Oswego, là où elle étudie. Elle a signé un billet d'un dollar américain et a écrit: "To Julien, there is a real american dollar from your American friend, Mathilde of NY ". Semble-t-il, elle joue sur le fait qu'elle soit américaine, comme si le monde était en admiration envers ce fait.

Julien pensait : ne sait-elle pas que la planète entière déteste les Américains ? Même si l'on ne peut critiquer le fait qu'ils soient absolument nécessaires à un équilibre mondial dans la balance des pouvoirs. Mais encore, on connaît ses tares, ses contradictions. Peut-on être fier d'être américain ?

Quand il voit les chartes musicales ou de cinéma à travers l'Europe et qu'il constate que dans le top 10 il y a huit films américains traduits, il a envie de pleurer. Quel viol au niveau culturel ! Cela ne l'empêchera pas d'apprécier ces films, ces acteurs, cette musique, que voulez-vous, il appartient à sa génération. Julien se demande juste comment leur monopole et réussite peuvent être si absolus. Mais Mathilde a raison, il existe tout de même une jeune génération à travers l'Europe qui adore les États-Unis. Puis ça impressionne d'être new-yorkais. Lui-même était fier d'avoir couché avec une Américaine. Où s'arrêtera donc la bêtise ? Quelle est donc la sensation que l'on ressent lorsque l'on couche avec un Allemand? Un Juif ? Julien n'en dit pas davantage. Mais s'il existe une différence entre Clélia et Mathilde, elle est psychologique, et ses sentiments pour l'une et l'autre semblent indépendants de sa volonté.

Que c'est extraordinaire de croire que Mathilde soit inatteignable, puis de finalement savoir qu'elle n'est pas fidèle et de faire l'amour avec elle. Jamais il n'aurait osé croire qu'il la tiendrait dans ses bras un jour. Comme il l'appellerait tout de suite et l'inviterait à retourner à Paris. Mais n'aimerait-il pas mieux s'assurer un avenir avec Clélia ? Elle est tout de même très belle, surtout nue. Mais Mathilde en petite culotte et t-shirt, avec sa bedaine qui se voit un peu, c'est incroyable. Il explorerait son corps de A à Z si elle revenait. Mais elle lui a spécifié qu'elle ne recoucherait pas avec lui, car Clélia est son amie. C'est vrai qu'il serait définitivement immoral de bâtir une double relation dans le dos de Clélia. Mais devrait-il la laisser là ? Quelle situation complexe. Julien réentends Mathilde lui dire : "I tried

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so hard to resist you !" Il imagine qu'elle voulait dire qu'elle a essayé un peu plus que s'il n'y avait eu aucune barrière.

Tout s'est passé si rapidement. Quelle expérience ! Julien se revoit allumer la lumière, la voir étendue sur le lit, se coller contre elle, avoir sa bouche contre la sienne. Chacun des détails de sa personnalité refait surface. Sa petite boîte où elle range sa brosse à dent, sa soie dentaire, sa voiture, ses cassettes, on le dirait en admiration totale.

— Ô Mathilde, je revois même le gros Math écrit au crayon-feutre sur ta tasse. Si tu as pu sentir que j'étais en érection lorsque je t'ai pris dans mes bras à l'Hôtel des Gouverneurs à Montréal, cela ne me surprend guère. Je pense même que Clélia l'a remarqué, elle s'est retournée deux fois pour regarder. Tant pis, j'ai tant besoin de cela, je ne pourrais même pas reprocher à qui que ce soit la tournure des événements.

Mathilde serait-elle l'âme sœur ?

— J'espère que non.

 

8

Il a enfin posté toutes ses demandes d'université, en particulier celles de Paris. Mais il est trop fatigué pour l'apprécier et découragé de savoir qu'il est peut-être trop tard. Mathilde lui a téléphoné hier soir. Clélia était déjà au téléphone avec Julien, en dépression, alors Mathilde a rappelé un peu plus tard. Ils se sont masturbés au téléphone. Julien n'a pas éjaculé. Mathilde semblait déçue. Elle interprète peut-être cela comme si elle ne lui faisait aucun effet, cela affecte Julien. Mais il est tant fatigué ces jours-ci. Le temps passe vite, c'est indéniable, il reste moins d'un mois d'études. Le physique en prend pour son rhume. Bientôt les rhumatismes, il le sent. C'est la première fois de sa vie qu'il ne désire pas finir l'année scolaire. Julien n'a rien à attendre de l'été, plutôt le désert et l'insécurité. Va-t-il travailler? S'ennuyer ? Repartir vers Jonquière ? Demeurer ici pour Clélia ? Comment ira sa relation alors ? Puis Mathilde dans tout cela ?

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La prochaine fois il sera en monde connu, il en fera davantage avec elle, la sucer entre autres. Julien bande à y penser. Le problème c'est aussi qu'il éprouve de la difficulté à l'imaginer. Même son visage, il doit faire un effort pour s'en souvenir dans ses moindres traits. Elle lui a dit avoir fait un rêve la semaine passée, très réel. Il était nu dans ses bras, elle sentait ses jambes contre les siennes, elle s'est réveillée en sursaut avec un oreiller dans les bras. Est-ce possible ?

— Maybe she's becoming new-yorkais crazy ?

Mais il y croit et il peut apercevoir jusqu'à quel point il a laissé sa marque sur cette fille. Comme il est bien de se flatter ainsi, un jour il ne le pourra plus, profitons-en. Peu importe, il parlait de Mathilde, la belle jeune femme qui n'a plus aucun intérêt pour Edward, son copain. Elle l'a rencontré avant-hier, elle lui a fait comprendre que c'était fini.

Elle insiste auprès de Julien qu'elle ne voudrait jamais que par sa faute lui et Clélia se laissent. Mais pour Julien, elle a enfin compris qu'un Edward dans sa vie, ce n'est pas le paradis. C'est triste d'ailleurs, mais ça en prendrait beaucoup pour convaincre définitivement Julien que cela est triste. Il regarde tous ces couples, dieu qu'ils semblent avoir une vie monotone. Encore que, sa définition de ce qu'est une vie monotone prend des proportions inquiétantes. Paris le réveillera-t-il ? même psychologiquement ? Et si Paris était monotone ? S'il s'écoutait, il prendrait une virée sur la drogue, dure en l'occurrence.

— On attend tellement de choses de la vie, pourquoi ne nous a-t-on pas dit qu'il n'y avait rien de plus au programme que notre quotidien actuel et monotone ? Même le sexe ne contente pas.

Monsieur le professeur Vanvinthorpe sera dans ses rêves cette nuit. Mais il ne sera pas nu avec sa chose entre les jambes de Julien, il sera devant son ordinateur à lui réclamer trois mois de travaux hebdomadaires en retard. Julien se déshabillera alors, lui caressera le crâne dégarni et le bedon trop gros, il lui suggérera d'oublier les futilités du cours.

— À Dieu monsieur Vanvinthorpe. Je suis Eugène de Rastignac, je m'en vais me confronter à Paris tout entier. Je me vois déjà le porte-parole des Québécois en France. Leur rappelant qu'il existe tout de même huit millions de francophones au Canada, et que ce chiffre, ils ne pourront plus l'ignorer trop longtemps.

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Il a certainement des problèmes psychologiques de ce temps-ci. Hier il a encore fait des folies. Il a bu la moitié de la bouteille de vin que Clélia avait laissée par hasard et il a téléphoné la Mathilde à Oswego. Le problème c'est que cette fois-ci il a éjaculé. Il commence à se sentir vraiment coupable, dans tous les sens. Il lui semble qu'il se joue de Clélia, qui parle d'ailleurs un peu plus de le suivre à Paris, de même il se joue de Mathilde puisqu'il va demeurer avec Clélia. Il amplifie un sentiment que Mathilde a pour lui, pour rien. Julien lui a dit qu'il l'aimait hier, elle lui a dit la même chose, en spécifiant qu'il s'agissait d'un trop gros mot. Jusqu'où ira-t-on ? Est-ce que les autres se mettent aussi dans des situations comme ça ? Julien n'en doute pas. Luc entre autres, un ami, avait deux blondes en même temps. Julien le soupçonne de ne pas s'être posé la question à savoir s'il était bien de se jouer ainsi des gens. S'il en croit sa pseudo-philosophie sur le bien et l'expérience, c'est indéniable qu'il va apprendre beaucoup, à faire la distinction du bien et du mal, mais en faisant le mal. Le problème commence là où il se sent comme s'il avait outrepassé les limites et qu'il n'y avait plus de retour possible vers le bien. Comme s'il avait failli totalement et qu'il ne lui restait plus qu'à oublier ses idées. Mais il croit que ce paradoxe n'en est pas un. L'expérience se fout pas mal de l'humain, de ce qu'il est capable de faire. Coucher avec une, dix ou mille personnes ne changera rien. C'est la souffrance que l'on cause qui compte, et celle que l'on reçoit ou que l'on est en mesure de percevoir. Le problème aussi c'est lorsqu'il se mettrait à coucher à tort et à travers, sans s'attacher à personne, sans les connaître. Ce serait là une stagnation, une non-possibilité d'avancement sur la ligne de l'expérience. Les interactions entre Julien et Clélia, Julien et Mathilde, Mathilde et Clélia, c'est déjà fort complexe.

Peut-être qu'éventuellement il sera davantage en mesure de distinguer ce qu'il doit apprendre là-dedans. Encore que, il s'agit peut-être de l'orienter vers des décisions plus impor

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tantes, comme le départ pour Paris. Si tout semble évident en ce qui concerne le futur, il doit cependant avouer qu'il risque de changer encore. Ne serait-ce que les choses tournent et qu'on ne sait jamais si la meilleure solution qui se présente pour l'avenir consistera bien en la meilleure solution dans six mois. Mais pour l'instant, ce n'est pas inutilement si Clélia a la nationalité française et qu'elle se retrouve devant un vide dans sa vie pour septembre prochain. Julien voit bien qu'elle le suivra en France, elle en rêvait, elle en a la possibilité, elle en a le désir. Encore deux semaines de mars, elle dira oui je pars. Il avoue que ce serait bien. Il ose croire qu'il va oublier Mathilde, arrêter de lui dire des choses qui la feront rêver ou espérer, se concentrer pour raviver la flamme avec Clélia. De toute façon, il a de bonnes raisons de croire qu'elle ne sera pas difficile à rallumer, puis il pense que l'étape Mathilde est accomplie : le faire rêver à la France, le faire courir à l'ambassade, le tenir en haleine jusqu'à ce qu'il ait posté les demandes d'admission. Mais l'avenir lui en dira tant. Il n'y a pas que lui à soutirer des avantages ou désavantages dans tout cela. En attendant, Mathilde elle-même traverse une drôle de passe avec son copain. Il n'y a que Clélia qui semble en retard sur les événements, Julien ne doute pas que la crise s'en vient.

 

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Julien a rencontré Vanvinthorpe au Pivik, la petite épicerie de l'Université d'Ottawa. Dieu! C'est fait exprès ! Julien devrait l'accuser : "Il fait exprès !"Clélia lui a téléphoné ce soir. Comme elle semble déprimée, elle se rend compte que Julien l'aime moins de ce temps-ci. Ça lui a donné un choc, il croit qu'il l'aime encore. Il souhaite qu'elle devienne un rien plus nostalgique et romantique, pour qu'il puisse revenir à elle plus facilement. Mais il est déjà si loin. Cependant, chaque fois qu'il la reverra il se rapprochera d'elle. En attendant, il se demande s'il va poster la lettre suivante à Mathilde ?

Salut ô Mathilde !

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La vie est plate. Je suis dans le cours de M. Vanvinthorpe, ça dure trois heures et je lutte pour ne pas ronfler. Dans ces temps je ne fais que penser à toi. Dans tes lettres, parle-moi de ton passé. D'où viens-tu, qui es-tu, pourquoi toi et ta sœur étudiez à Oswego et non à New York ? Pourquoi étudies-tu la littérature française ? Pourquoi ne resterons-nous jamais dans la même ville, sinon Paris ? Tu dois trouver toi-même du travail en France. Mais pour être professeur, ce sera difficile. Peut-être tu peux t'inscrire à une université de Paris ? Quand donc te reverrai-je ? Tu m'as promis de faire l'amour pendant quatre heures, puis de prendre un bain avec moi, je ne peux penser à autre chose. Mais tu sais, je me contenterais de ta présence, ta senteur, te prendre dans mes bras. Ah ! Si je pouvais ressentir la même chose avec Clélia ! Quand donc vas-tu revenir ? Serons-nous seuls ? Clélia se rendra-t-elle compte de quelque chose ? La solution serait de laisser Clélia, j'en serais incapable, sauf si je me rends compte que tu es mieux. Je dois te revoir pour cela, et je dois pouvoir te voir souvent, ce qui me semble impossible.

Il nous faut nous contenter d'une relation d'amitié à distance et espérer se voir lorsque c'est possible. Si tu reviens, cela ne me surprendrait pas que Clélia veuille que tu ailles chez elle et non chez moi. Ah Mathilde, tout nous sépare et j'ignore quels pourraient être mes sentiments envers toi. Tu imagines, si nous étions tous les deux à Paris ? Ce serait merveilleux. Ô Mathilde, j'aime tout en toi. La vie est cruelle, je suis face à un avenir incertain, je ne sais plus quelle place occupera Clélia, mais je sais que je veux être ton ami, mais pas un ami comme les autres. Jamais je ne voudrais que tu te forces à m'écrire ou a m'appeler. Moi aussi j'ai en moi un endroit qui t'est réservé. Trouvons un terme approprié : nous sommes special friends, des amis spéciaux. So you're my special friend, ô Mathilde, pour longtemps j'espère. Il est tellement rare de rencontrer la bonne personne. Moi aussi j'ai gardé ce souvenir lorsque je t'aidais en grammaire à Paris. Comme j'étais déçu lorsque tu m'as montré la photo de ton copain, en plus je le trouvais laid. Excuse-moi, c'est de la jalousie. Mais que vient faire la jalousie là-dedans. Tu as droit à ta vie et moi la mienne, malheureusement. Il me faut te voir au plus vite, je veux te voir! Reviens bientôt, invente-toi un prétexte, ou viens à l'insu de Clélia. Je veux me retrouver avec toi, en caleçon et t-shirt, puis nu. Mathilde, je

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voudrais t'embrasser dans le cou, toucher ta peau, te gratter le menton, te regarder l'intérieur de la bouche, voir ma réflexion sur tes dents, puis le reste, je te laisse l'imaginer. Je t'aime (le gros mot) ô toi my special friend.

 

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Comme cette lettre est puérile. C'est la première fois que ce mot apparaît, mais aucun autre n'aurait ici sa place. On accuse souvent de puérilité, d'innocence, de naïveté, d'inexpérience. Mais lorsque nous en sommes conscients, les accusations tiennent-elles encore ? Conscient et ne rien changer à ses actions, qu'est-ce que cela signifie ? Vive la puérilité !

Julien est d'humeur massacrante. Jim, le propriétaire d'où il habite, lui a reproché des banalités, Julien lui a presque sauté au cou (pour l'égorger). Ses banalités, qu'il les garde donc. Lui qui ne parle jamais, Julien sait très bien que lorsqu'il parle c'est que le problème est beaucoup plus généralisé, et surtout ailleurs. Le problème n'est pas dur à voir, Jim n'en veut plus de ses colocataires qui détruisent sa petite maison située entre Billings Bridge et Elmvale. Puis sa copine Nick voudrait les sortir de là. Elle prendrait la chambre de Julien ? C'est définitivement la fin de son bail, à la fin de l'été, Paris ou non, il faut qu'il parte. Non pas qu'il ne veut plus affronter les problèmes, mais il accepte que cela fait plus d'un an que Jim cherche à se débarrasser de sa visite et que c'est le temps qu'il le comprenne. Jim n'a jamais osé faire l'amour avec Nick pendant qu'un de ses locataires était là. Ils ont besoin que tout le monde soit dehors. Est-ce parce qu'il est italien ? Catholique ? Non, il exagère, mais il est tout de même prude le Jim, et c'est aussi la première fois que ce mot apparaît. Mais vaut mieux être puéril et conscient que prude et inconscient ! Bon, les vacances sont finies.

Dur à croire ? Il ne reste que deux semaines de cours plus une demie. Les gens commencent à espérer la fin, Julien s'en fout. Il ne voit pas très bien comment il va faire tout ce qu'il a à faire et il ne sait pas ce qu'il va faire lorsque tout sera fini.

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On dirait qu'il ne peut plus attendre pour partir vers Paris, mais il doit avouer qu'il est conscient qu'il sera déçu. Qu'il se réveille à Paris, à Ottawa ou à New York, n'est-ce pas la même chose ? Davantage de chances de réussir à Paris peut-être, même pas, et certainement bien des dépressions.

— Paris pourrait bien ne pas être si excitant, et c'est ça que je m'en vais découvrir. Je ne devrais pas être si impatient d'y aller. Juste vivre au jour le jour. Cette nouvelle passivité sur ma vie, qui me permet d'arrêter de penser, de me lancer et subir l'environnement, en espérant qu'un jour cela va se terminer. Je suis malade. Malade, malade, malade. Je n'ai pas même cette impression d'avoir terminé quelque chose avec mes études. Même si cette année ce serait le doctorat que l'on me donnerait, cela ne changerait rien. Quel est donc mon problème?

Il ne veut rien savoir de la société, il ne veut que s'isoler loin, très loin. Retour autour du Lac-St-Jean peut-être, hors des villes et villages, ça c'est de l'isolement. Il en a assez de tous ces gens qu'il rencontre chaque jour, auxquels il téléphone sans cesse. Il apprend peut-être des choses, il n'en voit pas le but. Le bien, le mal, fuck it. Vingt et un ans à essayer de faire le bien pour finalement aller tromper Clélia.

— Que me voilà donc bien préparé pour ma vie de saint homme. "Mais la contradiction est saine pour celui qui essaye d'adapter l'Univers à ses principes." Et si je me tirais une balle ce soir ?

 

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Il a dormi chez Clélia. Ils ont fait l'amour deux fois comme deux déchaînés. Cela lui redonne-t-il espoir à Clélia ? Il croit que oui. Il voit de moins en moins - peut-être qu'il essaie de s'en convaincre et cela ne change rien, à moins que de se mentir à lui-même soit inutile - mais il voit de moins en moins ce qu'il a à attendre, pour l'instant, de Mathilde. Elle le

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décourage un peu plus chaque jour par son éloignement, cela lui facilite la tâche pour l'oublier. Entre autres, il peut se rabaisser sur le fait qu'elle a couché avec trop de monde, embrassé six garçons en un seul soir à Montréal, qu'elle a couché avec un vieux laid dans cette ville, une loque humaine (Julien ne l'a jamais vu).

— Que dirais-je encore pour l'oublier, rien à faire, j'ai toujours ce petit espoir de la revoir. Clélia m'est devenue soudain moins importante, j'ai même besoin d'un éloignement. Je n'arrive pas à croire que je puisse penser cela. Je crois que je vais partir pour Jonquière cet été, revoir mes parents. Même si alors il me faudra être loin de Clélia et de Mathilde. Et si elle m'écrivait une lettre?

 

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Julien et Clélia sont allés prendre un verre au Café Nicole, avec Nathalie et Adeline. Ce fut bien, ils ont bien ri, parlé de tout sauf de la pièce d'Ionesco qu'ils venaient de voir à l'université. Il espère qu'aucune de ces filles ne s'intéressera éventuellement à lui, mais la conversation fut intéressante. Peut-on encore parler avec une fille sans qu'elle s'imagine que l'on pourrait être intéressé à coucher avec elle ? Julien n'en sait rien. Mais Nathalie aurait de bonnes chances de le croire. Sans s'en rendre compte, il a dit des choses comme quoi elle l'intéressait. L'ambiguïté provient toutefois que c'est comme amie qu'elle l'intéresse, pas par amour ou désir. Il avoue que c'est le genre de fille qu'il voudrait, mais il n'y a aucune possibilité qu'il pourrait la désirer sexuellement. Julien l'admire comme un homme pourrait admirer un autre homme, pour certaines raisons, comme par exemple si l'autre représente ce qu'il voudrait faire ou être, sans en avoir le courage ou la possibilité. Il aime le côté sportif et courageux de Nathalie. Prête à partir en bicyclette autour des Pays-bas, elle a bien pu y rencontrer un bel homme, encore perdu aux Pays-bas.

Hier il était à une fête chez Cameroun avec Clélia. C'était l'anniversaire de cet homme qui s'intéresse à Clélia. Deux filles portaient des kilts, ces petites jupes écossaises, nues en dessous pour qu'à l'occasion on puisse voir leurs parties. Oh mon Dieu, Mathilde et Clélia

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ont pris le bord, il a bondi au plafond.

Le voilà devenu digne de Sodome et Gomorrhe, il aurait sauté sur Chantale, là, dans sa chambre, ou même devant tout le monde. Aujourd'hui il y pense déjà un peu moins. Il s'agit de sexe et rien d'autre. Quoique les sentiments viendraient peut-être, mais pour l'instant, il n'a aucun moyen pour les mythifier, se les rendre nostalgiques. Mathilde, il a la France, Paris. Et même les États-Unis, New York. Voilà donc le triangle de l'histoire américaine.

Quelles sont donc les interactions entre la France, les États-Unis et le Canada ? Tombe-t-on amoureux de quelqu'un parce que l'on aime tel pays ? Mathilde lui a répété qu'elle aimait son côté français, qu'il est comme les gens en France, qu'elle avait découvert en Montréal ce qu'elle recherchait et même mieux qu'en France. Que le mythe devient séduisant. Il a couché avec une Américaine qui parle français. Une contradiction vivante. De voir qu'il pourrait coucher avec une multitude lui fait comprendre que c'est tout du pareil au même. Lorsqu'il a fait l'amour avec Mathilde, ses sentiments étaient confus. Il tenait un autre corps que celui de Clélia. Il a fini par oublier le parfum avec le temps. Jamais il n'aurait cru que le parfum puisse être si aphrodisiaque. Julien n'a même pas une photo de Mathilde. Mais il a l'impression de toucher la multitude, d'atteindre le monde et l'humanité. Comment dire, se sentir dans l'action. Se débarrasser de cette impression solitaire, de rejeté, loin du monde et incompris. Le voilà qui va vers les gens, qui voit en chaque rencontre une banque d'informations et d'expériences. Quelle sensation il a depuis un temps de vouloir sauter dans les airs, exploser, crier partout une joie de vivre, un désir de vivre qui se compense par l'échange avec les gens. Enfin, il se suffit à lui-même, sans attendre de quelqu'un un quelconque salut.

Julien voit Adeline qui s'accroche à lui, elle veut des amis.Il entend Mathilde qui dit ce qu'on lui répète depuis longtemps, avec lui, on ne s'ennuie pas. On voit en lui celui qui apporte l'action. Sa sœur est du style aussi à rendre aux soirées ennuyantes un intérêt qui fait que l'on n'attend plus de l'extérieur un sauveur. Il a longtemps cherché un ami comme Luc Villeneuve, qui se suffit, qui donne l'impression qu'en étant avec lui on ne manque rien de ce qui se passe ailleurs. Julien est donc cet ailleurs, à se suffire, Dieu peut mourir. Encore qu'il a l'impression d'en manquer des choses. Clélia ne remplit pas ce vide, puis il ne

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peut le remplir pour lui-même. Mathilde ? Ça reste à voir. Cette personne existe-t-elle ? En la multiplicité peut-être. Sur l'instant untel remplira le vide ? Cet untel changera avec le temps ?

— Qu'ai-je donc à attendre de la vie ? D'autrui ?

Entre deux cours, Julien discutait devant un café avec Sylvie. On le lui a répété plusieurs fois, elle-même le dit sans cesse, elle se cherche. La femme de 35 ans aux enfants de 10 et 13 ans, divorcée, qui n'en peut plus d'attendre sa liberté pour vivre, voyager, étudier à Paris peut-être et qui se cherche.

Elle n'en peut plus d'attendre, elle a 35 ans, elle doit absolument faire ce qu'elle doit et veut faire, elle a 35 ans et n'a plus de temps à perdre. La limite est atteinte, le gouffre s'en vient, vite-vite-vite ! Il lui semble voir là la façon la plus rapide d'atteindre le ravin. Elle se cherche. Que veut dire cette expression ? Elle est en crise d'identité, and so are we, en crise d'identité. Le gros mot. Le Québec se cherche, les Franco-Ontariens se cherchent, la France se cherche, les États-Unis se cherchent, se trouvent peut-être aussi, en la multitude. Ceux qui se trouvent, souhaitent détruire ceux qui se cherchent, ce qui n'est pas pour régler le problème de ces derniers. Ku Klux Klan, nous savons qui nous sommes, nous savons qui vous êtes, nous allons nous débarrasser de vous, car il est important que nous puissions demeurer ce que nous sommes, puisque nous avons découvert qui nous étions et que rien n'est pire que de se chercher une identité. Sylvie se cherche, so am I. Et elle parle étrangement du Ku Klux Klan.

— Et les Ku Klux Klan ne se chercheraient pas ? Une gang de suiveurs, de conformistes à un chef peut-être, qui se laissent entraîner à tuer pour aller pourrir en prison ensuite. Suivre des chefs peu subtils, criant à qui veut l'entendre qu'ils tueront tout le monde. Comment alors se croire en sûreté et capacité d'accomplir notre mission ? Propagande nécessaire pour attirer de nouveaux moutons. Mais ces moutons, ne se cherchent-ils pas ? Quelle peur les pousse à suivre ces chefs, à agir par admiration ou par peur de ses chefs ? Et ces derniers, d'où provient cette haine pour toute une collectivité ? Ne provient-elle pas d'expériences personnelles isolées qui n'ont rien à voir avec l'humanité ? Comme le gars prêt à faire sauter la planète parce qu'il a essuyé un petit échec dans une cabane à patates frites?

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Julien était plutôt embarrassé par cette conversation. C'est que sa tête n'en avait que pour Oswego et Mathilde.

— Euh oui.

— Tous les moyens sont bons pour soutirer de l'argent ou avoir des pouvoirs, se croire important, base de nos sociétés, compétition pour la richesse et le prestige. Et nous serions surpris d'avoir élevé des prêts-à-tuer-tout-le-monde pour se faire servir et admirer par une gang apeurée. Avouer ses échecs, avouer ou chercher ses vraies motivations, voilà déjà un bon pas pour l'humanité. Se comprendre d'abord, comprendre les autres ensuite. Le seul message que j'aurais pour ces membres du Ku Klux Klan, c'est celui de se demander ce qu'ils cherchent vraiment, le pourquoi de leur mouvement, leur motivation ou problème en cause. Une haine, ça se justifie rationnellement. Si leur seule motivation est de s'approprier le pouvoir, la richesse, la servitude, alors leur haine est injustifiée. On dit que l'on déteste pour que les gens détestent à leur tour, pour ensuite faciliter l'action.

— Bien sûr Sylvie, tu veux un autre café ? Je crois que le cours de Vanvinthorpe t'a beaucoup marquée. Laisse un peu le social et la philosophie de côté, veux-tu ?

— En fait, les motivations sont ailleurs et les moutons ignorent ces motivations. Ou au contraire, ils en sont trop conscients et espèrent soutirer leur part du gâteau. Vivre et laisser vivre, quelle belle expression qui n'a jamais été entendue de personne. D'aucun peuple ou pays, surtout pas des Américains.

À ce mot, Julien se sentit presque attaqué. Mais il pouvait tout de même voir certaines similitudes entre ses inquiétudes et celles de Sylvie. Elle termina son discours avant de laisser Julien seul à la table du 216, un des bars de l'université.

— Qu'avons-nous à attendre d'autrui ? La servitude certains pensent. Eh bien moi pas. Je tuerai moi aussi, non, je serai plus subtile et j'atteindrai mes objectifs. En attendant, qu'ai-je donc à attendre d'autrui ? En attendant, je pourrais vivre et laisser vivre.

— Ainsi donc, il ne reste plus qu'à nous chercher.

Voilà que Julien entre en dépression. De retour chez lui, il téléphona Mathilde. Elle n'a pas reçu sa lettre, un de ses amis est arrivé chez elle, d'Allemagne, il est làjusqu'au 4 avril, empêche Mathilde de lui écrire, de lui parler. Il panique sans raison, il ne peut rien attendre

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de Mathilde, mais elle s'est justifiée pendant cinq minutes à propos qu'elle ne lui avait pas téléphoné, lui disant qu'elle n'avait pas arrêté de penser à lui. Les justifications détruisent tout. Elles font penser qu'elle a des comptes à rendre alors qu'il ne peut rien exiger d'elle. C'est comme s'il lui reprochait des choses alors que ce n'est pas le cas. Julien ne voudrait aucunement jouer le rôle de celui qui veut une lettre, qui désir ardemment qu'on l'appelle, qui ne veut pas être négligé, et quoi encore. Il pense arrêter d'appeler Mathilde, il va attendre ses contacts. Elle va l'appeler ce soir, qu'elle dit. Il n'a pas hâte. Se sent-elle trop obligée envers ses amis ? Ce qui l'inquiète, c'est qu'elle l'oublie.

— Oh Mathilde, que fais-tu ? Dépassée par les événements, je n'existe plus ? Quel affront ! Je me retourne vers Clélia, je ne veux plus de cette multiplicité de relations. Je veux une Clélia, ne pas souffrir, observer chez les autres l'expérience qu'ils retirent. Je vais me mettre à lire, on apprend beaucoup par les livres, je pense. Qu'ai-je à aller chercher ailleurs ? Je ne vais que m'attirer des problèmes. Souffrir souffrir souffrir. Jusqu'où cela ira-t-il, jusqu'où cela pourrait-il aller ? Quels seraient donc les pires scénarios, les plus beaux ? Ô Gwendoline, my beauty, attends-moi à Cythère, je t'y retrouverai après mon chiffre de télémarketing. Ô Mathilde, my beauty, laisse-moi un demi-siècle et je te retrouverai dans mon lit. Dear God, je suis venu sur cette planète parce que, disait-on, il y avait beaucoup à apprendre. Un édifice complet m'est tombé sur la tête ce mois de mars et je suis incapable de distinguer ce que j'ai appris. Croyez bien que je désespère d'en voir davantage, et pour l'instant, je ne puis attendre de me retrouver dans les bras d'une humanoïde que j'ai connue. Veuillez me faire parvenir immédiatement la marche à suivre pour trouver la sortie du labyrinthe, j'attends la réponse après le travail vers neuf heures ce soir. Et puis tant qu'à bien faire, agréez, dear God, mes salutations distinguées.

 

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Julien courrait dans les corridors pour aller à son cours, rêvant de Mathilde et peut-être même de rencontrer une autre fille, puisqu'il se sent si libre.

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C'est alors qu'il entra par erreur dans un amphithéâtre, il trébucha et toute la salle le regarda alors qu'une jeune fille pleurait en avant. Elle a eu le temps de terminer son discours avec cette phrase fatale :

— Ceux qui auront fait l'amour avant le mariage mourront en enfer !

Un prêtre s'avança pour aider Julien à se remettre debout et l'invita à s'asseoir. Julien constatait une bande de jeunes lavés du cerveau qui s'amusaient à se rencontrer en des congrès pour convaincre leur génération de demeurer vierge jusqu'au mariage. Il se demandait bien de quelle planète ils débarquaient. Naturellement, le mot Dieu revenait à toutes leurs phrases. Tous ces vierges sont là pour expliquer tous les problèmes qu'implique le sexe avant le mariage sans même l'avoir expérimenté. Ils vont jusqu'à dire qu'il ne faut même pas donner un petit baiser sur la joue ou se tenir la main. Pourquoi manger et respirer alors ? Julien n'était pas dans la salle depuis cinq minutes que déjà il parlait à tous :

— Qui sont-ils eux pour venir nous dire de nous abstenir avant le mariage ? Ce n'est pas pour rien qu'ils parlent sans cesse des plans de Dieu. Retournez à la maison, faites l'amour, et revenez après pour me dire si cela n'est pas mieux. Moi je dis qu'un jeune qui est rendu là pour parler de virginité c'est un jeune obsédé par l'idée d'avoir du sexe et qui a un problème psychologique profond. D'autant plus lorsqu'ils commencent à voir ça comme une maladie, ces jeunes-là ne seront pas normaux en mariage, ils vont avoir le sexe en horreur, comme les femmes dans le temps qui ne jouissaient pas en faisant l'amour parce que leur curé leur disait que c'était un péché.

Julien est catholique. Sa morale le détruit un peu plus chaque jour. Non pas qu'il respecte tous les principes de la religion, bien au contraire, mais il se sent tout de même coupable de ses actions. N'est-il pas désolant que certains religieux ne manquent pas une occasion de condamner ceux qui désirent vivre en toute liberté ? Il respecte Mathilde, même si elle fait l'amour avec tout ce qui passe. Il la pardonne au détriment de la Bible chrétienne.

— La Bible chrétienne... en admettant que ce conte ait autre chose à faire que d'être une fiction mythique franchement écœurante, malhonnête, sournoise, perverse, mal. Si seulement la portée de ces trois seules lettres pouvait frapper en plein visage 2000 ans de fanatisme religieux ! C'est le temps que l'on se réveille et que l'on comprenne qu'il existe toute une

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partie de la collectivité qui nous entoure qui souffre de leurs péchés et qui a souffert tout autant dans son histoire. Puis aussi surprenant que cela puisse paraître, je ne m'adresse pas aux chefs ou membres du Ku Klux Klan ou des White Supremacists, mais à la petite mémère et au petit pépère lavés du cerveau par leur religion et qui arrivent à affirmer la phrase maintenant classique que les maladies vénériennes sont un cadeau de Dieu pour nous débarrasser des gens aux mœurs faciles. Quelle sorte de Dieu avez-vous donc pour chercher ainsi à se débarrasser d'un groupe de gens, qu'avez-vous donc à espérer d'un tel Dieu ? Un Dieu qui est Amour ? Vous, juste à penser une telle chose, avez-vous vraiment une quelconque espérance d'aller au ciel ? Laissez-moi rire ! Un jour je vais faire du Voltaire, je me payerai la Bible, les 300 versions différentes qui existent s'il le faut, juste pour vous en ressortir les choses les plus inconcevables qui puissent exister. Que l'on m'apporte encore une de ces phrases bibliques à la noix qui puisse s'interpréter pour aider à l'anéantissement de tout un peuple ! Votre Ku Klux Klan, étudiez-le bien. Il ne diffère pas beaucoup de certains gouvernements ou partis politiques, et peut-être pas du tout de plusieurs mouvements religieux. Relisez, ou plutôt lisez Gide, Voltaire, Yourcenar, ou même, lisez-la votre Bible. Avant de commencer à la citer à tort et à travers comme si elle faisait office de Loi divine, vous serez peut-être surpris d'y lire que vous-mêmes êtes condamnés. Je croyais que les sociétés évoluaient, je pensais que, lorsqu'un grand auteur avait écrit ses briques, on n'avait plus besoin de les répéter. Eh bien non, il faut sans cesse reconstruire les consciences, sensibiliser les gens dans un but un peu plus humanitaire. Comme il est difficile pour quelqu'un de se croire libre de penser avec tout un bagage de croyances implanté dans son cerveau. Ces gens sont même incapables de revenir sur leur idéologie pour se demander s'ils ont peut-être tort. Pas du tout, et tout jugement par la suite devra aller en fonction de ce savoir qui ne leur appartient pas. Alléluia ! Fêtons la mort du Christ, puisque personne n'a compris son message !

Une folle s'avança pour dire qu'après cinq ans de vie commune avec son copain, elle est redevenue vierge par une renaissance et que l'on peut recommencer à zéro parce que Dieu nous pardonne.

— Eh bien si c'est vrai, faisons l'amour, Dieu nous pardonnera de toute manière. Tu auras

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juste à te confesser cinq minutes avant le mariage. Il y en a des malades, je vous jure... et puis je suis en retard à mon cours.

Julien sortit de la salle en claquant la porte.

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Il a parlé avec Mathilde. Ils se sont répétés les traditionnels bonjour et discours presque amoureux, ils se verront vers la mi-avril. Ô horreur, cela est long, mais comme elle dit, lui au moins il a Clélia pour se contenter. Il ajouterait même qu'il ne devrait qu'avoir Clélia pour bonheur. Elle disait à la blague qu'un coup à Ottawa elle chercherait un mec avec qui passer la nuit. Julien lui a dit non, eh, elle vient pour lui, pas pour qu'il souffre de la voir coucher avec un autre. Comme ce serait cruel, sans perdre de vue que Clélia ignore cette histoire et qu'ainsi l'histoire n'est pas encore cruelle.

— Mais ne sais-je donc pas que je n'ai rien à attendre dans cette histoire, pas de pitié ni de compassion ?

Clélia lui téléphone pour lui dire qu'elle l'aime, il est minuit trente-huit. Il arrête d'écrire son essai sur Virgile, c'est sûrement un signe.

 

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Julien réfléchissait à cette passion qu'a Mathilde envers Montréal alors que lui n'en a que pour Paris. Ses opinions changent comme la température. Une lecture du Voir, journal de la ville de Montréal, et le voilà converti à la culture québécoise. Julien regrettera un jour de ne pas être passé par Montréal, peut-être. Quel est ce mythe en lui de voir en Montréal une ville qu'il déteste? C'est le mythe des années 70 il croit, et l'histoire de la Révolution tranquille qui est difficile à digérer. Il a idéalisé un faux Québec, un faux Montréal. Chaque

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fois qu'il y va il se retourne et se dit, mon dieu, est-ce possible, une ville si grande et francophone en Amérique ? Puis c'est l'extase, il aimerait davantage conquérir Montréal que Paris, c'est chez lui en fait. Julien serait l'élite, bien plus rapidement qu'il voudrait le croire. Il faut toujours une élite, mais il ne veut pas en être. Ni en France ni au Québec.

— I want to be part of the "in crowd".

Il aime bien Montréal, mais s'il veut faire quelque chose de différent, il est bien de vivre au Saguenay-Lac-St-Jean et à Ottawa. Julien n'est de nulle part, il appartient à toutes les époques de la littérature. Mais il peut tout de même apprécier le talent québécois. C'est le temps qu'il fasse son entrée dans la civilisation s'il veut se défaire de ses préjugés. Il apprécie Ottawa pour son unique caractéristique que, pour une région de plus d'un million d'habitants, la culture y est complètement inexistante. Tout provient d'ailleurs, par bribes, Montréal ou Toronto, et pour peu que l'on lise The Citizen d'Ottawa et que la sous-culture anglophone ne nous intéresse pas, we are almost free of influence.

Julien termine à peine de visionner le film Pump up the Volume, film américain, cela va de soi, et il a enfin compris le film (c'est la dixième fois qu'il l'écoute).

— La génération X. C'est moi ça ? La génération X, qui n'a rien à attendre de la politique ni des institutions, mais qui doit elle-même prendre la voix des ondes, des médias, prendre le contrôle pour à son tour écraser une génération.

Il avait cette impression qu'il était vrai que c'était à lui d'agir, mais c'est vrai qu'il est impossible d'agir si ceux qui sont en contrôle ne lui en donnent pas la chance. Mais n'est-il pas normal de vouloir garder sa place lorsque tout va bien ? Combien d'entre vous laisserait son emploi d'ingénieur pour permettre à un plus jeune de travailler, même rendu à la limite de l'âge qu'habituellement on croit la retraite normale ? Personne, c'est normal. Julien ne le ferait pas non plus. C'est donc que la nouvelle génération doit leur rentrer dedans. Prendre d'assaut les marchés, bâtir ses institutions, se solidariser, écrire dans les journaux, parler. Parler à l'autre génération, celle qui travaille et qui vieillit. Il a longtemps souffert à lire quelque fois les journaux du Québec et comprendre que ces beaux articles dénonciateurs des actions anglophones ne seraient lus que par des francophones. Pendant ce temps les anglophones se délectent de Mordicai Richler, celui qui dénonce les tares québécoises. Parlons donc là où il faut, dit-il souvent. Mais par où commencer ?

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Encore une journée, puis une autre, puis une autre, c'est merveilleux, le mois est passé à une vitesse surprenante, tout juste si Julien se souvient d'avoir dormi. Il a perdu la notion du temps, il lui semble que cela fait une semaine que Mathilde est partie. D'ailleurs, dans sa troisième lettre, il lui a envoyé le poème de Prévert, Les Feuilles mortes. Elle écoute sans cesse la chanson chantée par une femme. Ça c'était le coup de grâce, il n'y a pas plus belle poésie.

Julien s'est payé une heure trente minutes de parlotte au 216 avec Sylvie, la fille de trente-cinq ans. La famille symbolique. Celle qui, à 13 ans, écrit des lettres à Dieu qu'elle brûle ensuite pour permettre la sublimation jusqu'au ciel. Quelle intelligence ! Quel enfant penserait à faire une chose pareille ? C'est peut-être bien de l'imitation. En fait, la question n'est peut-être pas à se demander comment une jeune fille peut être aussi intelligente, mais plutôt, qui peut être aussi innocent dans les deux sens du terme pour agir de la sorte et montrer l'exemple à une jeune fille qui aurait pu sacrer le feu à la maison ? Julien espère que Dieu a entendu son dernier message : "Cela ne me dérange pas de souffrir maintenant si après je suis pour être heureuse le reste de mes jours". Qu'est-ce qu'il retient de cette conversation ? Elle veut devenir une intellectuelle. Cela a obligé Julien à se demander si lui-même désirait éventuellement devenir un intellectuel, et même, s'il ne se considérait pas déjà comme tel. Il avoue qu'il n'a pas trouvé de réponse spontanée à sa question.

Le mot possède déjà une connotation très négative, ça ne donne pas envie d'y être associé ou de s'y enfermer. Pour répondre à la question, il faudrait d'abord définir ce qu'est être intellectuel, et alors là, ça pourrait ouvrir tout un débat. Un intellectuel, à son avis, c'est quelqu'un qui va mourir dans ses idées. Mais peu importe. Chose qu'elle n'avouera pas trop fort, elle veut écrire et vivre de son art.

Elle est déjà en train d'écrire des nouvelles. Elle tente dans ses écrits de déconstruire les

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structures établies. Lesquelles structures ? Dieu, les religions, les gouvernements, les idéologies, les courants philosophiques. Il serait plat d'amplifier les structures existantes. Comme il ne serait pas nouveau d'élaborer davantage un courant existant ou de détruire certaines structures. Détruire n'implique-t-il pas une reconstruction ? Julien le lui a fait remarquer, elle lui a dit que non. Pour l'instant elle en était à la destruction, elle rejette tout. Elle pense qu'elle se trouvera dans la littérature. Curieusement, c'est après avoir lu La Vie devant soi de Romain Gary qu'elle a décidé de laisser son mari. Elle a pleuré comme un veau. La même année la famille symbolique frappait encore, son frère se suicidait le jour de pâques, à 23 ans, le 3 avril 1983. Sans croire à la chrétienté plus qu'il ne le faut, il s'abandonne au jour J, celui de la mort du Christ, sans oublier la trinité. Quel message et quelle matière à penser pour le reste de la famille ! Tout cela à cause d'un père abusif et d'une mère trop psychologue. Elle lui a raconté sa mauvaise entente avec sa belle-mère. Elle lui avait même avoué à la fin qu'elle la détestait peut-être plus qu'elle haïssait son mari. Aujourd'hui Sylvie a apprivoisé sa belle-mère, elle va lui faire le ménage pour seize dollars l'heure, deux heures par semaine. C'est son seul travail.

Mais pour réussir à apprivoiser sa belle-mère, il a fallu une cause désespérée, la vieille se meurt d'un cancer. Elle a donc eu besoin de pleurer dans les bras de quelqu'un, Sylvie en l'occurrence. La vie est injuste, a-t-elle dit lorsqu'elle parlait d'une jeune fille de 22 ans qui venait de mourir du cancer à l'hôpital. Et par transposition, comme la vie est injuste de me faire mourir moi ! La vie est-elle injuste ? La vie est la vie. Sylvie a vu, au moins, cinq ou six de ses proches mourir. Elle a maintenant apprivoisé la mort, qu'elle dit, elle ne s'en fait plus avec ça. Ce qui surprend Julien d'ailleurs. Elle est heureuse, dit-elle. Elle semble heureuse, mais il sait qu'elle doit passer des moments très difficiles. Mais comme elle dit, il y a eu une métamorphose et il ne saurait accuser Romain Gary, malgré que lui aussi a pleuré en le lisant. Curieusement, celui-ci s'est suicidé parce qu'il allait mourir d'un cancer. La vie est-elle injuste ?

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La température est à la pluie, Julien déprime. Il a discuté avec Jean au 216, bon dieu, il a couché avec la moitié des garçons de son dortoir au séminaire. De bons souvenirs derrière des rideaux de théâtre, la nuit dans les dortoirs, son cœur bat encore juste à y penser. Il y en avait un qu'ils dénigraient, ils l'appelaient le fefi, même s'ils avaient couché avec lui. Jean a de gros remords au sujet de ce jeune garçon, de très gros remords. À se demander s'ils ne l'ont pas battu à cause de leur propre honte. Paraît-il, même un professeur est entré dans la ronde, il l'a également ridiculisé. Cela rappelle à Julien son enfance, dont le calvaire a atteint son summum au secondaire II. Il aurait cependant tendance à dire que c'est au secondaire IV que le point culmine. Il avait toute la classe contre lui, on le traitait de cave, de poire, on riait de lui, encore chanceux que l'on ne l'appelait pas le fefi, encore qu'il ignore ce que l'on disait de lui dans son dos. Ils jouaient au volley-ball et il n'était pas si mauvais, une erreur à l'occasion, cela suffisait à le dévaloriser aux yeux de ses coéquipiers. L'équipe adverse disait qu'il fallait lui envoyer le ballon pour ainsi faire le point. Il lui fut possible d'affronter ces attaques lorsqu'on lui envoyait sans cesse le ballon, il en était fier, mais après cinq ou six attaques il lui semblait normal de manquer, lui qui n'était déjà pas très grand ni sportif, en plus que deux ans auparavant c'était vrai qu'il n'avait aucune motivation, ses bras ne bougeaient pas. Eh bien, pas une seule personne ne lui a épargné son commentaire, sauf deux. Le professeur et Gaétan Perron, dit le boxeur, celui qui s'est fait sucer par Annie Gagné alors qu'il était tout jeune, celle qui plus tard suçait Julien à son tour. Il avait 15 ans alors, cette relation l'a fait paniquer, peur de ne pas bander, peur du condom, ça a duré cinq à six mois. Si Gaétan ne prenait pas sa défense, du moins il le laissait tranquille, peut-être davantage pour cause des lois inhérentes aux vrais sportifs, comme le respect de l'autre, qu'il se faisait un devoir de suivre à la lettre. De plus, sa fausse modestie cachait une forte prétention qui lui dictait de montrer l'exemple, aussi il se prenait pour la sagesse incarnée. Il n'a cependant pas su résister ce jour-là, il a finalement ridiculisé Julien à son tour devant tout le monde. Julien lui a dit sur place, il lui a fait remarquer sa déviance,

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le seul qu'il s'est senti obligé de lui dire, Gaétan en a eu des remords. Après le cours il est venu s'excuser, il voulait serrer la main de Julien. Ce dernier a peut-être manqué sa chance de s'en faire un ami, peut-être Gaétan aurait ensuite pris sa défense, mais il n'y croyait guère, du reste il n'en avait nul besoin. Parfois l'indifférence fait encore plus mal que la mauvaise action. Y a-t-il un seul professeur qui s'est levé pour arrêter la destruction qui rongeait Julien, pour dire que cela suffisait ? Jamais en cinq années de secondaire. Ah si, une fois ou deux, lorsque le mouvement était trop généralisé et que l'intervention devenait une obligation. Donc pas pour sa défense, mais pour l'ordre et le contrôle. C'est un mouvement comme celui-là qui prenait place ce jour-là, mais le professeur a fait bien pire que ce à quoi Julien osait à peine espérer, il l'a carrément abaissé, ridiculisé devant tout le monde, lui criant qu'il était cave. Injuste monde. Ainsi il n'y aurait plus de salut extérieur. Alors lorsque Gaétan s'est approché pour s'excuser, sa réaction fut spontanée, comme si n'ayant plus rien à attendre de rien, aucun pardon n'était possible. Il l'avait abaissé, qu'il vienne s'excuser ensuite ne change rien à son action, il ne reprendra pas l'humiliation que Julien a subie sur le coup, encore que, un élément d'un groupe qui l'humilie ne devient-il pas secondaire ? Non. Il a refusé de lui donner la main. Gaétan a répondu qu'il venait de construire un mur entre eux. Julien lui a rétorqué qu'il se demandait bien qui l'avait construit ce mur. Alors on a vu sa nature et sa motivation, il a dit que cela ne le dérangeait pas, qu'il serait gagnant en bout de ligne puisqu'il avait plus de popularité que Julien. And so what ? Julien lui a dit : "C'est pas parce que ta photo est chaque semaine dans le journal Le Réveil de Jonquière que tu vas commencer à te prendre pour un autre". Cette phrase pourtant banale a bien ébranlé Gaétan. Un de ses amis est allé le voir ensuite et lui a dit que Julien ne valait pas la peine que l'on se tracasse à son propos, qu'il était un moins que rien autrement dit, une forme inférieure d'humain. Aucune conscience. Le pire, le seul qui avait une conscience, Julien l'a atteint en plein cœur, il a payé pour tous les autres.

Est-ce qu'il regrette ? Il aurait dû accepter ses excuses, cela lui a semblé trop facile pour lui de l'humilier aux yeux de tous et de venir se faire pardonner ensuite à l'insu de tous. Mais on aurait bâti l'avenir sur une note positive et cela importait peut-être davantage. Et Jean qui a des remords encore aujourd'hui à propos du séminaire, les autres en auraient-ils

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aussi ? Julien en doute et il s'en fout. Une des conséquences directes de ce calvaire c'est le repliement sur lui-même, sa nonchalance, son insolence, et surtout, sa prétention. Cette dernière est nécessaire, sans elle il aurait perdu toute confiance ou espoir et il se serait suicidé. Il a plusieurs fois pensé le faire, réfléchi aux moyens. C'était amplifié en plus par le fait qu'il croyait être seul au monde, ou qu'il mourrait seul dans son coin car jamais il n'aurait eu le courage de parler à qui que ce soit. Et comment aurait-il pu, avec la mentalité sociale actuelle. Il en faut du courage pour prendre la vie d'assaut et écraser les autres à son tour. Enfin, Julien a rencontré des filles, il n'a pas abandonné ses études, et maintenant, pour son envie de faire une jeunesse qu'il croit avoir manquée, il veut partir pour Paris.

Sa conversation au 216, quel calvaire ! Julien souffre en collectivité, il souffre. Il pense que ces derniers temps il s'est trop mêlé de choses et événements extérieurs, il lui faudrait revenir à lui-même. Il pense étrangement à Mathilde, il s'ennuie vraiment. Il constate que le printemps l'affecte en rapport à Clélia. Il se rappelle les événements des deux printemps passés où elle l'a carrément laissé là. Mais il voit aussi l'après, l'été où elle était belle en bermudas et t-shirt, ça le revigore un peu. Il voudrait la voir ce soir. Il aimerait cependant se retrouver dans les bras d'une autre. Julien se sent vraiment mal, il a des remords parce qu'il ne va pas travailler ce soir.

Il a déporté ce soir à lundi prochain. Mais il n'aura pas le temps de travailler lundi prochain, trop de choses à faire.

— Je ferais mieux d'aller travailler ce soir. Mais premièrement Vanvinthorpe.

Il pense qu'il ne va pas être en mesure de survivre au cours de Mme Bourdon. Lundi il manquera le cours de Mme Laffite, ainsi il respirera un peu. Il lui faudrait finir la session comme il l'a commencée, manquer les deux dernières semaines. Il va manger du pain ce soir. Cela fait au moins deux mois qu'il n'a pas fait d'épicerie.

Il n'a plus rien à manger, il a même dégusté une boîte de fèves à la sauce tomate, découverte dans le fond de l'armoire à sa grande stupeur. Elle devait traîner là depuis au moins trois ans. À vrai dire il n'a pas faim. Il en arrive à sa dernière tasse de café ce soir, il va se mettre au thé. Jamais il n'aurait cru être capable de survivre aussi longtemps sans acheter de la nourriture. Ce qui est bien là-dedans, c'est qu'il n'a plus besoin de faire attention à ce

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qu'il mange, il n'a pas le choix. Il en a terminé avec les cannes de soupe bizarre et le riz. C'est avec son dernier dix dollars qu'il a acheté du lait et un pain hier, c'est presque le bonheur. Il apprend à apprécier des choses aussi futiles que le pain alors qu'il n'a plus rien à mettre dessus. Il n'a plus aucune motivation. C'est l'heure des échéances, il y a de quoi devenir fou.

— "À l'intérieur, c'est plein de papillons", l'homme est en amour. Drôle d'expression. Moi ma bedaine est pleine de chenilles ! Il me faudrait faire une kermesse pour les métamorphoser en papillons.

Jean aussi écrivait des lettres à la Vierge Marie et les brûlait. C'était donc une pratique courante. Julien est dans le cours de la Bourdon. De tous les livres qui ont fait l'objet d'un exposé oral dans ce cours, les deux tiers portaient sur l'infidélité et l'autre tiers l'avait en thème secondaire. Même le sujet de Julien, L'Immortalité de Kundéra, parle de cela. C'est une constante qui reflète bien la conscience d'une collectivité. Tout le monde se trompe l'un l'autre et en souffre. Si Julien devait se faire une nouvelle compagne, il croit que ce serait clair dès le début : je ne vais pas chercher à coucher avec d'autres, mais si le contexte s'y prête, je ne pourrai et voudrai résister. Ainsi il n'y aura plus de mensonge ni de remords.

La collectivité pourrait-elle en venir à ça ? Non, ça sonne trop immoral une relation ouverte, c'est le chaos pour la religion. Imaginons un instant une société qui accepte la relation à droite et à gauche, avec plus aucune stabilité "apparente", en une activité bien au-delà du message religieux. Peut-être un jour en serons-nous là, même si tout le monde couche déjà avec tout le monde, même les plus chrétiens. Julien pensait : Il faut le dire, c'est une manie chez les humains de tenter de se rendre coupable et de se faire du tort mentalement, sans raison. On aime ça la flagellation psychologique, on est masochiste.

S'il pouvait tuer, il tuerait ! Il peut tuer, il tue, il tue le Vanvinthorpe ! Ah, tout a été très bien organisé. Julien le rencontre au Pivik, le monsieur lui fait une remarque, cela lui permet dans son bureau de lui dire qu'il l'avait averti "à plusieurs reprises ".

Il a cinq travaux en retard ? Oui, mais la moitié du groupe a en moyenne deux à trois travaux en retard aussi. Monsieur est fier de son stupide programme informatique supposé aider les étudiants à apprendre la grammaire, Julien vient de perdre six heures à chevaucher à travers les problèmes du programme pour rien ! Six heures à jeter au feu! Avec aucune

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preuve de combien de temps il a tété là-dessus ! Julien s'est trompé à propos de M. Vanvinthorpe. Il ne lui demandera pas trois mois de travaux hebdomadaires en retard, il lui a clairement spécifié qu'il allait lui faire couler son semestre. Il lui faut donc comprendre qu'il mérite de reprendre un cours cet été. Qu'est-ce qu'il en a à foutre ? Son cours de trois heures qui lui en semblait six, qui était son quatrième cours de la journée et son sixième cours de la session, il lui était impossible de passer au travers. Même les larmes ne lui font pas.

Julien lui a raconté une histoire à pleurer, comme quoi il travaillait trente heures par semaine, il lui a dit aussi qu'il avait des problèmes personnels, le professeur lui a répondu que ce n'était pas ses problèmes. Julien va répliquer avec une lettre.

— Le salaud, il m'a si bien jugé à partir de son cours qu'il m'a carrément dit que je n'étais pas prêt pour la maîtrise. Qu'il aille chier, cela fait je ne sais plus combien de cours que je souffre, avec tout de même de bons résultats. Qu'est-ce qu'il en sait ? Il serait capable de parler contre moi au département. J'aimerais bien qu'ils me refusent et que la Sorbonne m'accepte à Paris. Cela montrerait tout leur syndrome du professeur un peu frustré, qui exige alors que c'est les étudiants qui payent et qui s'endettent au possible. Eux, ces professeurs du département de littérature à Ottawa, ont eu les études gratuites en France. Il fallait travailler dur pour passer à travers une année. C'est pas comme ça que ça marche en Amérique ! Ici, avec l'argent, il faut quelque chose au bout! Surtout lorsqu'il s'agit d'une hypothèque dont le montant sera quadruplé avec les années!

 

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Retour sur le 216.

— Mon environnement me fait vomir. Je suis tellement malade ! Dans la tête aussi. Je ne serais pas surpris que l'on finisse par m'enfermer !

Jean s'est mis à pleurer "comme un bébé" avant-hier au travail. Est-ce si difficile cette

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passion pour Jake ? Prétextant l'école, il a fait une méchante crise. Ainsi tous les étudiants sont dans la même situation. Julien ignore pourquoi, mais le fait de voir Jean pleurer lui a remonté le moral.

— Mais moi je ne pleure pas, je chante et je ris !

Puis il retombe en amour avec Clélia. Hier c'était incroyable, elle est belle, elle a son charme, ce n'est pas pour rien que cela fait deux ans et demi qu'ils sont ensemble. Julien regarde par la fenêtre, il aurait envie de partir dans le ciel, mais il s'écraserait sur le trottoir. Pourquoi ? À cause de ses problèmes de conscience, pas Clélia, mais ses travaux d'université. Que la vie peut être exécrable parfois, et fort souvent. Julien regarde les édifices, cela s'écroulerait et rien ne changerait, il lui faudrait tout de même lire 2000 pages et en écrire une centaine d'ici mercredi prochain.

Le 216. Adeline, un intérêt plat. Sylvie, une vraie fatigante. Nathalie ? Si Clélia mourait, elle serait conquise et il serait heureux ou malheureux avec cette fille. Mais Clélia est vivante, un intérêt plat. Stéphane, lui il vit dans un autre univers, pas mal plat. Le "beau-presque-gros-hétérosexuel-white-man-with-his-girlfriend", il ne connaît pas son nom, son pseudonyme en dit suffisamment long pour justifier ses vomissements. La vie de tout le monde le fait dégueuler !

Julien souhaiterait n'avoir jamais entrepris l'étude de la langue française, il n'y a pas pire calvaire sur la planète.

S'il passe à travers sa session, il jure de remercier le ciel et d'écrire une lettre au bon Dieu pour le remercier. Une lettre à la Terre en l'occurrence, il lui faudra donc l'enterrer au lieu de la brûler. Bof, il va la brûler, les cendres ou les molécules transformées risquent davantage de retomber sur la Terre que d'aller au ciel. Quand il dit qu'il est temps venu de l'enfermer...

— Cher Dieu, fais quelque chose ou je vais tuer quelqu'un ! Je ne vais pas tranquillement attendre jusqu'à ce qu'ils comprennent que je suis fou, OK ? Je veux voir Clélia ! Clélia Clélia Clélia Clélia Clélia Clélia Clélia ! Jean a des problèmes psychologiques. Il n'arrête pas de faire des clins d'œil. C'est très significatif. Un clin d'œil inspire une complicité, une relation privilégiée, mais après le cinquième clin d'œil, la séduction se transforme en analyse ou en colère de ma part. Aujourd'hui c'est l'analyse : il a des problèmes psychologiques. Le pire

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c'est qu'il n'est pas si laid, beau même, mais tant qu'à coucher avec lui, j'aime autant Clélia.

Julien ne pense pas être porté vers l'infidélité généralisée, pas encore du moins. Tout le monde a-t-il sa petite Mathilde qu'il souhaite tenir dans ses bras éventuellement et se rend malheureux pour ça ? C'est déjà bien assez.

 

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Encore une semaine de cours et il sera déjà plus libre. Quatre jours de congé cette fin de semaine, vive la mort du Christ ! Après la session, il aurait envie de tout abandonner et de faire comme s'il n'avait aucune éducation. Partir de par le monde, se perdre dans les taudis, les lits d'étrangers, communiquer avec l'ensemble. Paris sera un pas de plus vers cette liberté. C'est encore mardi. Julien ne pense pas qu'il va survivre. Il s'est couché à quatre heures du matin, levé à sept heures trente. Il a travaillé pour Vanvinthorpe comme un malade. Trois jours pour compléter trois mois d'études, il faut qu'il accepte ses travaux, il a même été raconter de la broue au médecin pour avoir un billet médical. Il jure que cela était un tour de force. Combien cette consultation éclair coûtera aux contribuables ? Les médecins ne sont pas payés à l'heure, ils sont payés à la seconde, au mot prononcé. En plus il lui faudra encore passer au travers un dernier mardi la semaine prochaine. Va-t-il survivre ? En plus de son exposé pour Lemay et ses six travaux longs à remettre. Quel calvaire ! Cela va-t-il finir ?

Victoire le Vanvinthorpe ! Il lui a fait peur pour rien. Julien n'a qu'un exercice de plus à faire, une aberration ! Quoi ? Un étudiant manque plus que les trois quarts de ses cours, fout rien de la session, ne remet aucun de ses travaux, des rares fois où il vient il fout le camp à deux reprises lors de la pause, et il réussira avec B ? Ça lui rappelle le cours avec M. Lemire sur Anne Hébert. Il a dû assister à quatre cours sur vingt-six, fini avec un A. Jusqu'où peut-il pousser l'audace ? Prochaine étape : comment s'abstraire de ses travaux finaux en soutirant tout de même de bons résultats ? Ça lui tente de dire que dans la vie il y a toujours une

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porte de sortie. En insolent il dit Donnez-moi ce que je veux, et on me le donne !

Maintenant il doit cependant travailler sur ses travaux finaux, jamais arrêter, jamais assez, jusqu'à la mort, courage, c'est la fin. Ce cours de trois heures est un vrai calvaire. Il a bien envie de ne pas y aller au Vanvinthorpe la semaine prochaine.

 

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Julien veut partir sur une brosse de malade, se saouler au possible ! Encore deux semaines à vivre sans sou. Il a fait une grosse épicerie de 20 $, en une journée il aura passé au travers. Avant-dernier jour de mars. Clélia s'inquiète qu'il pourrait partir pour Paris et qu'il la laisserait. Peut-elle être si aveugle ? N'a-t-elle pas compris que s'il est capable de prendre une telle décision c'est que quelque chose a changé ? Il y va avec le sourire à Paris, avec la nette intention de rencontrer quelqu'un sur place.

— Moi, un an sans affection ? Incapable.

Comme ce serait cruel de laisser croire à Clélia qu'il sort avec elle pendant qu'il a quelqu'un en Europe.

— N'ai-je donc plus de sentiment pour elle ? On a fait l'amour ce matin, on ne l'aurait pas fait et ce serait du pareil au même. Elle est belle, mais elle m'excite moins. Mais Mathilde non plus, je l'ai finalement oubliée. La vie scolaire du département et la pensée d'aller à Paris, cela me nourrit amplement.

Mais peut-on voir clair pendant le mois de mars ? Spécialement à la fin ? D'autant plus que, par expérience, il déborde dans le mois d'avril. Qu'il est las, las de tout. La vie le traverse sans qu'il ne s'en rende compte. Julien prend des décisions directement par la raison il serait porté à dire, mais c'est le cœur. Il est en amour avec Paris, le même sentiment que lorsqu'il voyait son départ pour Ottawa comme une délivrance. Un sentiment plus fort, parce qu'il était davantage au désespoir en ce temps. Julien souhaitait qu'Ottawa soit une délivrance sans y croire assurément. En fait, Ottawa fut une délivrance. Qu'a-t-il à attendre de

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Paris maintenant ? Transition, constamment en transition, transition encore et encore.

Murielle veut laisser son copain, le summum est atteint, elle va sortir de son marasme.

Elle compte beaucoup sur Julien, c'est lui qui lui aura tout conseillé : de le laisser là, de déménager, de trouver quelqu'un d'autre. Peut-être ne se rappelle-t-elle pas qu'à l'origine c'est lui qui l'a encouragée à déménager de chez elle et d'aller demeurer avec Marko ? Il a de la difficulté à s'avouer cela, il croit que l'on devrait moins écouter ses amis.

Ne pas sous-estimer l'influence parentale, les pères de famille continuent à promulguer des valeurs effrayantes et désuètes issues de religions bizarres. Le père de Marko traite son fils de lâche parce que c'est lui et non sa copine Murielle qui se lève pour aller chercher une tranche de pain. Ça fait peur.

Julien a parlé avec la grosse Josie, celle qui est lesbienne. Qu'elle est fatigante, elle l'a fatiguée. Sucé son énergie. Lui racontant que ses goûts c'était leur professeur de théâtre, Monique Laffite. Qu'elle la voyait très bien habillée en cuir avec le fouet (Julien aussi le voit très bien ça). Elle crie son homosexualité comme ça, sans complexe, comme Jean. Une fille dans son cours aujourd'hui lui a carrément demandé s'il était homosexuel - avec son foulard rose, fallait bien s'y attendre - eh bien il lui a répondu que oui. La fille s'est mise à le crier à tout le monde. Bravo, et Julien là-dedans ? Tout le département pense-t-il maintenant que Julien est homosexuel parce qu'il est ami avec Jean ? Sûrement. Si le Parti réformiste de l'ouest venait à prendre le pouvoir, ils ne seraient pas long à traquer, on les jetterait vite en prison. À moins qu'ils mettent à exécution leur projet de réinstaller la peine capitale, on les décapiterait donc. À moins qu'ils n'aient déjà pensé à la chambre à gaz, et pourquoi pas le four crématoire comme les Nazis, ça au moins ça vaut la peine, on y passe en série.

 

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Premier avril, son calvaire se terminerait-il aujourd'hui ?

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La descente aux enfers commence. Julien croyait avoir vu son calvaire de près, il se trompait. Hier au lit chez Clélia il a eu l'idée, et personne ne lui dira si c'était une bonne idée ou non, de regarder les numéros de téléphone des gens qui avaient appelé. Julien le fait parfois non pas pour vérifier ou surveiller des choses, mais parce que c'est un gadget intéressant. Il ne demande jamais à Clélia à qui sont ces numéros. Mais cette fois un numéro qui commence par 567, c'est-à-dire dans le secteur autour de l'Université d'Ottawa ou dans le centre-ville, avait la mention 24, ce qui signifie que la personne avait appelé 24 fois. Même Julien n'avait téléphoné que quatre fois. Il a demandé comme ça à Clélia qui c'était, sans trop s'attendre à de réponse. Il ne lui demandait pas plus que ça d'informations là-dessus, il pensait même que l'appareil était détraqué. Julien tremble au moment où il y pense, comme hier. Clélia lui a alors dit qu'elle ne savait pas qui c'était. Puis tout à coup elle lui a avoué que Ken avait trouvé son numéro dans l'annuaire et qu'il n'arrêtait plus de l'appeler depuis. D'accord, cela ne le dérangeait pas. Mais elle avait sur le cœur cette chose qu'elle devait avouer, alors elle lui a dit avoir rencontré Ken à l'Université d'Ottawa et qu'ils étaient passés à son appartement. Clélia s'excusait, s'excusait de ne pas lui avoir dit. D'accord, il s'en fout ! Mais il a bien compris qu'elle avait davantage de choses à se faire excuser. Elle lui a enfin avoué ce qu'elle avait à dire : Ken lui aurait sauté dans les bras, puis s'est frotté contre Clélia. Un peu plus tard il avait même frotté la mauvaise place, bien qu'ils étaient habillés. Julien voulait mourir. Il a eu beau se dire qu'il avait fait pire avec Mathilde, impossible. Julien tremble en ce moment, il tremblait là. Il est allé à la salle de bain. Maintenant il essayait de voir jusqu'où c'était allé. Eh bien Ken avait ouvert ses pantalons, puis avait ouvert ceux de Clélia.

Ils se sont masturbés, il a éjaculé. Ils ne se seraient pas embrassés, il n'y aurait pas eu pénétration. Il est retourné à la salle de bain. Cette épreuve fut pire que celle de sa propre infidélité. Il n'a point été capable de la juger, étant dans la même situation. Il ne lui a

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pourtant pas dit l'histoire avec Mathilde. Car alors elle n'aurait plus été à New York, n'aurait plus parlé à Mathilde, Mathilde lui en aurait voulu et n'aurait pu revenir à Ottawa. Si l'épisode de Mathilde ne s'était pas produit, la rupture entre lui et Clélia aurait été instantanée. Aucun pardon possible. Sans compter cette peur qu'elle recommence, qu'elle couche avec Ken en cachette, double relation humiliante. Mathilde est loin, elle. Même si elle ne l'était pas, il n'est pas certain s'il voudrait coucher avec elle. Clélia lui affirme qu'elle ne veut plus recoucher avec Ken, elle le connaît maintenant, il n'est pas si bien. Jusqu'où vont les mensonges ? Ça lui a pris deux heures pour arriver à connaître la vérité, sans quoi, sot qu'il est, il ne saurait que l'aspect visite chez Ken. Julien l'a poussée en prenant pour acquis dès le début qu'elle avait couché avec l'autre. Ainsi, avec 24 appels, peut-être que la rencontre à l'université est une invention ? Clélia est tout simplement allé directement chez Ken, sachant exactement ce qu'elle allait y chercher ? Julien les a bien vus au Yucatan, ce club de nuit, il a alors souffert de les voir ensemble, ils l'ont, comme par hasard, perdu dans la brume pendant quarante-cinq minutes. D'autres mensonges ? Ils vont recoucher ensemble, c'est certain. L'autre continue d'appeler sans arrêt, ils discutent sûrement, on ne couche pas avec quelqu'un sans développer une sorte de complicité. Et ainsi, lui et Clélia, sont aussi pire que tout le reste.

Julien voit la similitude entre ses actions et celles de Clélia, elle est significative à plusieurs niveaux. Premièrement elle signale un problème dans leur relation. Ou du moins un désir de voir si la relation existe bel et bien ou si son avenir est à remettre en question. Deuxièmement, il a souffert tout le mal qu'il cause ou pourrait éventuellement causer à Clélia en couchant avec Mathilde. Il a tant eu mal qu'il ne lui dira pas pour Mathilde. Mieux vaut lui éviter cette crise, même si cela pouvait la soulager de comprendre qu'elle n'est pas seule à avoir triché. Clélia se considère de bien supérieure à Mathilde, à la limite cela passerait mieux pour elle. Lui ça l'a détruit complètement. Il se pourrait que Ken soit plus beau que lui aux yeux de Clélia. Mais pourquoi donc ne s'est-elle pas arrêtée ? Plus fort que elle? Pourquoi jouait-elle tout son avenir avec Julien ?

Pensait-elle trouver mieux en Ken ? Les mêmes questions à propos de Mathilde deviennent intéressantes.

— Pourquoi donc ne me suis-je pas arrêté ? J'ai tout fait pour arrêter, cela ne s'est pas

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fait spontanément, ça a pris deux ou trois heures avant que je tombe dans ses bras, après avoir tant voulu ne rien faire. Clélia n'a eu les remords qu'après avoir vu Ken éjaculer. N'a pas hésité une seconde avant de passer à l'acte. Lequel est mieux ? Moi qui a eu le temps d'y penser, d'en prendre conscience, ou elle qui n'a pas réfléchi, geste spontané ? Mais moi je voulais connaître ce que c'était qu'une autre fille, cette expérience qu'il me manquait mais qu'elle a déjà bien expérimentée avec ses dix à quinze derniers partenaires, à moins que ce ne soit davantage, je le crois bien maintenant. Que tout est à remettre en question ! Comment la laisser ? Impossible. Comment l'aimer ? Difficile. Comment lui faire confiance ? Quel calvaire. Comme cela soudainement m'ouvre toutes les portes vers l'infidélité en série.

Il a téléphoné la jeune Nellie, avec espoir de la voir, même si elle ne l'intéresse pas. La fille de 16 ans est retournée vivre chez son copain Mark (qui la trompe avec sa colocataire d'ailleurs) et est revenue à ses habitudes pantouflardes, son copain ne lui laissant aucune liberté. Il a bien regardé Nick, jamais il n'aurait le courage de lui sauter dessus comme Ken a fait avec Clélia. Et pourquoi vouloir détruire sa relation avec Jim, son propriétaire ? En plus, ce dernier viendrait qu'à le savoir, l'honnêteté de Nick n'est plus à prouver, on le jetterait à la rue. Ah, il ne veut rien savoir de personne. Son sentiment est la jalousie. Lui aussi aurait aimé faire l'amour avec une belle fille rencontrée dans ce club ce soir-là. Comme cela aurait été plus facile à digérer. Mais les choses se sont passées pour multiplier les parallèles et lui faire comprendre les implications de sa relation avec Mathilde.

— Puis-je en vouloir à Clélia ?

Julien lui en veut, comme elle lui en voudrait si elle savait. Lorsqu'il imagine la fameuse scène, il a envie de pleurer. Semble qu'il l'aimait la Clélia. Lui qui s'est tant posé la question. Il est certainement voué à la dépression jusqu'à la fin du mois d'avril. Après le soleil ne se montrera guère. Il ne sait plus où il en est, il ne sait plus ce qu'il veut, il n'est plus en état de penser.

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Julien savait qu'en passant au Centre universitaire il allait rencontrer Ken Strange (c'est son nom !). Un autre tour de force, il a son numéro de téléphone. Julien lui a donc parlé, dit qu'il savait ce qui s'était produit, raconté un peu la situation, voir s'il n'en ajouterait pas quelque chose.

Il a appris entre autres que Clélia savait ce qu'elle allait chercher dans l'appartement de Ken, qu'ils en avaient donc parler de faire l'amour avant, et qu'ils allaient là pour coucher ensemble. Mort. Ce n'était donc pas un coup de tête, Clélia n'a pas été prise par surprise, cela a probablement duré plus que quinze minutes. Avait-elle besoin de le comparer avec le jeune Ken, puis ayant découvert que Julien était mieux, la voilà revenue ? Comment cela ne le ferait-il pas avoir envie de courir loin de Clélia, en dépit de ce qu'il a fait avec Mathilde. Julien prend cela tel un rejet, comme si elle ne l'appréciait plus, ou avait des doutes. Il lui est donc difficile de continuer cette relation. À avoir couché avec Mathilde, il gardait une complicité avec Clélia. Maintenant, qu'il ait couché ou non avec Mathilde, la complicité est rompue. Clélia se place au même niveau que toutes les autres, elle ne lui appartient plus, il ne lui appartient plus.

 

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— Bon, Clélia a désiré Ken au même point que moi j'ai voulu Mathilde. Je commence à accepter ce fait. J'espère que cette idée de sauter dans la rue et rencontrer cette personne magique me passera. Hier j'ai couché avec Clélia. Elle est vraiment belle. Plus belle que n'importe qui. Qu'ai-je donc à vouloir aller ailleurs ? J'ai éjaculé trois fois dans la même demi-

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heure. En ces temps cela veut dire que je suis en manque. Maintenant je veux m'orienter vers le retour complet avec Clélia. Je ne vais pas chercher à coucher avec Mathilde si elle revient. Si cela arrive, cela arrivera, mais je ne ferai pas d'efforts en ce sens. Alléluia, Dieu me guide enfin sur le bon chemin.

Julien serait stupide de le croire, d'autant plus qu'il est toujours coupable. Les gens perdent leurs proches dans des incendies et accidents d'auto, puis réussissent tout de même à glorifier Dieu ensuite. Prétextant peut-être la grâce de ne pas avoir été frappé à la place de l'autre ? Ce qui serait déjà très égoïste. Ou prétextant que les choses devaient se passer ainsi. Sans comprendre pourquoi, sans même se poser la question. Lui il s'exerce à voir les conséquences de tels événements et il essaie d'y voir du positif. Peut-être pour se contenter, qui sait ? Mais à croire à un genre de destinée, à agir en fonction de cela, voilà déjà un certain contrôle sur l'existence. Pourrait-il y croire?

 

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— La vie n'est qu'une série de formalités auxquelles on se tue pour arriver à s'en sortir.

Julien a passé l'avant-midi, de 7h à 9h, à aider une amie chinoise, Wang Ynan, à comprendre son français. Puis il a passé une heure à chercher des papiers qui indiquaient le nombre d'heures qu'il avait travaillé voilà trois mois. L'assurance-chômage, à laquelle il a rempli plus de formalités qu'un premier ministre n'en remplit en cinq ans, a bloqué quelque part.

— Cela fait depuis le 22 novembre que j'essaie d'avoir de l'assurance-chômage et on appelle cela une sécurité sociale ? J'ai eu le temps de mourir de faim trois fois !

Ensuite il est passé à leurs bureaux de 10h à 14h. Encore une heure à l'Ambassade de France, des tas de formalités qu'il lui est impossible de remplir, tant d'efforts pour rien ! Les universités de Paris lui renvoient tous les papiers qu'il a tant eu de peine à amasser, ne lui disent presque rien, il doit déduire leurs petits dessins et flèches sur des feuilles d'informations générales. Au moins ils répondent, mais il passe quelques heures avec Mme Migneault à l'ambassade à essayer de figurer tout ça. Le gouvernement canadien, lui, réussit à l'oublier

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dans ses dossiers informatiques et il a de bonnes raisons de croire qu'il fait exprès.

— Sont pas là pour nous aider, mais nous achever. L'altruisme ne devrait-il pas commencer avec les institutions gouvernementales ? Mais bien sûr que non ! N'est-ce pas dans ces endroits que l'on tâte le pouls de la collectivité ? Il m'aurait fallu une arme pour aller là, seul moyen pour qu'enfin on agisse. Le seul problème c'est que l'on agirait très vite, pour m'emmener en prison.

Il a donc manqué le dernier cours de M. Savard, tant pis.

Trente minutes en retard au cours de la Bourdon, il doit aller la convaincre de lui laisser une prolongation pour le travail sur Réjean Ducharme. Ce qui est un autre tour de force.

— Ma vie n'est qu'une série de tours de force de calvaire, mon but consiste à m'enfoncer dans un trou le plus possible, puis tout faire pour m'en sortir avant d'en crever. Si je réussis à faire les travaux de mes six cours, tout sera, je l'espère, enfin fini. Mais je n'y crois guère, à la dernière minute une soucoupe volante détruira mon diplôme qui de toute manière ne vaut absolument rien. Un diplôme de quatre années d'études à l'université en littérature ? Bullshit, on ne se trouve même pas un travail, et si oui, à salaire minimum. En fait, ce diplôme n'est qu'une formalité pour m'ouvrir à la multiplicité des formalités, mais à Paris. Eh bien, si cela m'ouvre la porte, allons-y ! Ce n'est plus la Clélia qui m'empêchera d'agir. Même si notre relation n'est pas ouverte, ce sera une relation ouverte cachée, car je ne m'inquiète plus pour elle, elle ne passera pas un an à m'attendre, elle agira.

Il accepte tout ça. Il doit être bien "strange" en ce moment. Mais bon dieu, quel enfer. Ce mois de mars-avril lui semble être le pire qui soit arrivé depuis quatre ans. Quatre mars en ligne de misère qui débouchent dans le mois d'avril. "Est-ce qu'il en sortira grandi ?", pour reprendre les Rita Mitsouko. Il lui faut encore passer au département vérifier ses horaires d'examens, puis passer au travail clarifier son horaire pour les trois prochaines semaines, puis retourner chez lui lire Hermann Broch, La Mort de Virgile, il a un exposé oral de quarante-cinq minutes à faire demain matin.

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Julien souffre. Il panique. Il semble accepter l'idée de retourner avec Clélia à cent pour cent et il ne se méfie pas suffisamment. Avant-hier ils arrivent chez elle à minuit trente, le téléphone sonne, c'est Ken. Quelle dépression. Mais le meilleur c'est hier. Lui et Clélia se sont rencontrés pour aller prendre un café. Mais voilà qu'elle veut absolument passer par le Centre-Rideau alors qu'il fait si beau dehors. En plus, elle insiste pour passer par le magasin à rayons Eaton. Cet endroit lui déplaît parce qu'il y a tout plein de femmes qui magasinent leurs sous-vêtements, et en ce moment ça lui est un supplice d'en rencontrer. Mais enfin, ils sont passés par là et devinez qui ils ont rencontré ? Ken ! À croire qu'il était là pour draguer, c'est peut-être là qu'ils se sont rencontrés. Clélia voulait se cacher, Julien a dit que ça ne donnait rien, il les avait déjà vus. Mais Ken a vite tourné, il a pris l'escalier roulant qui montait. Le pauvre, il s'est probablement retrouvé à la morgue d'Eaton, l'endroit où l'on place les choses invendues depuis des millénaires.

Clélia se demandait comment elle pouvait être si malchanceuse. Il y a de la destinée là-dessous, il l'a compris qu'il y avait un message à comprendre. Mais lequel ? C'est lui la cause de ces stupides situations, quelle humiliation qu'il faille fuir en sa présence ou se cacher pour cause de sa présence. S'il n'avait pas été là, ils se seraient parlés sans problème, peut-être même seraient-ils retournés à l'appartement de Ken. Le trompé doit être tenu dans le noir, l'ignorance des événements. Se parlent-ils encore ? Ça va toujours en deux temps en plus, et lui, toujours avant. Clélia l'a trompé ? Julien l'a devancée de deux semaines. Ken téléphone en sa présence ? Mathilde lui a téléphoné chez lui deux heures avant en la présence de Clélia. Ils rencontrent Ken ? Deux heures avant ils rencontraient la jeune fille timide sur le campus qui fait à Julien des sourires imperceptibles qu'il perçoit. Il l'a conté à Clélia ça, elle ne lui en a même pas reparlé. Clélia pense qu'il va la tromper bientôt et elle accepte cela, même si elle lui a avoué qu'elle souffrirait. Or, il n'a pas l'intention de la tromper finalement.

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Hier il a parlé avec Mathilde, elle est allée à Montréal comme prévu, a rencontré un garçon aux Foufounes Électriques, a passé la journée du lendemain avec lui. Ses idées sont : Suis-je amoureuse de Julien ? Elle avait osé lui dire un petit je t'aime l'autre jour, tout de suite réprimé. Hier elle lui disait un gros : "Julien, je t'adore !" N'a-t-on pas sauté une étape ici ? Pendant qu'il l'oubliait, car pas de photo, pas de lettre et pas de communication, elle, elle se rapprochait de lui d'une façon radicale, en traînant partout sa photo découpée et ses lettres qu'elle relit sans cesse. Résultat, elle vit dans les émotions de Julien, mais dans celles de voilà un mois ! Elle veut venir cette fin de semaine, il appréhende les complications. Clélia est en pleine crise existentielle. Celle-là vit aussi dans les émotions de Julien, mais dans celles du mois d'octobre prochain. C'est-à-dire son hypothétique départ pour Paris, peut-être synonyme de la fin de leur relation. Il n'y a que lui, semble-t-il, qui ne vive pas dans ses émotions.

Il a relu la troisième lettre postée à Mathilde, il vient de se rendre compte de la séduction qu'il lui a fait subir. La pauvre, pour peu qu'on se laisse séduire et que l'autre n'est pas si repoussant, on est foutu. Trois grandes lettres de fleurs, une cassette de chansons françaises dont une qui fera office de chanson commune à leur relation (Les feuilles mortes se ramassent à la pelle). La voilà séduit au sang ? Ce qui lui vaut la multiplication de ses appels, elle veut l'entendre lui reconfirmer son amour : "Julien, je t'adore !"

— Elle va finir par me séduire aussi à force de me répéter combien elle ne pense qu'à moi. J'ai eu le temps de m'en détacher, voudrais-je souffrir davantage ?

 

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Que la vie s'en va chez le diable ! Il a avoué à Clélia qu'il avait couché avec Mathilde. Sa motivation ? Après avoir vu le film de Denys Arcand, Love and Human Remains, il se sentait

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si bizarre... de toute manière ça n'allait plus. Julien n'était plus capable de dire à Clélia qu'il l'aimait. Il avait toujours ces arrière-pensées pour chaque parole qu'elle lui disait : "Je t'aime!". Julien répondait dans sa tête : "C'est ça, fais-moi croire". Lorsqu'il lui a dit qu'il l'avait trompée, dans son lit, ô ironie, elle se demandait s'il fallait rire, pleurer ou se suicider. Puis elle lui a sauté dans les bras après s'être déshabillée. Julien n'avait pas envie de faire l'amour.

Il lui a dit ça comme s'il lui disait que c'était fini entre eux. Il espérait cependant que les choses allaient se replacer, c'était soit qu'il la laissait sans lui rien dire ou qu'il lui avouait et observait les événements. Eh bien, elle semble heureuse. Leur faute s'annule, semble-t-il, ils peuvent recommencer à s'aimer encore plus fort qu'avant.

— C'est ça, fais-moi croire.

Il a parlé avec Mathilde. Elle est maintenant en totale dépression. Elle se sent coupable de tout, elle tremblait. Elle a de gros sentiments pour lui, sentiments qu'elle n'accepte pas. Elle ne peut s'avouer être en amour, ne le veut pas, dit ne pas être prête pour une relation. Julien a débalancé sa vie, tout est devenu un bordel dans sa vie depuis qu'ils se sont revus. Elle veut garder son amitié, est malade parce qu'elle pense avoir perdu celle de Clélia. Elle ne pense plus pouvoir venir à Ottawa, c'était prévisible. Elle l'aime, cela lui fait se demander s'il ne l'aime pas aussi finalement.

— Comme je suis pris dans ma vie actuelle ! Est-ce que j'aime vraiment Clélia ? Comme la vie est compliquée. C'est la première fois de ma vie que quelqu'un éprouve de tels sentiments envers moi et qu'il me les communique avec autant de passion. Elle est si loin, imaginons si elle m'avait fait ses déclarations en personne, je serais mort, on se serait laissé aller l'un à l'autre et une longue nuit d'amour aurait suivi. Vivement qu'elle m'envoie ses lettres et les photos.

Elle lui a dit qu'elle y penserait à savoir si elle lui enverrait les lettres. Hé ! il lui disait qu'il voulait les lire, que ce n'était pas juste, elle avait eu ses lettres et lui rien, sa photo et lui rien ! Cela ne l'a pas convaincue. Elle dit qu'elle ne s'est jamais ouverte comme ça à quelqu'un pendant ses vingt-trois années et qu'elle ne veut plus lui faire parvenir ses lettres, elle en a honte. Bref, elle va réfléchir.

— Que la vie est compliquée ! Pourquoi ne pas venir ici sans rien dire à Clélia ? Ce petit

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motel appelé Motor Inn à Nepean semble excitant. Ce serait une bonne chance de voir Mathilde, être avec elle, l'aider et dormir dans ses bras.

Elle a cru pendant un instant qu'il s'intéressait à elle juste pour le sexe, mais que ses lettres lui prouvent le contraire.

— J'ai besoin d'une bonne bière. Maintenant chose faite. J'ai envie de la rappeler, lui dire: Non ! Ne souffre pas, je n'ai jamais souhaité que ton bonheur ! Je n'ai voulu que me rapprocher de toi, voir si mes sentiments pouvaient devenir plus grands, si je pouvais t'aimer comme jamais je n'ai aimé personne ! Mathilde. Hey ! Je suis là, viens me retrouver, viens dans mes bras, je vais te consoler ! Quel bonheur ce serait, si seulement j'en avais la chance, mais la distance c'est un, Clélia c'est deux, mes examens et le travail c'est trois et quatre. La vie est compliquée !

Julien se sent davantage coupable de ce qu'il a fait à Mathilde qu'à Clélia. Mathilde écoute sa cassette vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours par semaine, elle relit encore ses lettres, il est tout à fait responsable de sa crise. Il vient de détruire ses rêves, il vient de l'achever. Il a besoin d'une troisième bière et d'une cigarette.

Julien vient de dire à Clélia qu'il avait dit à Mathilde qu'elle savait que Clélia savait. Clélia était enragée contre lui, elle voulait continuer à être amie avec Mathilde en feignant l'ignorance et ainsi aller aux États-Unis cet été. Maintenant elle ne pourra plus, elle va se sentir trop bizarre. Pendant leur conversation téléphonique, Mathilde a téléphoné.

— Oh my God !

Lui qui paniquait déjà. Clélia lui a demandé ensuite si c'était elle, il lui a répondu que c'était Jean. Clélia appelle maintenant Mathilde...

— Oh my God ! Je voudrais mourir ! Pourquoi tout cela m'arrive lorsque j'ai toutes ces choses à faire ? On dirait que je ne finirai jamais ce semestre d'études. De quoi vont-elles parler ? J'ai dit à Clélia que je voulais continuer à parler avec Mathilde de toute manière et elle a répondu : "No way ! She was my friend before, but she certainly isn't anymore. Would you rather leave me for her ? "Va-t-elle découvrir que j'ai écrit trois lettres à Mathilde? Que va-t-elle apprendre qui lui permettra de dire que j'ai menti ? Stupide téléphone ! Je suis là à attendre que Clélia m'appelle et après je vais parler avec Mathilde, c'est certain. Ce pour

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rait bien être la fin de ma relation avec Clélia ce soir. Je ne tolérerai plus rien. Peut-elle encore me dire quoi faire après tout ce qui s'est passé avec Ken ? Que pense-t-elle et que va-t-elle dire à Mathilde? Ce pourrait bien être la fin de notre relation.

 

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Deux heures après, Clélia a finalement appelé. L'état de Julien se situait entre le zombi et la plante. Il n'arrivait plus à penser, une passivité effrayante, mais Clélia a finalement appelé. Il n'y a rien à s'inquiéter, ça ne semble pas si pire après tout. Elle a affirmé que Mathilde lui avait tout raconté. Il a répondu : "Well, que peut-elle t'avoir raconté de plus ?" Alors elle s'est mise à parler de toute la scène dans le lit, chacun des gestes et mouvements accomplis. Elle voulait en apprendre encore, Julien refusait de continuer, insistant : "I'm not talking about it anymore". Il croit qu'elle cherchait des contradictions pour souffrir davantage, il ignore ce qu'elle sait. Il s'en fait moins. L'appel téléphonique s'est terminé avec "I love you", mots qui n'ont plus aucune signification dans leur relation.

— Est-il possible qu'une femme là quelque part puisse m'aimer tant qu'elle regarde ma photo à chaque minute de son existence ? Ses sentiments se communiquent trop bien, notre appel d'après fut bizarre, mais bien. Une atmosphère de détente régnait, comme après la guerre, le nuage était tombé. Je lui ai dit : "Je t'aime..."Et pour la première fois je le disais et cela m'affectait. Il ne faut pas sous-estimer la portée de cette phrase, même si la littérature, le cinéma et la télévision l'ont dénaturée complètement au point que Mathilde a honte du mot. J'ai bandé à l'instant où j'ai prononcé le mot, elle a réagi également, c'est inquiétant. Elle m'a répondu : "Je pense, que, enfin, je crois que moi aussi, oui ce doit être ça, je t'aime". Après j'aurais tant voulu qu'elle me le répète au moins une deuxième fois pour calculer l'impact que cela aurait. Mathilde serait-elle l'âme sœur ?

Il lui serait si simple d'étouffer tout sentiment. Mais non, il veut pousser cela jusqu'au bout. Comme il semble se complaire à obliger les gens à faire face à des réalités auxquelles ils ne veulent faire face. Quel est donc le but qu'il poursuit en avouant à tout le monde

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n'importe quoi ? Pourquoi a-t-il poussé les choses aux événements d'hier ? C'est déjà bien qu'il ait souffert, sinon cela aurait été pure méchanceté, il n'y aurait eu que lui pour ne pas souffrir. Peut-on parler de masochisme ? Une vie si ennuyante qu'il trouve les moyens d'y mettre de la couleur ? Mais non, tout cela part sans cesse d'un bon sentiment. Simple justice, il a reproché à Clélia sa relation avec Ken pendant deux semaines, il avait l'impression qu'elle avait droit à son mot par rapport à ce qui c'était produit. Mais là, il s'est retrouvé à faire souffrir Mathilde. De même, cela a multiplié ses sentiments pour elle, maintenant il ne vit que pour sombrer dans ses bras. La philosophie de Mathilde : Ils seront des amis spéciaux, à distance, qui s'aiment sur plusieurs années et qui feront l'amour lorsqu'ils se verront.

— Sûr, c'est séduisant ça, c'est digne de la bonne littérature, de la pourrie aussi.

 

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Julien ne sait plus comment décrire ses sentiments, ils se définissent à ses regards vers l'infini, vers le néant. Il pense à Mathilde, il passe sa main sur son visage non rasé d'une semaine, soudainement il est transporté dans son univers, passé à New York. Elle va à un bal des finissants cette semaine, elle a invité un garçon, elle dit que ça va finir dans le lit. Julien est jaloux, pas l'ombre d'un doute. Appartiendrait-elle à un autre univers que le sien? Elle qui semble si amoureuse de lui, qui lui téléphone deux fois en deux jours, dit qu'elle se regarde dans le miroir et que son sourire va lui faire éclater le visage, qu'elle sera illuminée pour le reste de la journée. Le problème c'est que ses paroles agissent sur lui comme une séduction. Il lit L'Avalée des avalés de Réjean Ducharme, pouvez-vous croire que lorsque Bérénice à New York crie à son frère qu'elle l'aime alors qu'il est à Montréal, Julien se transpose à lui et voit Mathilde comme sa sœur ? Il a l'impression que lui et Clélia, ça achève. Cela l'achève. Dans les lettres que Mathilde a détruites, elle dévoilait à sa grande honte ses sentiments pour un homme. Chose qu'elle récusera en disant que Julien n'est pas un homme en général, ce n'est pas la même chose. Lui il est mignon, un petit écureuil, une

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chose loveable. De toute façon il a une certaine misère à se définir tel un homme, il se voit encore comme un enfant. La société l'a convaincu à ce propos.

 

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Il n'a pas dormi depuis trois jours ou presque, quelques heures seulement, il lui reste encore à lire L'Énéide de Virgile cette nuit. Il arrive de chez Jean, non de dieu, jamais il n'aurait cru avoir tant passé à côté du cours de M. Lemay. Julien n'avait même pas 10 % de la matière dans ses notes. Jean est plus beau qu'il ne l'aurait cru, fait fort en plus. C'est drôle, les garçons dans ses cours ont de gros bras sans jamais avoir fait d'exercice, auraient-ils honte de le dire ? Il n'y a que Julien qui ait besoin de faire de l'exercice, promis juré cet été et l'an prochain à Paris. Jean n'a pas été entreprenant, bien qu'il insistait pour que Julien couche là, mais ç'aurait été trop fort, Julien aurait peut-être été tenté de coucher avec Jean. Et ça, il ne le voulait pas. C'est donc qu'il a encore du respect pour Clélia. Comme il était soulagé rendu à la maison, car Clélia lui a écrit une lettre qu'elle est venue déposer dans la boîte aux lettres durant la journée. Il se serait senti coupable de lire ça s'il avait osé faire des choses avec Jean et s'il n'était revenu que le lendemain. Bref, cette première lettre, cette seule lettre qu'elle lui aura écrite depuis qu'ils se connaissent, la voici enfin :

Early Thursday Morning

Julien,

21/2 years ago I met you. It was dark and noisy but I noticed your smiling face right away. You were young, funny and beautiful. But it is your dark eyes that struck me the most. I remember your baggy pants, your funny hair cut. I remember when my hand touched yours. God, I still feel that ! I had told you that you were beautiful. I remember trying to beat Jessica so that I would be the one to drive you home. I remember going to some café in Hull for coffee and how we talked of pœtry and music. Do you remember when I touched your leg as we drove home ? I didn't want that night to end. Now when I look back, I see it was perfect. You always believed in fate. Something, somewhere must have meant it to be. I was

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meant to love you.

How could I ever love anybody else ? I cannot even imagine it. You are who I love. You are what I love. You are how I love. You are why I love. Right now, when I close my eyes, I see you. Your soft hair, your big smile, your big cheeks, I can feel your cold feet, warming against my thighs. You touch inside of me like no one else. You keep me warm. You give me hope. You give me love. I need your love. I need you. Like I've told you before that if I could replace you with someone else, I would never! No one could ever replace you. Baby, I want you, to made love to you. I want us to walk away together - forever - towards the sun, towards your green fields. I never noticed green fields before. Now, when ever I see one, I see you, standing there smiling at me.

If I could touch you right now, I would touch you everywhere. I would feel your warmth with my hands. I would put my ear against your chest and listen to your heart beat.

This letter is my love for you. I want you to know that I think of you often. I want to call you right now, but I know that I can't. It is almost 3 a.m. Maybe I will. Just to say I love you ! Just to hear your voice. Hold on, I'm dialing... ring, ring, (you answer, we talk, we hang up) you were at almost the 10th page of your essay. I told you that I loved you. Well, I meant it. I love you!

You are in my heart, You are in my soul, You are why I love.

XXX Clélia

— Ô Ironie, on croirait lire un délire d'interchants empruntés aux clichés de toutes les chansons américaines de ces dernières années. Pire, c'est la lettre ratée que Jessica aurait fait la gaffe de m'envoyer voilà exactement deux ans. Autour de Pâques 1992, Jessica raconte la même soirée que Clélia, avec la poésie. Quelle est donc cette soirée où je ne devais pas sortir pour avoir tant marqué ma vie ? Je vais faire une expérience, je vais retranscrire cette lettre en français pour voir si elle va demeurer une lettre pleine de clichés :

Tôt Jeudi Matin

Julien,

Deux ans et demi plus tôt je t'ai rencontré. Il faisait noir et il y avait beaucoup de bruit,

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mais j'ai tout de suite remarqué ton visage souriant. Tu étais jeune, amusant et beau.

Mais c'est tes yeux noirs qui m'ont le plus frappé. Je me souviens de tes pantalons bouffants, de tes cheveux bizarres. Je me souviens lorsque ma main a touché la tienne, Dieu, je le ressens encore ! Je t'ai alors dit que tu étais beau. Je me souviens d'avoir essayé de battre Jessica pour que ce soit moi qui te reconduise à la maison. Je me souviens d'être allée à un quelconque café à Hull, prendre un café, et comment on a parlé de poésie et de musique.

Est-ce que tu te souviens lorsque j'ai touché ta jambe en allant à la maison ? Je ne voulais pas que cette nuit se termine.

— Bon, c'est assez. Non, ça sonne bien. Pauvres Anglais, ils ne peuvent plus dire je t'aime à quelqu'un sans tomber dans le cliché effrayant. Ça me rappelle lorsque Clélia m'annonçait son infidélité et toutes ses justifications, à chaque ligne je connaissais la suite de la réplique. On banalise les rapports entre les humains, nous, génération clichée. On n'ose plus agir parce que l'on sombre dans le déjà vu, on peut alors prévoir où cela va mener. Les justifications ne fonctionnent plus parce qu'on les connaît, on ne veut pas les entendre.

Julien s'est mis à chercher la lettre de Jessica qui date de Pâques de voilà deux ans, la voici:

Vendredi, un soir de novembre.

Par un froid vendredi soir de novembre, j'arrive à la maison, fais quelques appels mais ne réussis à rejoindre personne. Il est déjà tard ! Encore une fois je décide, sans savoir exactement pourquoi, que je dois sortir ; alors je suis sortie, seule. Comme d'habitude, je souhaite rencontrer des visages familiers et boire quelques bières. Cette routine, après tout, est celle dont j'ai pris l'habitude. Pathétique peut-être, mais pas entièrement mauvaise : cela m'aide à rester sur terre, avoir du plaisir et me donner de l'espoir. Cependant, cela ne fait rien pour remplir ce vide, cet impressionnant vide intérieur qui grandit en moi.

J'arrive et très vite j'aperçois Luc. Nous discutons comme à l'habitude de tout et de rien. Mais comme nous nous enlisons dans notre conversation, je suis distraite, distraite par de

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grands yeux brillants non familiers et un sourire sympathique. Préoccupée, j'essaie d'écouter.

Je ferme les yeux et les rouvre pour vérifier si ce que je vois est réel. Je ne me trompe pas. Graduellement, Luc se rend compte de ma distraction : «Puis-je te présenter mon ami ? «

Soudain, les choses ne semblent plus être une routine. Julien est tellement davantage que des grands yeux brillants et un sourire sympathique : il est intelligent, humoristique et sait s'amuser. C'est quelqu'un qui pose des questions, un artiste, un idéaliste - un changement rafraîchissant du caractère type familier. On a parlé, dansé, bu, fumé puis on a parlé encore. Le temps a passé très vite, bientôt c'est le temps de partir. Quelle malchance, quelqu'un lui a déjà proposé de le reconduire. Je me sens bien, j'espère le voir à nouveau. Les jours deviennent des semaines et les semaines des mois, mais il ne revient pas. Luc me raconte qu'il sort avec Clélia. C'est fou, je sais, mais je me demande : quel est le problème avec moi ? Qu'ai-je fais d'incorrect? Je me suis donc résignée à retourner à ma routine, cette vide et pathétique routine.

Un soir de janvier le téléphone sonne : surprise, c'est Luc. Il me demande si je veux aller au cinéma avec lui et Julien. Il m'annonce également que Clélia et Julien ont des problèmes. Sans hésitation j'accepte, me sentant coupable de mon dessein.

On s'est rencontré et on a marché jusqu'au Cinéma. Je me sens un peu lâche et j'ai des problèmes avec mes mots. Le Festin nu est divertissant, mais tout au long du film je suis distraite. Que pense-t-il de moi ? Le film est terminé, on reconduit Luc chez lui. Je me sens davantage confortable. La conversation commence à affluer et on sort pour une bière. Mes impressions initiales sont reconfirmées ; ses qualités sont grandes. On rit, on parle, on danse et on rit encore. À nouveau le temps passe vite ; il se fait tard. Cette fois, à moi l'honneur de le reconduire à la maison. Je me sens bien, je me sens heureuse ; je sais que je pourrai le revoir bientôt.

On a commencé à se voir souvent, et chaque fois c'est pareil, chaque fois je me sens contente et heureuse. Je suis tellement loin de ma routine. Et plus j'apprends à le connaître, plus je trouve de qualités à apprécier et à admirer. Quelque chose d'important prendrait-il forme? Je ne désire aucunement brusquer les événements. Clélia part et revient sans cesse. Je ne souhaite pas causer d'interférences.

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À l'intérieur, cependant, je ressens quelque chose de très fort. Le sait-il ? Je lui ai envoyé une lettre de Saint-Valentin anonyme. Je lui ai lâchement offert le choix numéro trois lorsqu'il était chez moi un soir tard [Un, tu couches sur le divan. Deux, je te reconduis à la maison. Trois, tu couches dans mon lit) J'espère ne rien faire d'incorrect. Il est réellement quelqu'un de spécial et je souhaite devenir son amie, et son Amie. Le presser pour qu'il m'aime serait lui manquer de respect. À quelle distance de moi se sentira-t-il à l'aise ? Quelle sorte de relation veut-il ? Je ne peux qu'offrir une amitié sincère et dévouée, et accepter l'endroit où il décide de se tenir. Comment lui communiquer mes sentiments ? Comment puis-je lui faire savoir ?

Je m'assieds et prends le temps de penser. Je décide d'écrire, mais comment ? Je commence, je bloque et je pense encore, seulement pour recommencer. Pauvre ciel nuageux ! Comment puis-je transmettre mes sentiments ? Avec honnêteté peut-être. Après tout, je me souviens bien : Ca a commencé par un froid soir de novembre...

Jessica

C'est drôle cette finale circulaire. Julien doute que cela puisse venir d'elle, à moins que les médecins se mettent maintenant à réfléchir des jours avant de pondre une lettre songée. Il y a même une mise en abyme dans cette lettre, elle parle d'une lettre qu'elle veut lui écrire, alors que c'est à l'intérieur de la lettre qu'elle dit cela. Peut-être que Julien a trop étudié ces derniers temps, il ne peut plus recevoir une lettre d'amour sans trop l'analyser. C'est presque une bonne chose si Mathilde ne lui envoie pas ses lettres, il saurait en détruire la poésie et la passion à coups d'analyse.

 

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Julien pourrait sembler loin des jeunes de son temps, mais au contraire il se tient bien informé, il lit les journaux tous les jours. Non pas qu'il croit que les journaux en ce monde fassent la loi et rapportent en toute objectivité les événements du monde, bien au contraire,

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aucun journal sur cette planète n'aborde les mêmes sujets et si certaines nouvelles sont incontournables, tous racontent le contraire de l'autre. Ces derniers temps, les médias assommaient une génération qu'ils se plaisaient à appeler perdue, c'est-à-dire la génération X.

— Dieu qu'ils font chier les Américains qui viennent de découvrir la génération X et qui l'ont emmenée sur la croix en pleurant et affirmant que c'était la faute de l'autre génération! Pas du tout ! Réveillez-vous, agissez, passez donc par-dessus ce qu'ils essayent de vous faire gober, ne vous en prenez qu'à vous si rien n'a fonctionné, si vous avez été assez caves pour accepter que vous étiez niais sans réagir ! Ils se targuent d'avoir été renfloués, d'accord. Ils ont été incapables de se réveiller, de se trouver des leaders lobbyistes influents, une voix à travers les médias, se trouver des auteurs. Ils en ont enfin trouvé un, Coupland, ils l'ont élevé au rang de Dieu. Dieu merci, il appartient à la littérature, vont-ils commencer à lire autre chose que les revues de rock ? Kurt Cobain, le néantiste, parti rejoindre le néant. S'il savait que l'on a fait de sa mort l'opportunité rêvée de dire aux jeunes de ne pas se suicider. Message aux dépressifs, "continuez encore un peu juste pour voir". Voir quoi? Ils n'ont peut-être pas compris que l'on ne veut pas finir dans un bureau avec une petite famille et une maison et une automobile ? Les films nous ont bien trop formés! On veut de la drogue, des autos sports, de l'argent, de la gloire, le voyage (initiatique S.V.P., restructuration de l'humain en Dieu), on veut du néant !

On veut se suicider ! mais pas avant le meurtre de la génération précédente. Je me trompe sûrement, on veut juste une belle petite copine dans notre lit, en espérant qu'elle ne nous trompera pas trop. On veut un job d'administrateur dans une tour gouvernementale dans le centre-ville. We will be so happy to be alive ! We need nothing more than our pay cheque, girlfriend and to occasionally fuck someone else. Ça me donne envie de m'enterrer vivant dans la cour, ce serait une vraie expérience, surtout lorsque fait à froid. Hé ! je suis un drogué maintenant, j'ai pris de la drogue à la dernière soirée de Jean, je suis comme tous mes amis de collège rendus à Montréal ! La génération X, droguée à mort, s'apitoyant sur son sort, qu'elle crève !

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C'est la fin de l'année scolaire, le dernier travail long de Julien est enfin remis, il ne travaille plus au télémarketing, il n'en pouvait plus. Il respire déjà mieux. Il faut l'avouer, il devenait fou. Il commence à pardonner à ses professeurs leur vacheté qui fait qu'ils lui donnent un C plutôt qu'un B quand il aurait peut-être dû avoir un A. Juste parce qu'ils doivent se déplacer jusqu'au secrétariat pour changer sa note. Deux semaines de retard, il se retrouve à la queue de la classe, en arrière de travaux comme ceux du garçon et de la fille qu'il a justement lus dans le cours de Mme Bourdon. C'est-à-dire une erreur à toutes les lignes, aucune structure, aucune réflexion avant l'écrit, à côté de la plaque comme ce n'est pas possible. Résultat ? Ils ont eu B+ que Murielle lui a dit. Pas de problème. Ils entreraient en maîtrise à sa place ? Julien s'en fout. Son calvaire est fini, le leur aussi semble-t-il.

— Paris ! me voilà !

C'est drôle, il n'a pas eu de tendances suicidaires depuis un temps. À réfléchir sur le sens qu'il peut donner à l'existence, en admettant que le sens est facultatif, il se demandait quel objectif valait encore la peine d'être suivi, laquelle chose importait suffisamment qu'il faille qu'il reste en vie. Il est certainement normal qu'il se sente entre ciel et terre, l'Université d'Ottawa est incapable de prendre une décision sur son cas et il n'a aucune nouvelle des universités de Paris. Ils sont tellement cons, Paris VII et Paris III lui ont renvoyé sa lettre pour la deuxième fois, dans ces conditions il abandonne. Un pays capable de se perdre dans sa bureaucratie au point de lui retourner deux fois une demande d'admission via l'océan, ça fait peur et c'est certainement pire que le Canada question formalités.

Julien refuse de lutter contre la bureaucratie, surtout s'il s'agit de mesures de découragement. Il s'est inscrit en génie, échec lamentable en littérature, il va devenir ingénieur. Voilà où il en est, sans trop savoir où il sera dans quatre mois, sans même avoir de travail à l'heure actuelle, avec l'impression nette de perdre son temps.

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Il continue sa vie de coupable, il souffre de ne pas travailler, de ne pas avoir d'argent, de ne pas chercher fort fort. Il vient encore de se faire rabrouer par sa mère. Elle lui a dit qu'il fallait qu'il compte ni sur elle ni sur son père, parce qu'il déménage dans sa nouvelle maison qu'il louera avec Odette, sa nouvelle blonde. Non plus sur Dominique, sa sœur, qui signait ce soir l'acquisition du terrain qui verra naître d'ici la mi-juillet sa belle maison de 115 000 $. Bien sûr, Julien peut crever dans le fin fond d'Ottawa sans recevoir l'aide de personne. Le hic c'est que l'argument favori de ses parents pour justifier cet abandon, celui de son voyage en Europe de l'an passé, est trop loin pour servir à justifier ce manque de fraternité. On voit bien l'altruisme familial, on lui a encore fait comprendre que sa sœur n'avait presque jamais demandé d'argent. Bon Dieu, ils lui ont donné à peine 600 $ cette année, n'est-ce pas merveilleux ? Pour être honnête avec lui-même, il ajoute les 300 $ qu'il a reçus à Noël. On est loin du compte des 9000 $ que le gouvernement les oblige à lui donner pour l'aider dans ses études. Encore une autre autorité qui s'appuie sur des faussetés pour lui en donner un minimum, tout juste assez pour couvrir les frais de scolarité à crédit, alors qu'elle en jette des 10 000 $ par-ci par-là aux autres étudiants qui en reçoivent déjà de leurs parents. En plus il y en a des tas qui ont réussi à tromper le système, ou bien leur famille est à la limite de ce qu'il faut gagner pour que le pauvre étudiant devienne riche. Si le gouvernement calcule que ses parents peuvent l'aider, ils peuvent. Et sa sœur, elle en a reçu autant que lui de l'argent, la première année le père a tout payé. Lui, le père l'a aidé la deuxième année seulement, et pas beaucoup, il travaillait déjà vingt-cinq heures par semaine. Ah, s'il avait étudié l'ingénierie, cela aurait été tout autre.

La planète s'est arrêtée de tourner, peu importe où il sera en septembre, le pire est à craindre. Demain il a une entrevue avec le Musée des technologies. Il n'a pas eu le job à la librairie du Musée des beaux arts après deux entrevues. Deux entrevues pour se faire refu

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ser. Faut dire qu'il était arrivé vingt minutes en retard la première fois. Mais ce n'est pas un signe, arriver en retard ou non à l'entrevue ne change rien. La première entrevue était dans la poche, le bonhomme avait une femme allemande, il avait lu Hermann Broch, La Mort de Virgile. Et, au lieu de le traiter de cave, Julien lui a dit qu'il avait eu raison d'abandonner son B.A. concentration en philosophie alors qu'il ne lui manquait qu'un seul cours à faire. Cet homme l'a rappelé aujourd'hui pour s'excuser, il est désolé qu'il n'ait pas été choisi.

— Après deux entrevues, tu parles, la prochaine fois je vais demander toute la démarche relative aux entrevues et si c'est trop compliqué, je me réserve le droit de les envoyer royalement chier. Le récipiendaire aussi a des droits vous savez ? Bref, il m'a souhaité bonne chance et m'a encore dit qu'il était désolé que l'autre ait décidé de prendre une vieille truie qui avait plus d'expérience que moi sur une caisse enregistreuse, ou une belle petite femme à jupe serrée coincée dans la craque de son derrière. Vous pensez que je suis misogyne ? Bon. Le deuxième à me faire passer l'entrevue avait l'air d'une vieille tapette, les jambes croisées, avec ça j'étais sûr d'avoir l'emploi. Semble-t-il, il est plus masculin que je ne le croyais, même avec ses airs. Le premier avait l'air d'un fatigant que tu as juste envie d'y dire: fiche-moi la paix ! Ils m'ont l'air de foutre pas mal rien dans leur emploi respectif, mais ça c'est encore unpréjugé. Mais enfin, vive les préjugés, c'est à cause d'eux que je ne réussis pas à me trouver du travail. Et bande d'hypocrites, des préjugés vous en avez plus que moi, parce que moi je fais l'effort d'arrêter de penser quand je vois la grosse truie, puis vous autres vous le pensez très bien et vous ne l'engagez pas. Les statistiques ne mentent pas là-dessus. Tant souffrir pour des petites jobines à salaire minimum, après quatre ans d'université. On se lamente que les jeunes ne connaissent rien à leur grammaire et ceux qui s'y sont consacrés crèvent de faim. Eh bien moi je vous le dis, ne perdez pas votre temps avec la grammaire, vaut mieux aller en génie puisque l'on ne jure que par les machines. C'est un domaine plus logique, concret, stable, où l'on ne crève pas de faim.

Il y va d'ailleurs en génie, on le refusera en maîtrise. Dieu qu'il les méprise, il les méprise tellement ces professeurs de français du département. Sa réputation est telle, de toute façon, que dans ses propres intérêts il ne lui faut surtout pas y faire sa maîtrise. Ou alors s'effacer complètement, mais ça, il sait que c'est impossible. Se pourrait-il qu'il se retrouve

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en génie ? Fier d'y être en plus, parce qu'on l'a carrément rejeté. Julien va être un ingénieur frustré. Mais il n'est pas dupe, il va retrouver des cliques identiques en génie, pire, il va en retrouver des plus organisées à Paris. Mêlées aux politiciens, compétition, etc. Le monde dans lequel on vit est bien sombre, c'est vrai que de ne pas être naïf étouffe. Il aimerait mieux ne rien savoir. Il a mangé avec une fille dernièrement, elle était dans un de ses cours, Vanvinthorpe. Julien lui a raconté la soirée chez Jean, les gens qui prenaient de la drogue. Julien pensait trouver du réconfort, à savoir, ne pas être le seul naïf dans la ville qui ne savait pas que sa whole génération X was on drugs. Malheureusement elle prend de la drogue trois à quatre fois par semaine, c'est bien normal, tous ses amis sans exception en prennent. Julien n'a pas osé lui demander si cela allait jusqu'aux drogues dures. Faut pas se leurrer, elle aurait dit comme les autres que les drogues dures c'est seulement de temps en temps, c'est-à-dire assez souvent.

— Chose certaine, ils ne m'auront pas. Pas parce que je suis un lavé du cerveau contre la drogue, ce qui serait peut-être vrai dans le fond, mais plutôt parce que... je pense que je suis assez découragé comme ça, assez alcoolique aussi.

Julien a rencontré deux fois dernièrement le prof de français, celle avec qui il n'a pas fait grand-chose au lit, mais assez pour provoquer une crise entre lui et Clélia. Au Market Station, elle était avec un homme, ils ont rient de lui à s'étouffer quand ils ont su qu'il ne connaissait pas le couple le plus célèbre de Paris du moment. Ils ont écrit des choses, paraît-il, on lui a répété leurs noms cinq fois, il lui est impossible de s'en rappeler.

— Essayer de me faire passer pour un jeune con qui ne connaît rien parce que j'ignore qui est le couple le plus célèbre de Paris, cela par des crétins qui perdent leur temps dans le fond d'un bar d'Ottawa, c'est le comble de la médiocrité. Peut-on vivre tant que ça aux dépens des autres ? Se peut-il, se prendre pour si hautain ? Bref, elle et son copain ont bien ri de moi, ça leur a fait plaisir, dans le fond je les prends en pitié.

Il est quatre heures du matin et demain j'ai une entrevue pour entrer dans la vie active de la société, je vais peut-être devenir hôte pour accueillir les touristes pourris qui ont décidé de sortir de leur salon pour venir s'enfermer dans les musées, les pauvres.

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Hier sa mère lui a appris que son voisin, M. Shaw, est mort. M. Shaw vient d'on ne sait où, il habite la maison sur le coin de la rue à côté de M. Gagné. Après la guerre, semblerait que M. Shaw soit resté ici avec sa femme. Cette dernière est morte tôt, il est demeuré seul. Ne dépensant nullement (il n'avait pas d'automobile, et on sait que souvent ça coûte plus cher qu'une maison) il avait amassé beaucoup d'argent à la banque. Gagné, pas fou, s'est occupé de lui tant qu'il a pu. Il va hériter. Tant mieux pour lui, de toute façon il le mérite. Plus que la soudaine famille de sept frères qu'on vient de découvrir et qui arrive par le prochain vol. Ce qui chicote Julien, c'est le fils du père. Il n'a jamais rien foutu de sa peau, il a abandonné l'école très tôt après avoir doublé toutes ses années, il travaillait avec son père comme laitier jusqu'à ce qu'il parte sa propre ronde (à 17 ou 18 ans peut-être) et qu'il fasse autant d'argent que le père, en restant chez son père. Il s'est acheté une voiture de 30 000 $ l'an passé. Bref, ce jeune imbécile vient d'hériter d'une maison, il pourra bientôt se marier avec sa charmante petite copine qu'il sort depuis quelques années.

— Et moi ? Moi ! Parti de chez mes parents voilà trois ans, j'ai dû me débrouiller pour payer toutes mes études, j'en a pour 40 ans à rembourser mon hypothèque. Je fourre le chien pour me trouver un emploi à seulement sept dollars l'heure et j'en suis incapable, semblerait que je suis trop incompétent. Je veux continuer à la maîtrise pour m'endetter davantage, pour rien. Je n'arrive pas à payer mon loyer, je ne pense surtout pas à m'acheter une voiture (je vais mourir dans les autobus, sinon écrasé sous un, après avoir tant payé pour ça). Puis, couronne sur le gâteau, je partirais pour Paris mourir de faim.

Peut-être vaut-il mieux pour Alain Gagné, le fils, que les choses tournent ainsi. Le pauvre, pour avoir tant doublé à l'école, Julien suppose qu'il était dyslexique, ou souffrait d'une carence marquée de motivation. Comment aurait-il pu s'en sortir si tout ne lui était pas tombé du ciel

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— Alain Gagné, je te souhaite bonne vie ! Maintenant je vais vite t'oublier.

Julien se demande parfois ce que sont devenus tous ses autres amis d'enfance. Peau-de-pet, par exemple. Il est sombré dans la drogue (encore un qui est de sa génération), il s'est fait prendre à voler, bref, ça ne surprendrait pas Julien d'apprendre qu'il soit en prison. Même chose pour Kipao, il ignore sur quelle drogue il était, mais sa mère le rencontrait à toutes les réunions d'alcolos, il en est devenu schizophrène, voyait des monstres partout (ça ressemble à Julien). Scott Maine, s'il n'était pas sur la drogue alors que ses parents étaient reconnus pour être les drogués de la ville, ce serait bien surprenant. Annick Boucher est si heureuse dans son mariage, tant mieux pour elle, ça ne durera pas. Julien ne s'explique nullement d'ailleurs pourquoi il s'est mis à pleurer comme un déchaîné à son mariage, il a été obligé de partir tellement il pleurait à chaudes larmes. Ça ne lui était jamais arrivé. Neil, un de ses amis d'Ottawa, lui a raconté que la même chose lui était arrivée lorsqu'il a fait une fugue quand il habitait chez de la parenté en Tchécoslovaquie. Il était entré dans une église où on célébrait un mariage et il s'est mis à pleurer comme un bébé, qu'il disait. Julien se souvient qu'il avait parlé avec l'amie de Joconde, Suzette, qui lui avait raconté en long et en large son mari devenu impuissant, elle et ses quatre belles-sœurs qui trompaient leur mari aller-retour, la relation secrète de son amie Joconde avec le père de Julien, d'elle-même qui s'intéressait à son père mais qui n'oserait jamais voler son père à Joconde, alors que son père couche avec Joconde juste pour lui faire plaisir. D'un autre côté il voyait la belle Annick avec son jeune homme pur, quelle grâce et quel calvaire s'en venait ? Et lui, perdu dans le fond de Jonquière, convaincu qu'il était seul au monde à ne pas connaître l'amour, convaincu qu'il allait mourir dans l'ascétisme involontaire le plus complet, société pourrie qui s'offrait à ses yeux, en lui crachant dessus. Julien lui a demandé à la Suzette : "Et tu crois en Dieu ?" Elle lui a répondu : "Il demeure mon maître, mais je vais profiter de la vie". Elle lui a dit aussi comment son curé en lequel elle avait tant confiance, qu'elle écoutait comme si c'était la voix de Dieu, était lui aussi corrompu. Il couche avec tout plein de femmes, il a un presbytère à lui tout seul, deux servantes à tout faire, une voiture de fou, un chalet (maison secondaire) et le reste elle n'a pas trop voulu lui en parler.

Sachant cela, ce curé se permettait encore de faire une morale de l'enfer à Suzette. Julien

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se demande aujourd'hui si elle lui a rendu service en lui ouvrant les yeux au point qu'ils lui en sont sortis de la tête. Comment voulez-vous qu'un jeune puisse vouloir vivre en voyant ça ? Pas parce que c'est immoral, tout est bien, il s'agit de conventions. Le problème c'est que c'est tout le contraire de ce qu'on lui enseigne.

— C'est, genre, on vous offre une morale, des valeurs, et plus tu avances, plus tu te rends compte que ça te culpabilise au maximum, tu veux mourir, et tu te rends compte qu'il n'y en a pas un maudit qui s'en préoccupe de cette morale ou de ces valeurs.

Julien se demande comment ils ont encore la force de dénoncer l'avortement ou l'homosexualité. C'est drôle de voir comment ceux qui sont loin du problème, ou ceux qui n'ont pas voulu s'y confronter, sont ceux qui ne l'acceptent pas. Quand ton fils ou ta fille est homosexuel(le) ou que ta fille tombe enceinte dans des circonstances douteuses, tu l'acceptes bien assez raide, et là tu t'insurges contre les vieilles qui pensent que le Sida est un cadeau de Dieu et que l'avortement est un meurtre au premier degré. Le dicton populaire le dit, la vie elle-même est une maladie transmissible sexuellement.

— La prière est inutile. Inutile, inutile, inutile.

La mère de Julien a téléphoné chez Clélia pendant qu'il était sur le toit, travaillant pour ses beaux-parents. Elle lui a raconté qu'elle priait pour qu'il se trouve un emploi d'été. Elle s'est vite rétractée pour lui dire qu'elle blaguait.

— Bien sûr que non ! Mais prier, qu'est-ce que ça donne quand l'autre femme avec qui j'ai parlé l'autre jour, qui n'a jamais cessé de prier, a perdu son mari écrasé sous une voiture, son fils mort noyé à la pêche, sa sœur morte intoxiquée par une mauvaise prescription du médecin et son frère mort brûlé dans un incendie causé par de l'huile à patates frites ? Elle est à côté de la plaque. Qu'est-ce qui est mieux pour le destin de l'humanité, pour le destin d'un de ses individus? L'individu l'ignore certainement si effectivement Dieu est là pour le guider. Et ses prières ne changeront rien à l'affaire. La souffrance a pour seul but, apparemment, de nous faire acquérir certaines connaissances, la première, celle que la prière n'influence pas les événements.

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Julien a demandé à la vieille dame qui a perdu son mari ce qu'elle avait appris là-dedans. Elle ne semblait pas en être consciente, elle demeurait incertaine. Elle remerciait Dieu de l'avoir épargnée, ne s'est pas posé la question du pourquoi. Elle lui a non seulement raconté en détail la mort de toute sa famille, mais l'a aussi racontée avant l'arrivée de Julien à tout le monde présent au repas d'action de grâce de Jim. Le petit fils de la femme a dit qu'elle n'arrêtait pas d'en parler. Julien a d'ailleurs fini par lui promettre de l'emmener avec lui à Paris s'il devait y aller (!). Il lui semble que les gens qui prient évitent les vraies questions. Évitent de voir certains avantages en des moments plutôt affreux, ou du moins refusent d'en voir les conséquences. Ils prient mais acceptent que les choses se soient passées tel quel, ils disent que c'est le destin et Dieu.

— Ce qui revient à dire que la prière est inutile. Sinon, si la prière influence quelque chose, par exemple en envoyant des ondes positives envers quelqu'un, alors la prière ne suffit peut-être pas puisque qu'ils crèvent de toute façon. S'il y a la fatalité, les ondes positives sont inutiles. Quant aux déterminismes, évidemment que la prière ne peut rien contre ça si en un tel contexte, telle chose ne peut pas ne pas arriver. De toute manière, exiger quelque chose de son Dieu me semble mesquin en rapport à ce que ceux qui prient sont effectivement prêts à faire pour lui et son message d'amour. Ceci dit, on peut se satisfaire à espérer que l'on ne mourra pas, à espérer que Dieu existe, à espérer qu'une vie meilleure nous attend, à espérer que la fin du monde est toute proche, mais il ne faut pas oublier que le désespoir tue.

En parlant de la famille, la petite cousine Marie-Anne est venue à Ottawa voilà deux semaines. Elle savait que Clélia s'était fait avortée. Un autre cousin de Julien le savait lorsqu'il lui a avoué au bar le Caméléon à Chicoutimi dans le temps de Noël. Toute la famille, des deux côtés, est au courant de l'avortement de Clélia qui a eu lieu voilà quelques mois. Le tout caché comme ce n'est pas possible. Sujet tabou. On en parle dans son dos, à son insu, on n'ose même pas lui dire qui a dit quoi à qui. Il a fait la grosse nouvelle de la famille. Julien n'entend jamais rien d'eux, il se demande souvent s'ils existent encore et voilà qu'ils l'ont tous jugé sans en savoir plus que le fait qu'il ait mis enceinte sa copine et qu'ils se soient débarrassé de l'enfant. Ça résume tout. Voilà ce qu'il fait loin dans le fond d'Ottawa, il se cache de nous, il met enceinte des filles qui se font avorter ensuite.

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— Et eux ? Ah ! Ils sont purs, ce qui explique leurs commérages. Tabou, tabou, tabou ! Comment vais-je me sentir à Noël ? Écoutez tous ! Je suis immoral ! Jamais. Que ça reste tabou s'il le faut, ou qu'ils viennent m'en parler individuellement.

Julien ne veut surtout pas que la famille se mette à faire la même chose que la maudite Marie-Anne au dernier dîner du jour de l'an chez la grand-mère. Elle a commencé à pointer Julien et Clélia et à parler de choses que l'on aurait peut-être voulu garder secrètes. Pierre-Marc a repris en disant : "Qu'est-ce que tu ferais si c'était vrai ?", puis Julien a manqué le reste de la conversation. Ce qu'il sait c'est qu'on a dit à Pierre-Marc de sacrer le camp chez tante Tania. On pensait, jusqu'à la venue de Marie-Anne à Ottawa, que c'était la sœur de Julien qui avait fait l'hypocrite et avait elle-même raconter des choses ensuite répétées par Marie-Anne. Les grandes justifications de fou de sa sœur qui ont suivi ont laissé à Julien et à Clélia un goût amer. Ils n'ont jamais vraiment compris ce qui s'est passé, à dire franchement, ils s'en fichent. Julien y repense aujourd'hui parce que l'hypocrisie de l'humain n'a pas de limite.

— Moi aussi je suis hypocrite, je l'avoue sans crainte, vous ne pourrez donc pas m'accuser d'accuser les autres sans que je ne m'accuse moi. Quand donc suis-je le plus hypocrite ? Il me semble très difficile de ne pas être hypocrite dans la société où l'on vit. Si je garde pour moi mes mauvaises pensées, je suis hypocrite. Si je les dis sans que la personne concernée les entende, je suis hypocrite. Si je dis tout ce que je pense à tout le monde, je ne suis pas hypocrite, mais je n'ai plus d'ami ni aucune crédibilité.

Il lui serait impossible d'avoir un emploi ou de travailler avec qui que ce soit si l'on connaissait toute sa vie.

— Soyons hypocrite donc, à moins d'être pur, de changer toutes nos idées négatives en positives, de devenir un saint, alors il est facile de ne pas être hypocrite.

De toute façon il est possible d'essayer d'être moins hypocrite et c'est ce qu'il se propose de faire.

— Mais il est difficile de ne pas être hypocrite dans un monde d'hypocrisie, lorsque nos institutions elles-mêmes jusqu'aux religions sont basées sur l'hypocrisie et ne cessent de l'encourager.

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Julien, en jeune idéaliste universitaire, s'était mis dans la tête qu'il pourrait changer certaines choses aux mentalités sociales. Dans les dernières années, bien des courants de pensées ont changé et les mœurs avec eux. Il admirait les gens qui s'étaient battus tout ce temps aux premières lignes pour accéder au droit à l'avortement par exemple. Et il avait envie de faire entendre raison à ces Anglais de la vieille génération encore trop conservateurs à son goût. Il a écrit un article pour le journal The Citizen afin de contredire un paquet de lettres dans la rubrique votre opinion qui crient contre l'avortement, pour la femme à la maison, au retour de la Bible dans la vie de tous les jours comme livre de lois et guide de conduite en prônant le retour du peuple à l'église le dimanche. Il fallait également dénoncer les vieilles qui depuis un bout de temps se plaisaient à dire que Dieu a créé Adam et Ève, et non Adam et Steve. Elles tentaient de justifier ainsi le rejet de tout droit aux gays. En particulier le nouveau projet de loi en Ontario qui reconnaîtrait les couples homosexuels et leur donnerait les mêmes avantages sociaux qu'aux couples hétérosexuels. Julien cherchait à s'insurger contre toute atteinte à sa liberté ou celle de ses amis. Les sujets à n'étaient pas bien difficiles à cerner, il s'agissait de revendiquer exactement tout le contraire de ce que les religieux tentaient d'imposer. Un forum de discussion allait prendre place bientôt à l'université et cette fois il avait l'intention d'aller défendre son point de vue en rapport aux prochains projets de loi qui concernent entre autres l'euthanasie et les revendications autochtones. Entre-temps, cependant, il vient de se faire dire non pour un emploi au Musée des technologies.

— Pas assez compétent pour accueillir les touristes et leur montrer une vieille locomotive en leur disant voici une vieille locomotive.

Julien commence à être habitué ces temps-ci à des refus.

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Voilà, fallait s'y attendre, on l'a refusé en maîtrise à l'Université d'Ottawa. Alors comme tout le monde, lors d'un cuisant échec, il va se justifier. Il le faut, l'humain qui ne se justifie pas s'apitoie, se replie, se suicide. La lettre de M. Gallois ne l'a presque pas ébranlé. Julien dit presque pas, mais elle lui a donné un méchant bon coup de pied.

— Bien sûr que je suis cruche, pas plus qu'un autre. J'ai coulé une session de droit moi, je n'ai pas fait quatre ans de littérature, on m'a crédité un an de CÉGEP parce que j'ai commencé au Québec et continué en Ontario. Ce qui fait que pour remonter une moyenne pondérée de trou du cul, c'est impossible. C'est mon style de réussir l'impossible, pas cette fois. De un, notre bureaucratie est si grande qu'un 0.1 tue, ou de deux, on respecte la bureaucratie quand ça fait notre affaire. Des petites conasses et des petits conards avec les mêmes résultats, le département en a accepté beaucoup. S'agissait de prendre un ou deux cours en même temps que la maîtrise pour avoir la moyenne. Moi c'est différent, je paye pour mon insolence. Vais-je comprendre ? Vais-je enfin revenir sur Terre ? Prendre mon coin sans dire un mot ? Non. C'est de famille, c'est héréditaire. J'ai toujours parlé comme une caduque, du reste, on ne change pas sa nature.

Julien les aura poussés à bout, le ton de la première lettre de Gallois aurait dû le convaincre dès le départ qu'il n'existait pas d'objectivité dans son cas. Julien croyait être intelligent en se procurant une lettre de référence de chacun des pires ennemis du département, quelle erreur. M. Vachecourt avait déjà une idée défavorable envers lui. Il a manqué plus de la moitié de ses cours, à deux reprises. Alors lorsqu'il est arrivé sur la table du comité - parce que c'est lui qui est chargé de prendre la décision finale - et qu'il a vu la lettre de Laffite, son ennemie, le mal de ventre lui a pris. Surtout avec leur bataille lors de la réunion du département. Julien et Laffite étaient contre Vachecourt. Julien croyait qu'entre adultes on pouvait rire de futilités pareilles.

— Entre adultes... j'oublie justement que moi je n'en suis pas un. Pour eux, les adultes, la

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vie est sérieuse. Bref, j'aimerais mieux croire que tout cela n'existe pas. Que justement je ne fais que m'en inventer pour me rassurer, que je ne suis pas si cruche et que, dans le fond, il ne me reste plus qu'à me trouver un travail dans une cabane qui vend des hamburgers. Mais ça aussi je suis trop cruche pour ça, en fait, je ne sers à rien, ce qui est extraordinaire quand on sait tout ce qu'il y a à faire dans cette ménagerie qu'est notre société. Mais ça fait deux coups bas que je reçois de ce département et ça me fait chier. Le premier c'est l'histoire de Daniel Poliquin à qui on avait dit des bobards que je n'avais jamais racontés à son sujet, le deuxième c'est la lettre de référence de Laffite qui comme par hasard ne s'est jamais rendue au bureau de Gallois.

Le pire c'est qu'il va être refusé à l'Université du Québec à Montréal aussi. Julien commence sérieusement à se poser des questions sur ses lettres de références. Dans le fond, c'est le temps d'être fataliste. Les événements s'arrangent pour l'obliger à aller à Paris ou pour l'obliger à demeurer avec Clélia et entrer comme elle en génie. La seule chose qu'il faut éviter de faire, c'est de se demander pourquoi, parce qu'alors là, on se perd. En fait, c'est toujours après que l'on peut se poser la question, parce qu'enfin on sait ce qui est arrivé qui ne serait pas arrivé si les événements s'étaient produits autrement.

Bon, c'est fini, parlons de l'actualité. Les problèmes moraux des Ontariens. Selon eux, il existe une marge énorme entre la Bible et les lois actuelles du gouvernement et il est temps de faire disparaître ce fossé. L'Église est débarquée en vrac là-dedans, elle qu'on croyait morte depuis des lustres. On dirait d'ailleurs une campagne d'image. Elle va aller se chercher une nouvelle génération de fidèles obnubilés sur le dos de ses enfants pauvres. Elle vient de ressusciter ! Et ces pauvres Anglais qui sont déjà ce qui existe de plus conservateurs dans le monde.

Un Anglais, ici à Ottawa, ça se couche à 21h. Les enfants des Anglais se couchent à 22h30. Les restaurants ferment à 22h, sauf dans le marché, pour accommoder les touristes peu habitués à un tel régime. Les bars ferment à 1h. Ce qui est tôt parce que la mentalité est comme au Québec. On sort à 23h dans les bars, alors ça fait seulement deux heures de boucane et de bière, de danse et de calvaire.

C'est que les Anglais vont à Québec jusqu'à 3h ensuite, ils ont juste à traverser le pont.

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Julien se demande ce que fait le reste de l'Ontario ? Ils font probablement comme en Alberta (une autre société d'extrême droite), ils sortent à 8h du soir, alors à une heure ils sont crevés morts. Pas comme en France, ses amis lui disaient qu'ils sortaient toute la nuit, allaient déjeuner à 6h du matin, retournaient dans le bar jusqu'à midi.

— Quessessa ? Là, c'est trop pour moi. C'est de valeur que je doive quitter les Ontariens bientôt. Pour Paris justement ! Quitter un milieu si anglophone, moi qui m'y étais enfin incrusté, qui lisais The Citizen, qui pleurais au rythme des Anglo-Canadiens, qui a même pris part à leurs débats sur la conscience...

 

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Le voilà encore déprimé aujourd'hui. Il essaie d'identifier pourquoi, il en est incapable. Insécurité, il suppose. Ne pas savoir ce qui va se passer dans sa vie dans trois mois. Il pourrait bien être à Paris. Il vient de parler à sa mère, elle ne semble pas avoir réagi lorsqu'il lui a dit qu'il n'avait pas été accepté en maîtrise à l'Université d'Ottawa. Par contre, elle s'est mise à paniquer lorsqu'il lui a dit qu'il irait en génie électrique probablement : "Eh maudit, on te l'a toujours dit que tu perdais ton temps en littérature, ça va rien te donner, tu vas payer tes dettes toute ta vie !"

— Pour eux, on ne fait pas un B.A. par plaisir, on le fait pour l'avenir. C'est vrai. Maintenant que je me suis bien amusé en littérature, avec mes 25 000 $ de dettes, je vais passer aux choses sérieuses. Je vais m'acheter un fusil. C'est que ma vie n'est qu'un échec constant. Comme disait Nathalie, les gens sont incapables d'apprécier une marche dans les bois, et comme dirait Artaud, les gens sont pressés et marchent dans toutes les directions, on croirait qu'ils sont prêts à construire un nouvel univers, mais non ! : "Je suis foutu, com-plè-te-ment fou-tu... Regardez-moi ces gens. Qu'est-ce que c'est que ça ? À quoi sert-il qu'il y ait tant d'hommes sur la terre ? Vous les voyez se démener, se précipiter. On croirait qu'ils vont faire quelque chose d'intéressant. Mais pensez-vous. Ils ne pensent qu'à gagner de l'argent, à bouffer, à baiser, c'est tout. À quoi sert-il, leur vie ?"Avec un tel rejet des valeurs sociétaires,

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on comprend qu'à vouloir se démarquer de la masse on l'ait enfermé. Après toutes mes lectures à son sujet, ça me donne l'impression que l'homme n'avait pas de sexualité. Ou poussé à la limite de l'idiome, il aurait utilisé toute son énergie sexuelle à tenter de sortir de son moi intérieur. Il tente de démystifier et démythifier la chrétienté, ou du moins la religion, ainsi que le système du savoir.

C'est drôle que ce soit un fou qui arrive à nous faire comprendre que le savoir n'est qu'une convention qu'on peut rejeter, puis du même coup, se faire enfermer pour un tel rejet. L'homme est devenu acteur omniscient permanent.

 

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Dans le cours de M. Lemire, les premières fois qu'il avait remarqué Nathalie, elle le faisait rêver. Il avait écrit: "La fille du cours d'Anne Hébert, elle sort d'on ne sait où, son accent d'un autre matin, comme elle s'habille, elle projette admiration. Elle voyage beaucoup. Jeune la fille, voix sensuelle et romantique, mature pour son âge. Serais-je que j'appartiens maintenant au monde des adultes, je suis déjà trop vieux pour avoir un petit cousin là où je vais. Moi qui veux peut-être vivre pour tant de jeunesse, qui m'oblige à m'étouffer. Je tuerais Clélia que j'aime alors que je veux mourir avec elle, là le paradoxe et le dilemme. Que faire? Il me faut connaître tout le monde afin de me convaincre que rien ne m'intéresse, ou oublier tout le monde pour me consacrer à Clélia. Il me faudrait coucher avec Nathalie sans conséquences. Mais c'est trop dangereux car on ne peut faire confiance à personne et on ne peut faire confiance à sa conscience. Je recherche ma liberté, mais elle me coûte trop cher."

Ainsi il pensait coucher avec Nathalie. Il le lui avait même dit, après lui avoir avoué que ce serait mal. Elle n'a pas répondu, il n'a pas poussé plus loin. Elle aussi était en relation à distance, avec un garçon des Pays-bas. De toute façon il n'aurait pas voulu tromper Clélia, même s'il l'a fait avec Mathilde. D'ailleurs, Clélia est venue ce soir et ils ont fait l'amour comme des malades. Il l'aime vraiment. Il lui serait très difficile de la laisser pour Paris. S'il pouvait, il l'épouserait, il le lui a dit ce soir. Mais cela ne garantirait en rien une fidélité

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mutuelle. Et la seule pensée qu'elle le tromperait l'empêche de vouloir continuer. Cela évidemment parce que lui-même veut être fidèle. Autrement il s'en ficherait un peu. Est-ce bien vrai ? Du moins il endurerait qu'elle le trompe. Mais il ne veut pas de ce genre de relation. Il voudrait une maison en France, avec elle, loin de tout homme intéressant éventuel.

 

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Enfin, il a décroché un emploi non pas pour 6,75 $ de l'heure à pourrir à l'intérieur du National Gallery, ni pour 9,40 $ à étouffer à l'intérieur du Musée des technologies, mais un travail misérable de serveur au Musée des beaux arts (traduction française du National Gallery), pour 5,80 $ de l'heure, plus les pourboires. À son avis, cela devrait surpasser les 10 $ de l'heure, comme l'été passé à Val-Jalbert où il travaillait comme serveur. Le destin s'est finalement bien débrouillé, il pense que s'il avait eu un choix à faire parmi ses quatre entrevues et ses trois emplois, il aurait choisi celui qu'il a eu. Surtout parce qu'il est à l'extérieur et que les horaires sont moins disparates que les deux autres. Il a toutes ses soirées libres, congé lundi et mardi. Pas en même temps que Clélia, hélas. Julien pense pouvoir ramasser au moins 1 500 $ cet été. Cela doit bien faire rire celui qui gagne 40 000 $ et plus par année, même ceux qui gagnent 30 000 $, et ils sont nombreux. Mais ils sont nombreux aussi ceux qui se morfondent sur les petites jobines fatigantes qui donnent des cacahuètes. Enfin, que voulez-vous, lui il est, à l'heure actuelle, une des personnes les plus pauvres de la planète. Parce que les pauvres que l'on rencontre dans la rue n'ont pas 25 000 $ de dettes, même si, comme lui, ils crèvent de faim. Julien ne parle pas de ceux qui ont un million de dettes et qui mangent du filet mignon. Ils déclareraient faillite demain matin qu'ils mangeraient encore du filet mignon la semaine prochaine.

Julien a menti à son père pour avoir l'argent nécessaire pour l'engouffrer à la Librairie de la Capitale: 132 $ à peu près, taxes incluses, pour deux livres de l'œuvre complète d'Artaud.

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C'est extravagant. Il a inventé à son père que la banque l'avait appelé pour les 60 $ de son prêt ordinateur. C'est vrai qu'elle l'a appelé, mais jeudi passé.

Cette année c'est 40 $ d'intérêts à payer trimestriellement au lieu de 60 $. Ne lui demandez pas pourquoi, il est comme le Canadien moyen, il paye sans trop se poser de question. Mentir, c'est l'adage de tout le monde. Le mensonge est partout présent, surtout par euphémisme. On amplifie ou désamplifie les événements, on cache les éléments les plus importants, on profite des autres. Sa sœur l'a fait longtemps avec ses cigarettes. Quand on sait combien cela coûtait, tout son argent et celui des parents devait y passer. Ça a pris du temps à Julien pour faire comprendre ça à ses parents. Ils croyaient que leur petite fille à l'université était pure. La pureté et le génie, cela ne rime pas. La petite fille en a fait du pire que le petit garçon, qui lui, se payait des voyages en Europe. Le con, c'est en Orient qu'il aurait dû aller!

 

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Enfin le jour du forum arriva à l'université et Julien prit place au premier rang. Un homme bien portant vint s'asseoir à l'avant. Après avoir dit le titre de son discours, "Je n'appartiens à aucun de ces groupes, mais je crois avoir des droits aussi", il semblait à Julien que cet homme représentait exactement ce contre quoi il fallait se battre. C'est-à-dire l'homme blanc marié avec enfants, sans problème, descendant d'Angleterre et muni de ses mythes contre les minorités. Selon Julien, monsieur a peur que certains droits qu'il n'aurait pas déjà soient offerts à d'autres sans qu'il n'y prenne part. Il commença son discours ainsi :

— Vous êtes-vous rendu compte dernièrement combien de groupes différents demandent des droits ?

Julien, qui se promettait une minute avant de garder le silence, lança :

— C'est peut-être parce que vous n'avez jamais rien fait pour leur offrir les mêmes droits dont vous jouissez depuis la naissance !

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Un curé en avant demanda le silence, l'homme continua :

— On entend souvent parler des tueurs, violeurs, homo sexuels, autochtones, groupes ethniques minoritaires, Canadiens-Français, femmes...

Julien pensa qu'il venait d'éliminer la moitié de la planète.

— ...handicapés physiques et malades mentaux...

Juste après les femmes, pensa Julien, il ne faudrait pas commencer à faire de la sémiologie ici.

— ...groupes religieux variés, les chômeurs, ceux sur l'aide sociale...

Rien de plus écœurant en société, hein ? avait envie de dire Julien.

— ...et les personnes âgées.

Mon dieu, se disait Julien, peut-on vraiment mettre tous ces gens dans le même bateau ?

Et alors, ne sont-ils justement pas la société au complet excepté cet homme qui fait son discours ? Bref, il s'en va attaquer tout ce petit monde dans sa plaidoirie, cherchant sans doute à défendre ce qui reste de sa société patriarcale pour blancs descendants d'Angleterre, qui ne répond plus qu'aux besoins d'une minorité, c'est-à-dire lui.

— Bien, je n'appartiens à aucun de ces groupes et je commence à me sentir juste un peu négligé, parce que j'ai des droits aussi.

— On le sait idiot, il n'y a des droits que pour toi dans ce pays !

— Silence ! Vous pouvez continuer.

— J'ai vécu en Ontario toute ma vie, comme les huit dernières générations de ma famille.

Voilà qu'il justifie sa propriété par sa longue lignée et qu'il la réfutera aux Français arrivés avant les Anglais, et aux autochtones sous prétexte de guerres coloniales où l'on se serait approprié la terre des autres, ainsi que leurs âmes ! pensa Julien.

— Je suis allé à l'université.

Je suppose que ça ne lui a pas coûté aussi cher qu'aujourd'hui, songea Julien. Tout pour lui, rien pour les générations suivantes.

— J'ai acquis deux diplômes et je reçois un bon salaire depuis.

Julien se demanda comment il pouvait être si honnête. Bien sûr qu'il a tout, sinon il crierait comme tous les autres à l'injustice. Malgré tout, il crie tout de même à l'injustice.

— Je paie au-dessus de trente mille dollars par année en taxes de toutes sortes.

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— Croyez-vous que le reste du Canada ne paie pas ses taxes comme vous ? Pensez-vous que les immigrants, même ceux établis ici depuis plusieurs générations, ne paient pas leurs taxes ? Tout le monde paie, mais pas tout le monde a les mêmes droits.

— Mon cher jeune homme, si vous parlez encore, je vous fais évacuer.

— Faites donc, mon cher curé, en faisant disparaître les débats on n'entendra qu'une seule version des faits et vous atteindrez vos objectifs plus facilement.

— Puis-je terminer mon discours ? Oui ? Bon. Je suis marié, j'ai deux enfants et je possède une maison avec deux voitures.

La bouche de Julien pendait tant cette dernière parole le touchait. Car, véritablement, il lui semblait voir un homme riche qui venait se lamenter que les pauvres le fatiguaient et que les pauvres devraient se taire.

— Je ne manque de rien et je n'ai besoin ou veux rien de n'importe quel service ou aide gouvernementale. Je travaille fort et mérite ce que j'ai. Malgré ma situation, je ne suis pas entièrement heureux.

Oh, monsieur travaille fort, il me fait pitié, se disait Julien. Et que fait-il comme travail pour ainsi mériter que nous soyons tous ses servants ? Et que faut-il faire pour qu'il soit totalement heureux ? Disparaître de la surface de la terre ?

— C'est parce que j'ai l'impression d'être une prostituée. Excusez ma vulgarité mais c'est la meilleure analogie à laquelle j'ai pu penser. J'ai l'impression que le gouvernement (mon maquereau) ne fait que me garder en santé afin de m'utiliser pour continuer à gagner de l'argent pour ensuite dépenser à tort et à travers dans des programmes qui n'ont rien à voir avec mes besoins. Sans compter que mon opinion ne sert absolument à rien.

Julien demanda la parole. On la lui donna.

— Bien sûr, votre opinion c'est de laisser tout le monde crever de faim et vous laissez devenir le roi de la place. Alors vous pourriez avoir cinq ou six enfants de plus, trois maîtresses à inviter au restaurant, six automobiles et un château. Peut-être faudrait-il se demander ce que vraiment la société vous apporte malgré les taxes que vous payez. Car le montant de ces taxes, autant que votre salaire, ne sont que des variables relatives. Où ailleurs dans le monde peut-on vivre aussi à l'aise que vous ? N'est-ce pas là un signe de la société qui

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vous entoure, c'est-à-dire tous ces groupes auxquels vous croyez ne pas appartenir ? Laissez crever la société de faim, faitessauter les droits de tout le monde, enlevez toute sécurité sociale, et vous verrez si la société sera encore capable, dans un tel chaos, de pourvoir des études, une maison, deux enfants et deux automobiles !

— Peut-être, mais le problème se pose ainsi : j'ai le droit de m'attendre à une société où la loi, l'ordre et la justice vont prévaloir.

— Mais nous aussi, et c'est ça le problème. Bien, vous comprenez maintenant comment on se sent, nous, les tueurs et les violeurs.

— J'ai le droit de m'attendre à ce que mon pays soit unifié et préservé pour mes enfants.

— Sur le dos des Québécois semble-t-il, si on se réfère à la liste du début.

Ici il accentua.

— Je veux ! Je veux que le gouvernement travaille pour la construction d'un vrai sentiment national au Canada plutôt que de dépenser de l'argent afin d'acheter des votes dans les circonscriptions qui se lamentent le plus fort ou font les menaces les plus effrayantes. J'ai le droit de m'attendre à être traité comme un citoyen de première classe dans mon propre pays.

— Je ne vous suis pas très bien M. Banks, pouvez-vous vraiment avoir l'impression d'être traité en citoyen de seconde classe ? Et quel ton pédant, "mon propre pays", comme s'il vous appartenait en main propre, à votre nom !

— Je ne suis pas prêt à subir un sentiment de culpabilité permanent parce que mes ancêtres ont pris le contrôle de cette terre d'autochtones des supposées "Premières nations"qui étaient constamment en guerre les uns contre les autres essayant de faire exactement la même chose.

— Un sentiment de culpabilité, M. Banks, n'existe pas sans raison et il est normal après s'être senti coupable si longtemps de chercher à ne plus se sentir coupable. Une autre solution cependant serait peut-être de considérer ces minorités et de voir enfin qu'on les considère comme des citoyens de seconde classe. On les empêche continuellement de vivre en ne leur offrant pas les droits essentiels à leur épanouissement.

— Nous habitons ici aujourd'hui. Essayons d'y vivre bien, ensemble !

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— Vrai, mais il faudrait accepter certains compromis pour ça, ce qui semble impossible pour des gens comme vous, M. Banks.

— Tous les Canadiens ont des droits accordés par notre Charte mais ce qui me fatigue c'est l'attitude que certains d'entre nous ont plus de droits que d'autres et que les minorités ou droits individuels semblent être plus importants que les droits de la majorité dans notre système politique démocratique.

— C'est que l'idée de démocratie s'entend mal avec les droits des minorités. La majorité n'est capable de voir que ses besoins, ceux des autres n'existent pas. De toute façon, il n'a jamais été question dans aucun débat de donner plus de droits à une minorité quelconque. Il s'agit toujours d'une question de femmes et d'hommes égaux devant la loi, une question de justice.

— Notre histoire démontre clairement, d'une époque à l'autre, que les Canadiens sont très soucieux des droits de chaque personne, pas seulement dans ce pays mais à travers le monde.

— Ils sont très soucieux des droits de l'homme dans le monde, un peu moins à la maison. Le Canada fait des efforts, mais il y a encore beaucoup à faire.

— Contredirez-vous qu'on ne veuille pas avoir de gens injustement emprisonnés ou être abusés physiquement? On veut aider nos personnes âgées, vétérans de la guerre, handicapés, malades et chômeurs et je ne crois pas que plusieurs d'entre nous veuillent voir ou être impliqués dans n'importe quelle forme de discrimination.

— J'ai vraiment l'impression que l'on n'a pas la même définition de ce qu'est la discrimination. Vous ne semblez pas voir qu'un couple homosexuel est exactement comme un couple hétérosexuel et qu'il devrait donc avoir les mêmes avantages sociaux. Peut-être devriez-vous relire les vingt premiers articles de la Charte des droits et libertés. Je pense qu'un immigrant qui arrive ici devrait pouvoir travailler comme tout le monde, qu'un étudiant étranger devrait pouvoir travailler n'importe où dans la ville. S'ils veulent former leurs propres institutions et continuer leur éducation dans leur langue maternelle, pourquoi pas ? Sinon, c'est discriminatoire, ils ne sont pas égaux. Sommes-nous égaux en fonction d'une majorité de citoyens d'une même nation ou en tant qu'humains sur une base individuelle ?

— Cependant, on est d'accord que le gouvernement doit arrêter d'utiliser la loi comme un club restreint et doit commencer à accorder plus d'attention aux besoins du pays dans son

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ensemble ?

— Ne vous inquiétez pas M. Banks, c'est exactement ce qu'il fait. On ne peut voir la société dans son ensemble, voilà le problème. La définition de la société est limitée aux caractéristiques de la majorité. Ceux qui ne cadrent pas dans les définitions générales, et dieu sait qu'ils sont nombreux, on s'en fout. Pour la religion, l'ensemble de la société se limite peut-être aux seuls couples mariés avec des enfants dont les époux vivent encore ensemble. Une minorité en soi.

Il tenta de demeurer jusqu'à la fin du forum où bien d'autres sujets ont été abordés. Puis, à la fin de la journée, satisfait de ce qu'il avait dit, il croyait sincèrement avoir changé du moins quelque peu la façon de penser de certaines personnes, mais cette idée est dérisoire. Encore que ces forums soient nécessaires à un certain niveau - du moins il tentait d'y croire- il se demandait s'il y retournerait. Un fait certain, lui n'a rien changé à ses opinions. Lorsque les gens commencèrent à se lever pour sortir de l'amphithéâtre, le curé Dubuisson à l'avant fit venir Julien à lui.

— Mon jeune garçon, Julien si je me souviens bien, vous me semblez bien intelligent pour votre âge et j'aimerais discuter un peu avec vous. Si vous voulez bien me suivre, j'ai un local un étage plus haut.

Julien ignora ce genre de flatterie peut-être hypocrite. Il hésitait à aller un étage plus haut. Quels étaient ses intérêts ? Discuter politique ? Quel risque encourait-il de toute manière ? Il accepta.

Le petit local de la pastorale semblait bien situé, confortable, avec une vue sur les différents pavillons de l'Université d'Ottawa. Le curé Dubuisson offrit du café à Julien et ouvrit la conversation.

— Parlons d'un combat, celui des justes. Je vais te rapporter les paroles d'une journaliste de la Presse. Elle affirmait que le propre du militant idéologique, c'est de croire dur comme fer que sa cause est la seule juste et légitime. Ceux qui n'y souscrivent pas sont ignorants, inconscients ou englués dans des préjugés sans fondement. Ou alors, ils sont mus par des objectifs sordides et des arrière-pensées maléfiques. Il ne viendra jamais à l'idée du militant que l'on puisse ne pas souscrire à ses idées tout en étant à la fois bien informé, indépendant d'esprit et animé de bonnes intentions.

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Julien tenta d'absorber ce discours presque mythique tant il était vague. Il appelait cela parler à grande portée en ne disant pratiquement rien de concret. En fait, lorsque le curé parlait de militantisme, il voyait tous ces groupes ou organisations qui se battent pour les droits qu'on leur refuse. Julien se demandait s'ils n'étaient pas dans leur tort lorsque, effectivement, il ne leur est jamais venu à l'idée que les gens puissent ne pas souscrire à leurs idées tout en étant à la fois bien informés, indépendants d'esprit et animés de bonnes intentions. Il s'agit ici de comprendre le point de vue de l'ennemi.

— Nos causes et nos revendications sont-elles les seules justes et légitimes ? Ceux qui n'y souscrivent pas sont-ils des ignorants ? Cela devient difficile à affirmer quand plus de la moitié de la population te crache dessus. Mais si nos causes ne sont pas justes, il ne nous reste qu'à mourir, M. Dubuisson ! À accepter qu'ils nous écrasent ! Nous tuent ! Puisque c'est là une pratique longtemps en vigueur dans le passé, un peu partout, si ce n'est la prison, car beaucoup ont fait de la prison juste parce que leurs idées différaient de celles de l'autorité. S'ils ont de bonnes intentions, je me demande bien lesquelles. Allons demander à la majorité d'Ontariens, qui ne veut rien savoir de toutes ces causes, si elle ne vous donnerait pas raison. Aurait-elle raison ? Une demande pour certains droits et libertés un peu à l'extérieur de la morale biblique est-il répréhensible, immoral, dommageable pour l'humanité?

— En fait, il s'agit de faire pencher la balance selon leur morale des Saintes Écritures, sinon l'humain devra faire face aux séismes ou catastrophes naturelles.

— Alors je continue de croire qu'ils sont dans le tort, c'est normal, je suis plutôt libertin. Ils continuent de croire que je suis dans le tort, c'est normal, ils sont purs au sens biblique, ils ont peur de je ne sais quoi exactement. Je pense que le point que vous avez soulevé est celui de considérer l'autre parti comme con alors que ce n'est pas toujours le cas. Donc, la majorité de la population ontarienne n'est pas conne. Ignorante peut-être ? Tout le monde est-il ignorant alors ? Ce qui expliquerait comment il est si difficile de prendre position et si facile de refuser la lumière à l'un ou l'autre parti. On ne peut pas reprocher à certains groupes de vouloir avoir les mêmes droits que les autres. Le problème c'est lorsque que l'on exagère dans les moyens, dans les paroles. On perd alors toute crédibilité. Il ne donne rien de vouloir se débarrasser d'une force oppressive en la remplaçant par une autre. Ou même imposer de force une idée qui ne fait pas l'unanimité. Il faut plutôt perdre des années à faire

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comprendre aux gens que nous avons le droit de vivre, de leur faire comprendre qu'ils nous discriminent, nous vouent à la disparition, et que cela, nous ne pouvons l'accepter. C'est pourquoi je disais que je n'avais pas le courage de m'embarquer dans une telle bataille, que j'aimais mieux souffrir dans mon placard. On ne se bat jamais pour sa génération, toujours pour les suivantes. Mais cet héritage est mieux à long terme que ce que la société lègue à ses enfants, une dette impitoyable, des pensions de vieillesse impossibles à payer, couche d'ozone en moins. C'est là où on pourrait commencer à parler de la théorie du Chaos, M. Dubuisson.

Julien en avait assez entendu, il termina son café, regarda une dernière fois la ville d'Ottawa avant de remercier le curé.

— Prenez ce magazine au moins. Puissiez-vous y trouver une certaine lumière, mon enfant?

Julien prit la revue appelée "Catholic Insight". Les yeux lui tournèrent dans leur orbite juste à entrevoir les premières lignes de la page frontispice. Enfin, il partit retrouver Clélia qui l'attendait au Clair de lune, un café du Marché.

 

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Bon, Clélia semble encore une fois être partie en grand. Elle a l'intention de prendre une hypothèque de 150 000$ pour acheter un terrain dans le quartier le plus riche d'Ottawa. La maison? Pas de problème, moi et Julien allons la construire dans trois quatre ans. Seules les fondations et la charpente seront faites par des professionnels. Heureusement ! Et encore, Julien ne se sentait pas d'attaque à construire une maison, de riche en plus. Ils n'en finissent pas de faire le toit de la maison des parents de Clélia. On dirait une façon de le garder à Ottawa cet été. Comment va-t-il se sentir après cela ? Partir pour Paris ? Et son père ce soir qui lui exigeait presque de revenir à la maison cet été, de continuer ses études en génie civil à l'Université du Québec à Chicoutimi. Sa sœur, même discours. Ils doivent s'ennuyer pour vrai pour commencer à comploter ainsi. C'est risible, ils prennent des décisions

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sur son avenir, il sait très bien qu'il n'en fera qu'à sa tête. La meilleure c'est quand son père a dit : "Tu vas entrer en système coopératif à Ottawa (stages en milieu de travail pendant les études), si c'est impossible, tu t'en viens à Jonquière". Il était sérieux en plus. Julien lui a dit que lui et Clélia planifiaient un avenir ensemble. Il a ri.

Julien lui a rétorqué que ça faisait plus longtemps qu'il était avec Clélia que lui avec Odette, de même pour sa sœur Dominique et François. Qu'ainsi, tout projet avec Clélia n'était pas si insensé. Son père a ajouté qu'il n'en était pas au stade de projeter un avenir avec Clélia comme le fait Dominique en ce moment. Julien lui a répondu que sa sœur avait fini son B.A. et qu'elle avait trouvé un travail. Que lui il a fini un B.A. et qu'il projette d'en faire un autre. Cela ne le met pas pour autant sur un niveau différent de celui de Dominique. Il n'avait plus rien à dire. Le père qui n'a plus aucune autorité sur ses enfants, qui ne les aide que si peu et cela devrait suffire pour être écouté et entendu. Julien se demande si on prend au sérieux sa relation avec Clélia. Dominique et François on les voit déjà mariés, après un an et demi ensemble. La sœur de Clélia et son copain on les voit déjà mariés, après un an ensemble. Pire, le copain de Lise va payer les études en droit de sa fiancée. N'empêche, Julien a pris un coup de vieux quand Clélia parlait de leur nouveau terrain et leur maison à construire.

 

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Clélia s'est renseignée sur son terrain de riche, ce n'est pas 150 000 $, c'est 219 000 $. Voilà, elle se fait des rêves, est déçue ensuite. Elle va tout de même aller se renseigner à la ville, elle a l'impression que ce terrain est vendu trop cher par rapport à sa valeur réelle. Ah, il serait impossible à Julien de quitter Ottawa s'il savait qu'il aurait une petite maison en décomposition en dehors de la ville. Il entrerait en génie, il savourerait la paix. Il se désabonnerait des journaux, serait toujours à l'extérieur en train de marcher. Là où il habite en ce moment, chez Jim, il n'y a que des maisons, que des voisins, que des tondeuses à gazon

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(bon dieu qu'il a hâte que l'on invente les silencieux pour tondeuse à gazon), que des scies électriques qui scient il ne sait quoi, que d'autobus de ville qui font plus de bruit qu'un enfant à moins d'un mètre de soi qui vient de décider qu'il nous conduirait à l'aliénation. Et ça c'est en banlieue. Un bois en arrière d'un trou où il aurait la paix, c'est là son bonheur. Avec Clélia en plus, il ne pourrait demander mieux.

Ils ont visité le terrain de 219 000 $. Julien n'avait jamais vu pareils châteaux alentour. Il ne pensait même pas que cela existait autour d'Ottawa. Quel beau terrain ! Pas assez perdu dans les bois toutefois, voisins trop proches. Faut pas se laisser obnubiler par la richesse du quartier, disait Julien, c'est définitivement trop près des voisins. Il y a un petit bois à l'arrière, mais si petit. Il y a de la place en masse pour planter des arbres, mais ce ne serait jamais suffisant.

Tant qu'à bâtir une maison, il a dit à Clélia qu'il fallait vraiment qu'elle soit différente de tout ce qui existe ici. Il pensait à un genre de vrai château moyenâgeux, avec une cour intérieure où il y aurait des arbres et une piscine creusée qu'ils pourraient couvrir l'hiver. C'est ça la vraie maison pour les couples modernes. Une forteresse où tout se passe dans l'ombre, dans une cour intérieure, où plein d'arbres cachent le vieux bâtiment de pierre en décomposition. Cela ferait différent des autres pseudo-châteaux que les propriétaires ont cru bon éclairer à l'aide de projecteurs de mille watts, pour bien montrer à tout le monde la fierté d'une maison qu'ils ont fait construire et qui ne doit même pas être payée. Julien veut poser les pierres de sa maison. Il veut que ça ait l'air de quelque chose qui lui ressemble, qui est une partie de lui. Surtout pas de lumières de mille watts, et dans ce cas, il aimerait mieux être plus isolé. Il ne veut pas un château moyenâgeux pour attirer les touristes ou les jeunes couples à la recherche d'idéaux. Est-ce qu'il veut vraiment un château ? En fait, il veut un trou à lui où il pourrait enfin se reposer.

Il a parlé avec sa sœur, deux heures de temps. Jamais ils n'avaient tant parlé au téléphone de leur vie. Elle se sentait coupable pour hier. Elle s'est excusée, disant qu'il avait raison. D'accord, merci. Alors il lui a demandé à propos de quoi exactement. Elle lui a dit qu'il ferait bien ce qu'il veut, qu'il était vrai que sa décision était loin d'être prise et qu'ils devaient lui donner leur opinion seulement s'il la demandait. Elle lui a dit qu'il devrait

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entrer en génie s'il le voulait, qu'en fait, c'est certainement la meilleure des solutions, même par rapport à la maîtrise en littérature. Ce soir, Julien, Clélia et sa mère, sont allés manger au restaurant. La mère de Clélia lui a dit qu'il devrait aller en génie, même qu'elle a prédit que lorsqu'il aurait son diplôme d'ingénieur, il irait remercier les professeurs de ne pas l'avoir accepté en maîtrise. Elle est elle-même titulaire d'une maîtrise en littérature de l'Université d'Ottawa. Il a l'impression que la balance penche. Un avenir avec Clélia ? Julien ne dit pas non. Il pense qu'il pourra avoir confiance. L'idée d'habiter ensemble, comme elle lui a dit ce soir, plus spécifiquement de projeter leur avenir et leur toit, change bien des choses. Rend le tout sérieux. Tout à coup il n'a plus cette impression qu'il peut partir pour la France demain matin. N'est-ce pasinquiétant ? Mais alors, toutes ses chances de vivre en France s'effondrent ! Si ce n'est pas grâce aux études, il n'aura jamais la nationalité, il ne pourra jamais vivre là. Mourir sans avoir demeuré en France ? À rester ici, il s'abonnerait à Internet, prendrait des cours d'anglais avancés, finirait ses jours comme ingénieur à la BNR, Bell Northern Research. Est-ce cela qu'il veut ? S'il part, et peut-être il n'aura pas le choix de rester, il lui faudra passer au travers la maîtrise, se faire accepter au doctorat, téter pour trouver un travail d'enseignant dans une université. Après avoir vu la bullshit entre les profs du département, il n'est pas sûr si ça lui tente. Clélia a eu beaucoup de merde au travail cette semaine. Beaucoup de pression. Sa sœur Dominique aussi, des ganglions lui sont sortis dans le cou. C'est sérieux ! Elle prend de forts médicaments contre le stress. Son copain François a carrément fait une mononucléose.

— Je n'arrive pas à croire la vie qui m'attend. Mais je me sens d'attaque, moi aussi je veux une maison de riche ! Avec deux automobiles, quatre portes de garage, un terrain de malade dans le quartier le plus riche d'Ottawa ! Je veux réussir, je suis enfin prêt à cracher sur les autres qui n'hésitent pas à me cracher dessus, prêt à les écraser pour atteindre mes objectifs ! Je vais faire l'envie de tout le monde, j'aurai des projecteurs de 5000 watts pour bien montrer mes prétentions! Et cela sera tout de votre faute, j'aurai donc bonne conscience.

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Ils se sont promenés autour de Cumberland et de Rockland, la terre des concombres et celle du rock. Ils regardaient les terrains à vendre. Ils ont trouvé ce qu'ils cherchaient, isolé dans les bois. Encore, il y aura toujours des voisins, pire lorsque leur fosse septique sort de terre et que les moustiques les ont mangés pour les cinq minutes où ils ont eu le temps de constater qu'il faudrait au moins cinquante gros camions de roches pour permettre au terrain mouillé d'absorber un château médiéval. Une usine de chais-pas-quoi crachait sa boucane juste en face de la vue. Après ça lui et Clélia étaient prêts à signer pour le terrain de 219 000 $. Ils ont pris un traversier qui les a emmenés de l'autre côté de la Ottawa River (version amérindienne anglaise). Le long de la rivière Outaouais (version indienne française), les maisons sont en décomposition. Des dépotoirs par ici, des cochonneries par là, enfin, il se sentait chez lui !

— Gatineau, trou de mon cœur ! Ça sent la misère dans ce coin-là comme partout ailleurs sur la planète. Ce qui me fait réfléchir sur Ottawa la propre. Comment se fait-il que l'on ait rencontré au moins cinq grosses usines qui crachaient leur misère au Québec et qu'on n'en voit jamais à Ottawa ? Pourquoi les gens sont si fiers en Ontario, si je-m'en-foutisme au Québec ? Ai-je tort dans ce que j'avance ? Les petites maisons en ruines de Hull, c'est rare d'en voir à Ottawa. Seul Ottawa est capable de vouloir détruire un édifice comme celui de la Défense parce qu'il le trouve laid. Y aurait-il une exigence de vie plus grande chez les Ontariens que chez les Québécois? Les Anglais plantent des fleurs, prennent soin de leur gazon, tout est toujours parfait. Je ne me souviens pas d'avoir vu ça de l'autre côté de la rivière. Est-ce les Québécois qui ont d'autres intérêts que de montrer à tout le monde leur belle grosse maison, leurs belles petites fleurs, leur petite richesse amassée sur soixante ans ou sur deux générations ? Ou est-ce les Anglais qui sont en crise du "et-que-vont-dire-les-voisins" ? Eh bien les voisins, moi, vous disent d'aller chier, que dans le fond, on se fout bien de vous et vos fleurs.

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Semble que son calvaire attendra, il lui semble que son nouveau travail sera parfait. Il est seul sur la terrasse, c'est drôle, il y avait pensé, ou plutôt il l'avait souhaité. Douze tables, quarante-huit places, il ne sert que des boissons et de la pizza. Il a même eu le culot de demander au cuisinier de faire des pizzas végétariennes, de peur de mourir de faim. Ce dernier lui a dit : "You are vegetarian, hein?"Il a répondu oui. Le cuisinier a repris : "I noticed it right away! "Est-ce donc écrit dans sa face ? Reconnaît-il cela à son habillement? Cela se peut, avec ses beaux bermudas noirs, ses petits bas noirs et ses souliers, cela fait très tacky, comme dirait son ami Paul. Mais il n'a pas tellement le choix de l'habillement et il n'a surtout pas l'argent pour s'acheter autre chose. Bref, ça commence demain, il pense que les pourboires seront bons. La semaine prochaine il va chialer pour avoir autre chose que de la pizza. Pauvres clients, ils n'ont aucun choix, encore chanceux qu'il soit là pour les végétariens.

 

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Il est minuit, Julien vient de sortir de sa douche, il arrive de travailler. Il est parti de la maison à huit heures ce matin. Seize heures en dehors de la maison pour une journée de travail. Demain il sort de chez lui à huit heures encore. Il espère s'en sortir pour neuf heures du soir, arriver chez lui pour dix heures, il travaille le lendemain matin. Aujourd'hui est une journée à oublier. Les pires journées de sa vie, les vraiment pires, sont sa journée de fou quand il a travaillé chez Polyson Jonquière et que la journée avait tellement déteint sur le moral de lui et sa patronne, qu'ils ont tous les deux fait de la grosse fièvre le soir, malades comme des chiens. Ses autres pires journées c'est chez Versabec, des journées de vingt heures, des banquets qui n'en finissaient plus, des problèmes avec la direction ; la journée où il a manqué Clélia en concert parce qu'il travaillait ; les soirées où il rencontrait Clélia au club

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le Yucatan comme par hasard et qu'elle lui avait inventé des raisons pour ne pas le voir ; lorsque Clélia lui a annoncé qu'elle l'avait trompé. Bref, aujourd'hui surpasse le lot.

Son enfer commence. Sa patronne s'est transformée en monstre exigeant, bête comme ses deux pieds, intolérante, elle le fait sentir inférieur et incompétent. Elle ne semble même pas s'être rendue compte qu'il a installé à lui seul une terrasse pour quarante-huit personnes avec un soleil effrayant et plus de 34oC. Il a tellement sué aujourd'hui qu'il a bu six Seven-up dans les deux premières heures et il n'a jamais eu envie de pisser.

— Esti de journée de calvaire !

Il a cuit de 9h le matin jusqu'à 13h pour tout installer, nettoyer, figurer ce qu'il a à faire. Ensuite, jusqu'à 17h, il a gratté avec une pièce d'un dollar tout un tableau menu écrit au crayon effaçable, mais qui ne s'effaçait plus. Il a passé la journée à s'éponger le visage avec son autre gilet à manches courtes.

Vers 14h, une pluie torrentielle aussi subite qu'imprévue fait rage. Il y a justement un festival de danse à côté, tout le monde l'autre bord de la fenêtre dans le musée le regarde courir d'un bord et de l'autre, complètement trempé, serrer les parasols. Parasols qui ne tiennent pas sur les tables, il avait déjà perdu une heure à les installer, ils tiennent par des petites vis en plastiques, résultat : quatre ampoules. Toutes ses boîtes sont foutues. Après cela, le soleil est de retour. Julien souffre maintenant d'insolation, il tombe de sommeil. Il est 18h10, 20h00 ne viendra jamais. Le pire, il va finir à 22h30, il y a tellement à faire pour ramasser. Et là, de 16h30 à 17h30, le voilà qui s'ennuie, qui ne sait plus quoi faire, après avoir passé l'après-midi à gratter et à se lamenter.

Arrivent soudainement, vers 17h30, sa patronne et un gros bonhomme. Le bonhomme, une grosse tête, plus grosse que son énorme ventre, commence à chialer comme jamais un client n'a chialé en deux ans où il a travaillé à la cafétéria de l'université. Dieu sait pourtant comment ça chiale une gang de secrétaires et d'employés de bureau et de francophones qui veulent des services en français et d'anglophones hautains pointilleux. Le vieux, parce qu'il n'y avait pas de glace, commence à demander qui s'occupe de la place, quelle compagnie. Julien répond le Centre national des arts. Le vieux ajoute que le CNA a des prix plus élevés que ses services. Julien lui dit de dire cela à sa patronne, pour rendre cette situation embar

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rassante plus sympathique. Sa patronne répond que les prix sont les prix. Le vieux tient absolument à rendre le tout intolérable, il répond: "Non, je parle du service ! Un service totalement inadéquat, de mauvaise qualité..." Là, Julien fumait, il a parlé de glace, on ne savait plus trop s'il en parlait encore. Il a dit au monsieur qu'il s'excusait, qu'à l'avenir il y aurait toujours de la glace, beaucoup de glace, de la glace pour toute sa belle famille. Il a mentionné la difficulté de toujours s'approprier des choses à cause de toute la sécurité qu'il y a en dedans du Musée des beaux arts. C'est vrai, à chaque six mètres très exactement se tient un garde, sans compter ceux qui marchent partout, une armée. Bref, sa patronne se retourne et dit une phrase surprenante : "Pas du tout."

Elle dit à Julien de se taire et dit merci au monsieur brutalement. Le monsieur saute vingt pieds dans les airs, le voilà qui réprimande sa patronne et lui affirme que Julien a raison, que c'est très correct de s'excuser comme il l'a fait et qu'elle donne un service inadmissible. Alors il lui demande son nom.

Aurait-elle été assez folle pour le lui donner ? Non. Au contraire, elle met tout le blâme sur Julien. Allez-y ! Un jeune morveux, ça peut en prendre ! Elle dit au monsieur qu'elle a envoyé quelqu'un demander à Julien s'il avait besoin de quelque chose vers 4h, que c'était sa responsabilité de lui demander de la glace. Julien avait envie de lui rendre sa démission sur-le-champ. Mais il a plié. Plié comme jamais un ver de terre ne plie, et comme jamais il espère ne plus plier devant un patron minable. Le bonhomme fulminait. On voyait qu'il voulait en dire plus long, sa patronne l'a retourné après qu'il ait demandé une deuxième fois son nom. Là, après que le vieux se soit assis avec sa famille, sa patronne le chicane comme s'il était du poisson pourri, un moins que rien. C'est la première fois de sa vie que Julien ne cachait pas sa colère devant un patron. Elle parlait, il disait un oui très bête. Elle finit par aller chercher de la glace et de l'eau en lui reprochant gravement ce manque.

— Ouh le maudit, il faudrait se plier à ses genoux. La sottise a-t-elle une limite ?

Non. Voilà que le bonhomme le relance, il veut savoir le nom de sa patronne. Julien ne veut pas le lui donner. Des petits fatigants à tête enflée, s'il peut éviter qu'ils causent des histoires... Il commence à lui dire que si jamais il a des problèmes, de l'appeler. Il lui donne son numéro, facile à retenir. Il a des contacts hauts placés, il peut intervenir plus haut qu'elle. Depuis quand les gros pleins de sous prennent la peine de défendre les p'tits cons en

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bas de la hiérarchie ? Depuis qu'ils veulent qu'ils ne sont pas n'importe qui et qu'ils ont raison de chialer ? Julien mourait d'envie de lui crier :

— Je n'en doute pas monsieur que vous n'êtes pas n'importe qui, moi-même d'ailleurs, vous savez, je ne suis pas n'importe qui, je ne suis même pas quelqu'un. Je vous avouerais que je me fous pas mal de votre galerie d'art et de votre position dans je ne sais plus quelle organisation.

Il lui a redemandé son nom. Intarissable. Julien lui a dit qu'il comprenait sa patronne, que c'était difficile de faire fonctionner une cafétéria, qu'elle était fatiguée (conneries !). Il ne lui a pas donné son nom. Nathalie, l'amie de Julien, arrive à ce moment, il lui avait laissé un message pour qu'elle vienne le voir. Sa patronne arrive également. La situation se complique, il essaye de s'approcher pour dire à Nathalie que ce n'est pas le moment, le monstre s'écrie : "Julien ! ". Un client attendait. Là elle l'a chialé de plus belle. Nathalie attendait. Après que sa patronne soit repartie Nathalie paniquait.

Le bonhomme lui parlait encore, il voulait savoir son nom. Nathalie est partie en lui laissant un numéro, ils n'ont pas parlé, il voulait pleurer et c'est vrai. Il avait vraiment envie de pleurer. Il a fallu qu'il aille marcher plus loin à cause du vieux qui lui a souhaité bonne chance. Pour une première journée de travail, ça inaugure très bien.

 

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Il a cuit toute la sainte journée, pas un client entre 14h et 18h. La vie est ennuyante, il n'a plus d'énergie, amorphe, il est une grosse boule de chair en décomposition. Il a bu quatre jus et un pichet d'eau dans la seule première heure. Il n'a pas envie de pisser. Il n'a pas fait trois dollars de pourboire, il se fait exploiter. À la radio ce matin ils parlaient de nouveaux records de température, journées plus chaudes jamais vues depuis trente ans pour les quatre jours où il travaille. Comme par hasard. Il mouillera lundi et mardi, ses jours de congés, pour qu'il fasse beau ensuite. Julien est trop mort pour être découragé, trop inconscient par

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la fatigue. Hier, en passant au-dessus du pont sur Main Street, il a passé près de se tirer en bas. Le problème c'est qu'il n'en serait pas mort. Il a pris l'autobus ce matin, l'idée de prendre la bicyclette comme d'habitude est impossible vue sa fatigue généralisée et la chaleur.

— En dépit de ce que j'ai dit, je suis un homme d'hiver, vive l'hiver ! Les justes milieux, cela existe-t-il ? Les emplois qui sont endurables, cela existe-t-il ? La vie me semble être un cauchemar dont l'on ne se réveillera pas, quelqu'un a déjà dit ça je crois. Je me demande s'il a souffert plus que moi. Il y a quelques filles qui s'exhibent le bedon, elles sont belles, ça ne compense pas pour la température. Exigerions-nous de quelqu'un qu'il se mette à vendre des chocolats chauds à l'extérieur avec 35oC sous zéro ? (Il allait dire non, mais c'est mal connaître la société.) Alors pourquoi exiger que je vende des boissons gazeuses à des clients inexistants par 35oC ? Quel cliché, je travaille à Ottawa sur la terrasse du Musée des beaux arts et mon horloge personnelle est celle du Parlement. Je suis juste à côté. Quelle belle carte postale. Môman, je suis à Paris, je travaille à l'Arc de triomphe avec vue sur la Tour Eiffel ! Que faire, mon Dieu.

 

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Il va arrêter de travailler ici. C'est une dure décision à prendre, mais il s'inquiète de sa santé avant tout. Il se dit qu'il ne va pas travailler cinquante-cinq heures par semaine et les heures en bonus lorsqu'il y a un festival ou un spectacle (il y en a toujours un à Ottawa durant l'été). Et pourquoi se brûler dans le soleil tout l'été à courir comme un fou pour être payé 5,80 $ de l'heure? Il ne fait aucun pourboire et le salaire minimum est déjà au-dessus de 7,25 $ de l'heure. Et c'est bien connu, même avec le salaire minimum c'est impossible de survivre. Très malin cette façon de ne pas offrir le salaire minimum parce qu'avec les pourboires cela monte à au moins dix dollars de l'heure. Encore faudrait-il que ce soit vrai.

C'est maintenant officiel, hier il a fait 36oC, avec le facteur humidité : 44oC. Jim et Clélia lui ont dit qu'il y a eu une alerte, on a indiqué partout aux gens de ne pas sortir sans raison valable et surtout, de ne pas passer plus de vingt minutes au soleil. Julien s'aligne pour

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passer son troisième jour en plein soleil. Ils ont même fermé les écoles en après-midi et plusieurs employés de bureau sont partis beaucoup plus tôt. Ainsi donc il ne se lamentait pas pour rien. Mais alors peut-être se fait-il de fausses idées sur son travail, ce n'est peut-être pas si pire ? Peut-être lui faudrait-il plus de courage ?

— Jamais ! Je termine le toit chez Clélia et je m'en vais passer un mois à Jonquière chez mes parents. Non, au Lac-Saint-Jean plutôt, enfermé dans une tente sur un terrain de camping.

Julien est brûlé au troisième degré.

— Je m'en fous si on ne me paye pas mes quatre jours, il faut que je m'en sorte. Il faut que je m'en sorte. Ah Ah Ahhh Ahhhhh AAAAAAhhhh, je vais subir une combustion instantanée! On ne retrouvera que mes deux palettes avant ! Midi dans dix minutes. Je ne vais plus revoir personne, je vais mourir avant le point culminant. Depuis ce matin j'ai bu six jus et un pichet d'eau. Je ne fais que boire et me lamenter. C'est extraordinaire, il y a une petite église de l'autre côté la rue, eh bien, dans la dernière heure il y a eu un mariage en limousine blanche, une naissance-baptême en Ford bleue, une visite de touristes en bus londonien rouge à deux étages, un mort dans un corbillard noir. Qui a dit que les églises se mourraient? Ils fêtent leurs rites en série, de façon industrielle, même les touristes se font maintenant exploiter. Les gens courent de leur voiture jusqu'au musée à cause de l'air climatisé. Moi je meurs dans ma sueur. Avant-hier j'ai passé près de perdre connaissance, hier aussi. Pauvre mort, pauvres touristes, pauvres mariés. L'un en train de décomposer deux fois plus vite sous la chaleur, les autres en train de regretter leur titre de touristes officiels du Canada et les autres prennent un coup de vieux à même le mariage. Ça ne donne pas envie de naître. Ils vont faire l'amour pour la première fois ce soir (ils n'ont pas le choix, l'Église ne sanctionne que les unions vierges), ils vont rester collés ensemble comme des vers de terre, ils vont se demander si c'est normal. Ça va paraître dans le National Enquirer : deux époux devenus siamois par leur mariage doivent être décollés par la science ! Ça vendrait un max. Je vais arrêter de leur donner des idées, aux dernières nouvelles ils avaient posé un bébé et avaient titré : Ce bébé a 72 ans ! J'imagine la grand-mère de 72 ans en train de se pâmer devant la photo du bébé, à essayer de comprendre comment ça se peut qu'il n'ait aucune ride.

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Une vieille dame vient de lui dire qu'il avait bien du mérite de travailler en cette chaleur.

— Ce n'est pas vrai, j'abandonne !

Une autre fille vient de lui dire : "Do you like your job?"

— Qui a dit que le Canada c'était le Pôle Nord ?

Clélia est venue le voir. Elle s'est achetée des sandales et le problème c'est qu'on ne voit pas ses orteils, ce n'est donc pas assez sensuel. Gab et Robert sont venus aussi. Robert est charmant, d'autant plus qu'il ressemble à Morrissey. Paraît-il, il est genre un peu nudiste. Il est toujours nu dans la maison. Pour déjeuner il lui faut être tout nu. Quand il doit aller travailler, ce qui le décourage, c'est de devoir s'habiller. Gab dit qu'il commence à aimer ça aussi, faire le nudiste avec Rob. Mais Robert n'irait pas dans un camp ou une ville de nudistes, il ne se trouve pas assez beau. Gabriel a dit que les nudistes ne sont pas exhibitionnistes, ils sont en majorité assez laids.

— Le royaume de la laideur en chair et en os, ce doit être terrible !

16h15, la lourdeur de la chaleur commence à se dissiper. Il commence à se sentir à l'aise et à apprécier la vie un peu plus. Mais dans quarante-cinq minutes il doit fermer la terrasse et remettre les chaises et les tables ensemble. Heureusement qu'une des clientes a surveillé pour lui la terrasse pour qu'il aille aux chiottes pour le big job (pas le big bang), sinon il serait mort là.

— On se fout pas mal de moi ici.

Julien meurt encore dans cette température, les réfrigérateurs dégagent quatre fois plus de chaleur qu'ils produisent de froid. Sa bonne femme de tantôt est alcoolique, trois bières et elle dit qu'elle aime mieux boire au goulot. Elle sent même la nécessité de se justifier : "Vous savez, plusieurs femmes boivent à la bouteille..."

— Ben oui, ben oui, je m'en fous pas mal. Elles feront bien ce qu'elles voudront, mais il faudrait arrêter de se justifier, ça démontre qu'il y a un malaise.

D'ailleurs, elle regrettait un peu son verre lorsqu'il lui a dit que boire au goulot, c'était davantage pour ça que la bouteille de bière avait été dessinée, ils ont fait exprès pour lui donner une forme phallique. L'ironie c'est qu'il n'y a que les hommes qui boivent au goulot. Elle s'est étouffée.

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— Il y a une folle qui vient d'acheter le dernier sandwich végétarien que je me réservais. Con que je suis, pourquoi lui ai-je donné au juste ?

Voilà, toutes d'insipides banalités sur son travail. C'est d'ailleurs tout ce qu'il serait capable de produire ici. Il devient un vrai aliéné. Il est fatigué mort. Il n'en peut plus. Il travaille encore demain, comment s'en sortir ? Oh oh, l'heure du calvaire commence, il faut qu'il ferme.

 

50

Julien est incapable de garder les yeux ouverts. Est-ce qu'il s'endort ou est-ce le soleil et les brûlures qui l'obligent à fermer les yeux ? Il s'est mis à lire la Bible pour faire passer le temps, lorsque vraiment il n'y a plus rien à faire. Sa Bible est vraiment maganée, elle est toute sale. C'est elle qui a écrasé la banane au fond de son sac hier.

— C'est bien, une Bible ça se doit d'être sale.

Il a tellement mal partout qu'il a même mal aux cheveux.

— C'est inquiétant, ça ne m'est jamais arrivé, pour moé m'a toute les parde. Il y a quelques belles filles au loin, elles sont trop loin pour que je puisse me rincer l'œil.

Hier la femme qui a mangé le dernier sous-marin est restée assise plus de quatre heures à sa table, se levant enfin lorsque tout était ramassé et qu'il ne restait que sa table à mettre avec les autres. Elle s'est levée et lui a dit qu'il était patient.

— Qu'est-ce que ça veut dire ? C'est son trip de traîner sur les terrasses pour voir si on va réagir ? Lui dire de crisser le camp ? Il y a des gens bizarres qui n'ont vraiment plus rien à faire.

Midi, le Parlement sonne ses cloches. Julien partirait pour la plage, il mourrait dans l'eau, quel plaisir ce serait. Que font les gens au musée en pareille journée ? Avec une telle chaleur sur Ottawa. Béatrice, la nouvelle poétesse d'Ottawa, trouve que le Parlement ressemble à un stérilet dans son livre Les Franco-Ontariens et les cure-dents. C'est vrai, il y a davan

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tage de projets qui avortent dans ce Parlement que n'importe où ailleurs. Le même éditeur a publié le livre d'un Indien qui affirme que les écrivains sont ou fous ou homosexuels. Bien sûr, cet auteur se targue d'être fou. Pour sa part Julien pense qu'il est homosexuel. Il a envie d'accuser tout le monde d'être homosexuel, les voir paniquer à imaginer pendant un instant que l'on puisse penser qu'ils soient homosexuels. Il s'agit là de leur peur la plus grande.

Que c'est drôle. Lorsque quelqu'un écrit négativement sur Ottawa, le livre a toujours un impact positif à Montréal. Les gens aiment ça imaginer qu'à Ottawa la vie est sale et malsaine. Ce qui frappe plutôt c'est que cette ville est à deux heures de Montréal et que la vie y est franchement différente.

12h30, l'horloge sonne. Julien va prendre un V8. Ils auraient dû appeler ça un L8 en français. Heureusement qu'il n'est pas maniaque, il va continuer d'en boire. La plupart des jeunes sont beaux, la plupart des vieux ou semi-vieux sont laids et gros. Est-ce le fait de la jeunesse et alors les jeunes deviendront gros ? Ou bien l'effet de génération ? Les baby-boomers sont du genre à avaler une pleine boîte de biscuits Oréo avant d'aller à la télé ? C'est le deuxième beau gars qui passe tenant la main d'une fille grosse et laide. Ont-ils vraiment eu tant de misères à se trouver une copine ? Julien se félicite d'avoir Clélia.

Il a rencontré Ken avant-hier. Il a vraiment envie de le frapper. Lui montrer ce que ça coûte de tourner autour des compagnes des autres et de réussir à coucher avec elles en plus. Ça ne lui donnait pas envie d'aller rejoindre Clélia et Gordon à l'Université d'Ottawa. qui pratiquaient piano et violon. Ça lui donnait surtout le goût de partir pour la France.

13h30, l'horloge sonne. Depuis 10h30 il a vendu trois limonades. Peut-être qu'il est payé trop cher par rapport aux profits ? Définitivement, c'est ça le pire. Une limonade par heure, à lui seul il boit quatre jus par heure. Il aurait travaillé toute la fin de semaine chez Clélia, il aurait fait 15 $ l'heure. Julien veut aller manger au Green Doors ce soir, un restaurant végétarien dispendieux. Eh bien, il perdrait cinq heures de travail.

— Je pense que je vais m'ouvrir une canne de soupe aux champignons Campbell.

13h45, le Parlement va sonner.

14h01, l'horloge a sonné.

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14h16, les cloches sonnaient.

14h30, le Parlement sonne.

— Pauvre premier ministre, tout ce qu'il fait c'est actionner les cloches. Après on viendra dire que l'argent des contribuables ne se perd pas dans les airs. Encore de belles filles dans la rue, je suis en manque d'amies. Pourquoi ne viennent-elles pas ?

 

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Il a enfin eu le courage d'appeler sa patronne au Musée des beaux arts du Canada. Il lui a dit : "Je ne veux plus travailler au Musée des beaux arts. Les raisons en sont que je suis très fatigué de mes quatre jours, trop de choses à faire pour une seule personne, que je suis malade, question de santé, je suis brûlé par le soleil, trop d'heures, pas assez payé, pas de pourboire". Dieu que ça a été difficile à dire ! Il a dit qu'il ne viendrait pas travailler mercredi prochain. Elle a demandé s'il s'agissait de mercredi de la semaine prochaine. Il a répondu qu'elle n'aurait aucune misère à trouver quelqu'un, ils ont déjà fait les entrevues. Julien est prêt cependant à travailler un jour ou deux encore. Ce qu'il ne lui a pas dit, c'est que si on l'avait mis dehors, on ne lui aurait pas donné une ou deux semaines d'avis, on lui aurait montré la porte.

— Eh bien si moi je veux crisser le camp, non protégé comme je le suis, je la prends la porte. En plus qu'avec mon maigre salaire je devais payer 25 $ par mois pour le syndicat, qui lui, se fout bien de moi pour les premiers 90 jours, alors que mon travail se termine à la fin de l'été.

Sa patronne s'est crispée complètement. Elle a pris son petit air insulté orgueilleux comme si en fait cela ne l'affectait pas. Il a maintenant deux lettres à écrire. Une à celle qui l'a engagé, l'autre à celui qui se prend pour plus haut que le pape. On va bien voir si c'est à la légère que le bonhomme lui a donné son numéro de téléphone si jamais il avait besoin d'aide. Quelle prétention inutile ce serait si l'on disait de telles choses par politesse. Encore que, c'est à Aylmer, il ne va tout de même pas aller travailler au Québec. En bus ça prend

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deux heures parce qu'il faut utiliser les deux systèmes d'autobus de chaque côté de la rivière, et que d'un bord à l'autre de la rivière, rien n'est compatible.

Clélia le fatigue pour qu'il demande de l'aide sociale. Julien est incapable de s'y résigner pour plusieurs raisons. Il travaille chez Clélia, c'est trop de formalités, cela a une connotation tellement négative qu'à l'idée d'en recevoir il panique. Quelle ironie, n'est-ce pas la même chose que l'assurance-chômage ? N'est-ce pas la même chose qu'une subvention pour artiste ? Pas psychologiquement. Bon, si le système veut l'aider, pourquoi ne pas en profiter, avant qu'il ne puisse justement plus rien faire. Mais peut-être que justement il ne pourra plus rien faire si l'on en exige trop ? C'est sûr qu'il en a besoin. Il a de la misère à arriver même avec l'argent des parents à Clélia.

 

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— Le bien-être social, très instructif. Il est bien que j'essaye d'en avoir, juste pour voir ce que c'est au juste. Premièrement en quoi ça consiste et la marche à suivre, deuxièmement comprendre les gens qui en reçoivent. Je suis arrivé au bureau, c'est à côté d'où j'habite. Plusieurs immigrants se tenaient en ligne, il fallait s'y attendre. Je suppose que les gens sont réticents à les engager, ils ne se rendent pas compte qu'on va leur donner de l'argent de toute façon, sans même qu'ils aient à lever le petit doigt. J'ignore les statistiques à propos des immigrants et les services sociaux, mais j'habite peut-être dans un quartier où justement il y a beaucoup d'immigrants. Je n'ai rien contre le fait qu'ils reçoivent l'argent de M. Banks de Kanata, celui qui disait n'appartenir à aucune minorité visible. Il y avait un jeune couple avec un enfant, autour des vingt ans. Je me demandais s'il fallait les prendre en pitié ou trouver cela charmant. J'ai trouvé ça charmant, la fille. J'ai vu aussi d'autres hommes dont l'on sait qu'ils vont tout faire pour trouver un emploi, parce que le bien-être, c'est la honte. Ils entrent à peu près comme j'ai fait, lunettes de soleil en plus. Bref, la file d'attente a duré quinze à vingt minutes, on m'a demandé de remplir un formulaire. Là j'ai eu peur. Le

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vrai Big Brother en personne, j'ai maintenant l'impression d'être sur table d'écoute. Je comprends que le gouvernement ne demande rien tant qu'on ne lui demande rien. Mais dès qu'on lui demande quelque chose, alors là, il a tous les droits, il lui faut tout savoir. On veut le nom de la banque avec laquelle je fais affaire, tous les comptes que j'ai et la balance de ceux-ci. On veut savoir mes acquis et biens, les noms de ceux avec qui j'habite, leur numéro de téléphone, le nom du propriétaire (un peu plus on me demandait le salaire de Jim et d'Anne). Mon dernier emploi, ça tombait mal, j'ai travaillé quatre jours au musée. Les raisons pour lesquelles je demande de l'argent, comme s'il pouvait y en avoir cinquante. J'ai l'impression qu'ils vont se servir de ça pour me contredire plus tard. Il faut donc en dire le moins possible, tout calculer d'avance, surtout ne pas mentir, ou ne pas se tromper dans ses mensonges. On me dit d'attendre dans la salle jusqu'à ce qu'on me fournisse un numéro de téléphone et le nom de mon agente. Une heure plus tard seulement on m'appelle, j'étais prêt à partir. On me donne un numéro et on me dit d'appeler le lendemain entre 10h30 et 11h, qu'on me donnerait alors un rendez-vous avec Nicole Gauthier. Je me méfie, aujourd'hui j'ai appelé à 10h30 pile, juste au cas, si j'oubliais alors tout serait alors retardé de quelques jours. Le répondeur m'annonce que la Nicole ne travaille pas aujourd'hui jeudi 21 juin, qu'il me faut laisser un message. Voilà que l'on essaye de voir si mes numéros de téléphone existent ? Ils veulent vérifier si j'habite bien où j'ai indiqué ? Bref, la femme travaillait bel et bien ce jour-là, elle m'a rappelé vers 17h15. Ce qui lui permettait de me demander ce que j'avais fait de ma journée. Pouvais-je lui dire que dans un élan d'inspiration j'avais visionné le téléviseur pendant quatre heures ? Elle était excessivement bête. Elle commence par me dire : "C'est quoi le problème, là ? Pourquoi vous voulez de l'argent ?"J'imagine ici qu'elle voulait voir si j'allais répéter ce que j'avais écrit sur la feuille. Ensuite elle commence à me reprocher le fait que j'avais lâché mon job plein temps, elle me demandait qu'est-ce que j'avais à espérer du gouvernement en restant assis sur mon cul à ne rien faire. Me voilà casé au rang des alcooliques incapables de garder un travail plus de quatre jours. Ce qui semble vrai en fait. Elle m'a alors dit que la loi est claire, quand on lâche un emploi, il faut trouver au minimum deux employeurs par jour qui offrent des postes, pendant cinq jours ouvrables. Ce qui fait qu'il me faudra aller cinq fois dans le centre-ville pour ensuite y retourner voir des employeurs. Ce qui est impossible, il n'y a jamais dix emplois en ces temps dont je remplisse les

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exigences. Elle m'a répondu : "Qu'est-ce que vous avez fait aujourd'hui ? Vous avez cherché du travail ? Je ne comprends pas, vous avez un diplôme universitaire, qu'est-ce que vous attendez de nous ?" Comme si le fait que j'avais un diplôme faisait que je devrais trouver facilement du travail. Bien sûr, le genre de travail que j'avais au musée. "Vous avez eu de l'assurance-chômage ? Quand est-ce que cela a fini ? Vous avez travaillé à trois emplois différents dans la dernière année et vous nous demandez de l'aide ?" J'étais carrément frustré, j'ai passé près de lui raccrocher au nez. Je lui ai demandé s'ils étaient là pour nous aider ou nous détruire, si c'était là une façon de traiter les gens. Ce doit être difficile pour elle de se faire engueuler ainsi, moi ça m'a pris trois heures pour décompresser. Bref, le 27 il doit la rappeler pour enfin prendre rendez-vous.

Si sa recherche d'emploi est jugée insatisfaisante, il doit recommencer le processus au complet. Il croit que s'il se contente de soumettre une demande d'emploi pour seulement une à deux positions par jour ouvrable de recherche, ou s'il n'a pas réussi à donner un curriculum vitae ou entrer en contact avec un employeur, il lui faudra recommencer. De toute façon, quelles seront donc les autres conditions à remplir lorsque enfin il se sera donné tant de mal pour avoir un rendez-vous ? Trop de formalités, il aime mieux mourir de faim. Le résultat sera le même, il a l'impression qu'ils ne lui donneront jamais rien. Il a eu le malheur de travailler quatre jours. De toute manière ils lui auraient reproché d'avoir laissé son travail à la cafétéria et l'autre de télémarketing.

— Bien sûr, sachez-le tous, je suis un déchet de la société. Ma vacheté n'a plus de limite ! Je me demande s'il faut se réjouir d'un processus où il semble impossible de retirer de l'argent, ou s'en atterrer. Les immigrants eux, ils l'auront la détermination, leur survie ou celle de leur famille en dépend, et pour eux, la famille, ça compte encore.

 

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Il lui faut aller dans le centre-ville. Ça ne lui tente pas. Cette recherche d'emploi active, c'est un travail à plein temps non payé. Sa mère lui a fait se sentir coupable l'autre jour.

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Autant que la folle des services sociaux. Un vrai incapable, un vrai innocent qui va finir dans les égouts. Horreur. Sa mère était fâchée qu'il ait perdu sa vie en littérature, que c'était donc de valeur, lui qui était si intelligent. La Nicole Gauthier était bien pire, elle l'a convaincu qu'il était le dernier des déchets de la société, qu'il n'avait aucun avenir parce qu'il ne se prenait pas en main, que même les services sociaux ne l'aideraient pas à moins qu'il prouve qu'il vaut au moins la plus cruche des cruches. Il semble même qu'il ne la vaille pas, il n'a pas le courage de chercher, à nouveau, un emploi. Un diplôme de quatre ans à l'université et il est le plus incapable des incapables. Bien sûr, tout le monde maintenant finit par finir l'université. Les plus cons se font même accepter en maîtrise, ils n'ont pas perdu de temps là où ils n'avaient rien à faire. Faut être stoïque dans la vie. Accepter sa condition de crétin et se fermer la gueule. Et traiter les autres de crétins aussi, si on ne veut pas trop s'enfoncer. Maintenant il ne se reste plus qu'à attendre patiemment la mort, sa vie sera d'une routine plate et sans rebondissement. Lui qui aurait voulu la vie parfaite, avec une mise en situation, un développement, des problèmes, un apogée, un dénouement, une situation finale. Julien va plutôt s'en tenir à sa première idée, s'isoler loin de la ville, s'enfermer, attendre la mort. Peut-être même un emploi d'ingénieur routinier et des enfants. Faut vivre avec son temps. Huff ! Pourquoi pas se trouver une belle femme et l'épouser dans une église? Le tableau serait complet.

 

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Julien vient de mettre un point final à sa recherche d'emploi que lui exigent les services sociaux. Bien qu'incapable de dire si l'on devrait imposer une telle politique chez ceux qui veulent du bien-être, il peut néanmoins dire qu'il aime mieux crever de faim que d'accomplir ce qu'ils veulent de lui. Le fait demeure qu'il n'a pas l'argent pour descendre dix fois au centre d'emploi du centre-ville, non plus l'argent pour se rendre à dix entrevues différentes, en plus des voyages où il lui faut aller porter un CV avant de passer l'entrevue, sans compter

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les doubles et triples niveaux d'entrevues.

Julien n'a pas deux mois à passer à se chercher un emploi d'été pour essayer de bénéficier de l'aide sociale. Il n'a même pas réussi à trouver deux places où appeler hier, il lui faudra se rendre trois fois minimums dans le West End, il ne sait même pas où c'est. Julien est certain qu'il lui faudra reprendre le processus au complet comme elle a dit. Imaginons un peu comment le tout lui coûterait ? Pour une seule fois, au minimum : 8,80 $ de photocopies en les faisant à l'université ; 16 $ d'autobus pour se rendre au bureau d'emploi pour voir les postes, en admettant qu'il ne prenne jamais l'autobus sur heure de pointe ; 16 $ pour les dix entrevues en admettant qu'il puisse passer au moins une entrevue, sinon il lui faudra trouver un onzième employeur, en admettant aussi qu'on ne lui demande pas dans un premier temps de venir porter un CV pour qu'on lui fixe un rendez-vous ultérieur, en admettant également qu'il n'y ait qu'un seul niveau d'entrevue. On en est déjà à 40 $, il n'a même plus 3 $ à l'heure actuelle. Le plafond de sa carte de crédit est sauté de 30 $. Risquerait-il tout cela, en plus du temps et de l'énergie, pour une entrevue avec sa travailleuse sociale qui pourrait bien lui dire de recommencer le processus ? Lui refuser de l'aide parce qu'il a lâché un travail inhumain !

Même s'il trouvait un emploi, cela prend au minimum deux mois avant de recevoir un premier chèque, en plus il n'y a rien qui dit qu'il commencerait sur-le-champ. Son premier chèque de crève-faim viendrait à la fin de l'été. Tout ça c'est du pareil au même. Dans le fond, il ne peut pas reprocher au bien-être de faire un effort pour que l'on cherche du travail avant de demander de l'aide. Le problème c'est qu'à l'heure actuelle il n'y a pas d'emploi, que ça lui coûte l'argent qu'il n'a plus et qu'il ne voit pas suffisamment de lumière au bout du tunnel pour enclencher le processus. Il a de toute façon déjà plus de cinquante curriculum vitae qui se promènent partout dans la ville, il n'a plus la volonté de continuer. Encore une fois, remercions le destin que chez Clélia on ait bien voulu refaire le toit, mais, va-t-il voir la couleur de cet argent un jour? Sa vie ressemble à ça, qu'il travaille sans cesse comme un déchaîné pour n'avoir aucun argent au bout. Avec Clélia en tout cas, c'est supposé sauter les mille dollars, à ce qu'elle dit. C'est merveilleux, malheureusement cela ira directement à Jim, son propriétaire, pour payer ses loyers en retard.

Julien vient de recevoir un appel du bonhomme d'Aylmer. Il pense qu'il a touché sa cons

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cience avec sa lettre. Il lui offrait une série de noms de ses amis qu'il devrait appeler en faisant un usage excessif de son nom. Cela ne l'intéresse pas. Lui, ce qu'il avait à lui offrir personnellement, c'est un job de télémarketing. Comme la Nathalie, avec qui il travaillait à la cafétéria et qui lui offrait un travail de télémarketing, il a essayé d'atténuer le calvaire en disant qu'au contraire c'est très plaisant. Et son cul c'est du poulet ? Peut-être qu'il n'avait aucune conscience finalement, peut-être qu'il a des problèmes à se trouver des poissons qui vont téléphoner à ceux qui vont déménager, pour savoir s'ils veulent des évaluations de leurs biens au cas où ils voudraient éventuellement une assurance. Bien sûr, il ne s'attendait pas à des miracles, du genre, on t'engage à un salaire de 26 500 $ par année comme correcteur de français officiel de notre galerie d'art et de notre centre commercial qui n'arrive pas dans ses comptes parce que personne ne loue les locaux. Le salaire moyen des employés de la ville d'Ottawa-Carleton est de 26 500 $, ce qui les case numéro deux dans tout le Canada au point de vue salaire. Et lui qui est incapable de se trouver quelque chose qui paye plus de 4 000 $ par année. Et encore, il est généreux. "Mais voyons monsieur, vous aviez un emploi, vous venez de le lâcher ! Pensez-vous que vous avez le droit de vous lamenter?"

Julien est allé au festival franco-ontarien. Laurence Jalbert faisait un spectacle, très bien. Il était avec Nathalie et Hélène. Il a bien vu que cette dernière serait peut-être intéressée à lui. Elle a été acceptée en maîtrise, elle. Elle a 8.0 de moyenne pondérée, elle. Elle n'a pas de dettes et bénéficie de bourses, elle. Elle n'a pas eu à travaillerpendant ses études, elle. Elle a une automobile et demeure chez ses parents, elle. Pff !

Il a rencontré Noël, il l'a fait vraiment chier. Il dansait, sautait, riait ! Il a son travail pour un an au Musée des civilisations, très bien payé, il est acteur de théâtre. L'année d'après monsieur s'en va à la Sorbonne, il a déjà été accepté. Il vient d'avoir le dernier diplôme spécialisation en théâtre, l'université abandonne ce programme. Il a eu toutes ses études payées par la compagnie où sa mère travaille, elle travaille pour le gouvernement. Julien a rencontré une autre fille juste avant qui lui racontait qu'il fallait qu'elle remonte absolument sa moyenne à 8.0 pour continuer à avoir ses bourses de 15 000 $ par année. Elle est déjà avocate et recommence un autre B.A. en administration, tous frais payés. Jean bénéfi

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cie de bourses aussi élevées qu'elle.

— Il me faut vraiment être cave pour endurer tout ça! Eux autres, ça se promène, c'est sur le party à longueur d'année, ça a des autos, des bourses à plus finir, des diplômes en maîtrise et doctorat, c'est sur la drogue à planche, pis ça vient me narguer sous le nez, me dire que ce que je fais depuis quatre ans, à double temps plein, c'est de la cochonnerie qui ne vaut rien. Moi qui crève de faim, incapable de trouver un emploi potable, refusé en maîtrise, des dettes impossibles à rembourser, quatre années de perdues en littérature, quatre années que je m'en vais peut-être perdre en génie, c'est vrai que la vie est injuste et ce n'est pas ce soir que je vais être fataliste. La vie est injuste ! Si elle a de bonnes raisons de l'être, je ne veux pas les connaître. En fait, je pense que moi aussi je vais devenir très intolérant et haineux envers la société. Je suis d'ailleurs sur la bonne voie, je deviens de plus en plus vulgaire. Vive la révolution !

 

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Clélia parle d'aller à New York la semaine prochaine pour le grand congé. Elle veut s'acheter un Steinway de 25 000 $. Prêt à sacrifier leur terrain et leur belle maison. Aux dernières nouvelles, elle comptait sur sa môman pour acheter le terrain, pendant qu'elle, à partir de l'été prochain et les suivants, toujours en calculant qu'elle aura encore son emploi à la BNR, commencerait à construire la maison. Plus tard ils repayeraient le terrain selon sa valeur acquise en rapport au château qui serait désormais dessus. Julien a même réussi à convaincre Clélia qu'Aylmer au Québec serait mieux qu'en Ontario et que si les gens étaient assez cons pour croire les vendeurs ontariens par rapport à la dévaluation des terrains au Québec à cause de la séparation imminente, eux, ils seraient assez intelligents pour en profiter. Julien ne croit pas qu'ils vont perdre de l'argent, mais il lui est dangereux de conseiller sa belle-famille dans ses investissements. Lui il est incapable de repayer son ordinateur portatif qui lui coûte une fortune en intérêts trimestriels. Alors, il ferait mieux des laisser faire.

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Pendant ce temps il voit de plus en plus son avenir pour septembre prochain se dessiner. Voilà qu'il a aussi été refusé en maîtrise à Montréal : "Votre demande est refusée parce que vos résultats scolaires sont trop faibles". Julien devrait se répéter cette phrase éternellement, non seulement elle fait mal, mais en plus elle le motive. Il a lu, au lieu de la phrase entre les guillemets, ceci : "Votre demande est refusée parce que vous êtes trop cancrelat pour nous écrire une thèse, parce que vous êtes visiblement inférieure à la masse de nos étudiants qui sont vraisemblablement forts intelligents et bourrés de bourses". Merci. Il se demande juste s'il aura lecourage ou la motivation d'entrer en génie. A-t-il un autre choix ? Quel travail peut-il trouver avec un B.A. en littérature ? Aucun. Sinon voué à mourir de faim toute sa vie, sans compter qu'il a une retraite à prendre et qu'il ne faut surtout pas compter sur les gouvernements.

— Ah seigneur ! Que pourrais-je inventer pour me motiver ?

Ils étaient tous assis dans le sous-sol chez Clélia. Et là Clélia s'amusait avec la télécommande. Et toute la famille avait l'air à trouver ça bien, à ne pas être dérangée. Un spectacle de Jean Leloup ? Clélia ne connaît même pas Jean Leloup, elle n'a pas arrêté. Julien savait qu'il y avait un spectacle de Daniel Bélanger ce samedi et qu'il le manquait. Il lui était impossible de dire de le mettre à tel canal. Toute la famille admirait Clélia appuyer sur tous les boutons de la télécommande. Après cinq minutes il s'est levé, il a dit assez de télé pour moi. Déjà qu'écouter la télé lui est un supplice, mais avec une autre qui a la télécommande, ça, c'est vouloir sa mort. Il y avait justement un article dans le Citizen ce dimanche, paraît que c'est la guerre dans les belles familles traditionnelles à propos de la télé et de la télécommande. N'est-ce pas ironique qu'en cette belle année internationale de la famille, le pauvre petit 47 % de ce qui reste de famille et qui avait affirmé que la télé était le principal loisir qui servait à réunir ses membres - membres qui étouffaient de joie, de bonheur et d'amour selon leurs dires - achève de s'entre-tuer pour la télécommande ? Se liguant, mère et enfants, contre le père qui assure que la seule autorité de la maison doive garder la télécommande jusqu'aux chiottes pour être certain que personne ne va changer le canal. Plusieurs femmes avouent qu'elles ont arrêté de s'obstiner avec leurs maris, elles disent qu'ils sont intraitables, que jamais elles n'auront la télécommande. On n'est pas surpris non

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plus d'apprendre que l'enfant qui décide de changer le canal de la télé pendant que le père l'écoute, est en droit de s'attendre à une crise hors de proportion et qu'une claque ou un bon coup de pied va suivre. Dans le dernier Code civil, battre ses enfants est rigoureusement illégal. Pour les Ontariens en Common Law, seuls les avocats connaissent la loi, alors pas de problème, allez-y fort en cette année internationale de la famille ! Selon la Bible, l'enfant qui ne respecte pas ses parents a droit à la peine capitale. La Bible ne prend pas la défense des enfants. Au contraire, le père est propriétaire de ses enfants et de sa femme, il a le droit des vendre comme esclaves. Vous retrouverez tout cela dans la Genèse et l'Exode. Julien trouve inadmissible que le droit actuel s'éloigne trop de la Bible. On n'a pas besoin de Code civil ou de Common Law, on a juste besoin de la Bible et d'une mitraillette dernier modèle. Comme les religieux le disent, la planète allait bien mieux avant que l'on insère une Charte des droits et libertés dans notre Constitution.

 

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Quand Clélia lui a dit vouloir aller à New York, il s'est senti mal. Julien ne voulait pas revoir Mathilde pour rouvrir ce qu'il avait réussi à oublier. Puis il était tout de même heureux d'enfin visiter New York et de revoir Mathilde. Il lui a téléphoné ce soir. Elle écoute sa cassette chaque jour quand elle prend le train pour aller travailler. Elle connaît les chansons par cœur. Elle pense donc toujours à lui. Elle relit ses lettres encore, regarde ses photos.

— Mon dieu, elle ne m'a pas oublié ! Ça me fait mal !

Elle qui vient d'entrer dans la vie active par la grande porte. Elle vient de trouver un emploi pour sa vie, un emploi minable, et elle ne semble pas avoir bronché ou s'être posé le dixième des questions que Julien se pose. Elle ne s'est même pas demandé si elle allait faire une maîtrise. Elle n'a pas non plus trouvé un emploi en rapport à son champ d'étude et c'est par contact qu'elle a trouvé ce travail qui devrait lui donner 75 000$ U.S. par année à partir de l'année prochaine, puis 150 000 $ U.S. par année quatre ans plus tard. Bien sûr que

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c'est impossible, elle gagnerait plus qu'un médecin à trouver des gens pour travailler sur des PC. Mathilde s'apprête à mourir dans sa nostalgie, elle répète sans cesse: "Mon beau petit Québécois !"

— Ah que ça fait mal !

 

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Fourth of July, Julien se sent maintenant un peu comme Chateaubriand. Il s'en va renforcer le mythe de New York, n'y ayant trouvé que ce qu'il s'attendait à y trouver. En fait, on retrouve à New York, de ce qu'il croit, tout ce que l'on peut trouver à Ottawa, à Montréal, dans les banlieues, à la campagne n'importe où. Sauf que c'est multiplié par x fois. Trop pour lui donc. Lui, produit de son éducation et de sa société, qui endure, aime ou s'enfuit. Il va essayer de ne pas trop amplifier ni alimenter les mythes, mais il avoue que ça lui sera difficile, sinon impossible. Il est prêt à condamner New York comme Sodome et Gomorrhe l'ont été dans la mythologie, même si lui-même ne donne pas sa place à travers tout cela. Bref, de quoi sert une trop grande introduction face à un récit comme on en voit tant partout chaque jour ? New York ne s'autocritique-t-elle pas elle-même ? Qu'elle n'ait besoin d'un autre cave pour la dénigrer ? Mais d'où lui vient cette soudaine peur de dire des faussetés sur une collectivité alors qu'il y a passé cinq jours ? Julien passe sa vie à construire des mythes, un de plus ou un de moins, il laisse aux générations suivantes le soin de détruire les mythes des autres. Lui il s'en va raconter ce qu'il a vu.

Il avait été si déçu de son voyage à Paris voilà quatre ans. Julien connaissait nullement Paris alors, encore moins sa vie littéraire, il ne connaissait que le mythe grandiose que l'on en a fait. Il est tombé de haut. Paris n'avait rien pour l'enchanter. Surtout pas sa Tour Eiffel qu'il avait confondue avec une antenne de télé. La statue de la Liberté, par contre, ça c'est intéressant. C'est le même architecte qui a fait les deux symboles qui représentent à leur façon le pays et la ville. La Tour Eiffel cependant ne reflète pas la Liberté, la Fraternité ou l'Égalité. Julien pense que la seule chose qui symbolise bien l'adage français c'est les piè

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ces de monnaies et les billets où l'adage y est inscrit.

Il avoue cependant que Paris lui a semblé bien mieux trois ans plus tard. Oui, il a lâché les endroits touristiques pour s'aventurer un peu plus avec le peuple et les restaurants. Bref, il ne connaît pas Paris. Il faut y vivre pour en avoir une petite idée, et encore, plusieurs y vivent sans n'en jamais rien connaître. Il n'est même pas sorti dans une boîte. Julien n'y a pas entendu d'histoires comme à New York, bien qu'il n'avait aucunement l'intention d'y connaître la vie underground plus qu'à Paris. On dirait qu'il n'a point eu d'autres choix que d'y aller. Comme si tous les chemins conduisaient au pire. Ils se sont retrouvés dans une salle presque noire, avec quelques rideaux, un gros papier plastique sur le plancher, ils devaient payer dix dollars à l'entrée, ils attendaient deux heures du matin pour commencer le bordel. Définitivement, tout le monde se serait déshabillé et aurait couché avec tout le monde. Quelqu'un lui a dit que son ami avait rencontré sa blonde là-dedans une nuit, elle était en train de se faire sucer par six gars. Il lui a dit aussi avoir été dans un genre d'endroit un peu labyrinthe où pour sortir il fallait courir à travers les corridors remplis de vieux porcs qui te touchaient partout. Deux minutes après être entré, Julien a fait une vraie crise. Comme Clélia dit, il est le seul qui semblait avoir encore des fibres morales. Il a même réussi à être remboursé, ce qui a surpris tout le monde, ça ne se fait pas d'être remboursé. Ils avaient rencontré un beau petit garçon, Dan. Mathilde s'intéressait à lui, c'est à cause de lui que tous se sont retrouvés dans ce Big Dick Contest. Il n'y avait que Julien pour exprimer tout haut ce que Clélia et Mathilde pensaient tout bas. À moins qu'il n'y avait que lui qui voulait sortir ? Clélia voulait voir. Pour Mathilde, Julien se demande si elle n'a pas déjà participé à ce genre de soirée.

— Plus j'y pense, plus j'en suis sûr.

Quand il pense que Mathilde et Dan parlaient qu'ils ont souvent été dans ces places où, sous le couvert de vendre ou louer des films pornographiques, on peut aller dans ces petites salles où tu regardes les gens se masturber à travers une vitre. Tu peux alors allumer la lumière si tu veux que l'autre te regarde, tu peux aussi lever le drapeau si tu veux toucher l'autre personne ou si tu veux que l'autre te touche. Tu peux coucher avec si ça te tente.

Ça l'a rendu tellement dépressif de savoir que Mathilde a déjà fait ça.

— Et moi je l'ai touchée ! Heurk !

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Tous les bons pères de familles se retrouvent-ils dans des genres de situations comme ça?

De toute façon il n'a vu que des gays à New York. Comme dit Mathilde, tout le monde est gay à New York. C'est faux peut-être, mais la vie gaie existe là-bas. Plus qu'à Montréal, il pense. D'ailleurs, les deux villes ne sont séparées que par quatre à cinq heures d'autoroutes. Trois heures s'il n'y avait pas tant de policiers en manque d'argent pour leurs faux-frais et des limites de vitesse totalement ridicules de 55 milles par heure. C'est 90 kilomètres à l'heure ! Ils font 150 km / heure entre Ottawa et les frontières américaines, et lorsqu'ils sont assez intelligents pour suivre un autre innocent qui va aussi vite, c'est lui qui prend les contraventions des quelques policiers rencontrés. Aux États-Unis, à 90 kilomètres à l'heure, ils dépassent tout le trafic. Ils rencontrent des policiers à chaque mille. Pendant ce temps, combien se font violer dans les rues des villes ? Tant qu'à avoir un système routier aussi surveillé, vaut mieux avoir une caméra qui prend des photos en série et qui fait épargner du temps et de l'argent à tout le monde. Enfin, à ceux qui respecteront les limites de vitesse. Pas de problème pour les États-uniens, de ce qu'ils ont vu, il n'y a pas plus conformistes qu'eux. Quand il fait beau, ils vont tous à la plage, ils créent immanquablement les plus gros embouteillages, ils n'atteignent même pas la plage. La définition de Manhattan selon Julien, un gros paquet de ciment amalgamé ensemble où il est impossible de respirer autre chose que l'air chaud de tous les systèmes d'air conditionné. Effectivement, la seule façon de respirer à New York, c'est par l'air fétide des bouches de métros. Ces stations de métros, il n'y a pas pire. Il y fait une chaleur infernale, on se croirait en enfer. C'est vrai que là il n'y a aucune circulation d'air. Mathilde leur a dit que l'hiver ça devenait de vrais congélateurs.

Que dire aussi du train de vie. Julien voulait une crème glacée aux fraises, il a dépassé la limite permise, deux questions en trop. Le serveur aurait voulu qu'il lui dise bien simplement, ice cream with strawberries. Mais lui et Clélia ont eu le malheur de lui demander quelles sortes il avait et le malheur de ne pas avoir compris s'il parlait de crème glacée aux fraises ou de vraies fraises qu'il y avait sur le comptoir. Bref, quinze secondes de trop, il a dit: "I don't know what's so difficult about asking for a fucking ice cream", et il a servi la femme à côté.

Clélia lui a dit to fuck off, Julien l'a envoyé chier en français. Ainsi, notre couple d'Ottawa ne veut pas sauter aux conclusions, sauf que dans tous les restaurants où ils sont allés il

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fallait vite savoir ce qu'ils voulaient et ne jamais poser de question.

Un autre exemple, Au bon pain, genre de petit fast food à tous les coins de rue, la femme, Julien était là, elle était vraiment impatiente, elle était prête à sauter sur le client en arrière de lui, pourtant, ça lui a pris moins de quinze secondes pour passer sa commande : "A vegetarian sandwich and an orange juice". Julien paniquait, il faisait comme les vieux à la caisse de la cafétéria de l'Université d'Ottawa qui, sachant que l'on attend après eux, ne sont plus capables de compter leur argent et échappent tout.

Il faut avoir 21 ans pour aller dans les bars. Un peu plus on considérait Julien encore comme un tarte qui ne sait pas boire ou qui est dangereux par son inexpérience de la vie. S'il avait fait un B.A. en génie, il serait ingénieur à l'heure actuelle, il pourrait avoir une maison, un enfant et même une BMW s'il avait voulu s'endetter. Se peut-il qu'il soit trop jeune pour aller prendre une bière dans un bar ? Alors qu'il lui aurait été si simple d'aller dans ce bordel de malade.

Bref, les Américains se targuent d'être libres, et on aurait tendance à le croire quand on regarde comment c'est pire ailleurs dans le monde. À ce sujet, aucun doute, il habiterait aux États-Unis et nulle part ailleurs, vous allez voir pourquoi. Bref, ils peuvent se targuer d'être libres tant qu'ils veulent, c'est à peu près tout ce qu'ils ont, et encore. Parce que l'égalité et la fraternité n'existent pas dans ce pays. Le fossé entre les riches et les pauvres fait peur. Julien ne s'était jamais rendu compte jusqu'à quel point le Canada est bien par rapport à ce principe de la redistribution des ressources. Au Canada les quartiers de pauvres sont moins pires et tout le monde peut aspirer à quelque chose. À New York, c'est terrible. Le racisme est partout, les quartiers de Noirs sont excessivement dangereux et cela est bien normal, avec toute la discrimination à laquelle ils font face. Il a peur des Noirs à New York, c'est un préjugé, mais il ne leur parlerait pas. Une tension existe. Au Canada il croit qu'il n'y a aucun problème à parler avec eux ou de travailler avec un Noir. Il a lu le Jewish Sentinel qui est distribué partout dans New York, les Juifs lui semblent très tolérants. Bien sûr, on ne dissocie jamais juif et religion, mais il y a même des annonces Male seeks Male dans ce journal.

La famille de Mathilde, est riche. Julien avoue que c'est la première fois qu'il a un ami riche, il lui serait donc difficile d'élargir aux riches Américains ce qu'il a vu. Mathilde disait que ses parents ne parlent plus avec les grands-parents parce que ceux-ci sont trop préten

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tieux. Oh mon dieu ! Après avoir vu Mathilde et ses parents, Julien ose à peine imaginer les grands-parents.

Que lui et Clélia aillent à New York devrait laisser les parents indifférents. Au contraire, ils ont vu là une bonne occasion de redorer leur blason et de leur prouver qu'ils sont riches, en essayant de leur faire croire qu'ils étaient simples. À première vue pourtant ils ont l'air simples. Avec leur Saab, le téléphone portatif à l'intérieur, ils n'avaient pas encore la puce à l'oreille, parce qu'enfin, une Saab n'est pas si impossible, et un téléphone dans la voiture, paraît que c'est une nécessité à New York. Parce que si on tombe en panne, personne n'arrête, et si quelqu'un arrête, vaut mieux s'enfermer dans la voiture à double tour. Le salut, un téléphone. Mais quand Mathilde commence à leur dire que ses parents veulent acheter une BMW alors que ce n'est peut-être pas vrai; que la mère, comme par hasard, s'en va acheter une grosse bague en or avec un gigantesque diamant dessus ; que le père leur fait toute une histoire par rapport à ce que la mère vient d'acheter et fait deviner Mathilde, Julien et Clélia ; et quand Mathilde ouvre le congélateur pour leur montrer comment ça déborde, ça c'est le comble. Après ça, le masque tombe. Toute cette comédie rend Mathilde malade. Elle qui est raciste à planche, incapable de reconnaître qu'un Noir a le droit de vivre ou qu'un Juif a le droit d'être riche, elle qui a tout eu sans rien demander, elle est incapable de comprendre pourquoi la vie est si injuste parce qu'elle n'est pas heureuse. Elle a sa voiture, celles de ses parents, elle a toujours eu des amis riches, des copains riches, l'université gratuite, La Sorbonne à Paris payée par ses parents, et maintenant un travail qui payera très bien dans une des compagnies en vue de New York. Il y a un tel conformisme dans ces relations que ça fait peur. Julien comprend maintenant pourquoi Mathilde a eu tant de copains riches et qu'elle ne peut s'en passer. C'est un genre de visa pour le grand-monde. Le beau petit garçon à côté, la grosse voiture de riche et toutes les portes sont ouvertes, tous les contacts. Mathilde dit qu'elle ment sur l'endroit où elle demeure, elle ne dit jamais Yonkers, elle dit Worchester. Elle refuse d'aller voir ses amis avec la New Yorkers de ses parents, elle veut la Saab. Julien ne doute pas que ses parents la lui prêtent quand ils voient les intérêts de leur enfant. Quel monde d'hypocrisie, lui qui croyait que cela n'existait que dans les romans de Balzac. Julien croyait qu'il existait une fraternité dans les universités et collèges. Mathilde lui disait que sa fraternité avait une méchante initiation. Elle devait se

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promener toute la journée avec une grosse planche digne du bâton à phynance du père Ubu de Jarry, puis le soir venu elle devait baisser ses pantalons, se mettre à quatre pattes et là les gens de la fraternité frappaient tant qu'ils pouvaient. Julien pense qu'il aurait abandonné les études. Lui qui pleurait tellement il avait peur de commencer son secondaire lorsqu'il avait douze ans. Il n'y avait même pas d'initiation en plus. Tous les membres de la fraternité ont un tatouage indélébile sur la fesse, marqué à vie par le conformisme d'une fraternité débile. Ils en sont fiers ! Bien sûr, on peut répliquer que la vie n'est pas assez longue pour commencer à regretter un tatou indélébile sur une fesse, on s'en foutra bien de ça dans 30 ans, quand on sera tous morts. Julien sait qu'elle ne lui a encore rien dit à propos des initiations dans les universités américaines en dehors des fraternités. Ils ont tout poussé à l'extrême. Un bal des finissants chaque fin d'année où il faut se trouver une fille ou un gars, aller au bal habillé comme un vrai monsieur ou une vraie madame, louer la limousine pour augmenter à la prétention, se réserver une chambre d'hôtel et coucher avec la demoiselle ou le monsieur à la fin de la soirée.

— Est-ce fait pour faciliter les mariages ou la destruction de la morale ? C'est drôle qu'on n'entende pas la religion parler là-dessus. Combien de filles tombent enceintes à la suite de ces bals ? Combien attrapent une maladie vénérienne, combien se marient ? Cela ne sert-il qu'à se vanter ensuite ? Eh, j'ai couché avec la plus belle, t'aurais dû la voir au lit, elle m'a sucé... et cela fait paniquer celui qui a couché avec une plus laide ou celui qui n'a pas couché avec l'autre, et celui qui n'avait pas de fille ou qui n'est pas allé au bal. Que fait un gay là-dedans ? Il souffre en silence, il ne veut pas être rejeté. Bref, le monde américain m'écœure, parce qu'en plus toutes leurs niaiseries sont institutionnalisées et presque obligatoires, sinon on est un moins que rien. Ça aussi ça ne pardonne pas, ça conduit au suicide.

À New York on marche dans un bloc de riche où il est interdit de klaxonner, le bloc d'après on est dans un des pires coins où se retrouver la nuit, le bloc d'après on est dans le village gay, une rue plus loin le quartier chinois. Bref, à chaque bloc on se retrouve dans un univers différent, on passe du plus riche au plus pauvre, du plus croyant extrémiste au plus athée orthodoxe. C'est la loi, les riches ne peuvent que devenir plus riches, les pauvres ne peuvent que devenir plus pauvres et s'entre-tuer ou tuer les riches. On ne paye presque pas de taxe,

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comme par hasard les riches ont des assurances pour la santé et le chômage pendant que les pauvres crèvent de faim et n'ont surtout pas accès aux hôpitaux. On a la conscience tranquille cependant, on a construit des projets, de gigantesques édifices à appartements pour les pauvres, rien de plus dangereux que ces endroits. On commence à découvrir l'aide sociale à New York, on se demande à quoi ça ressemble. À chaque mètre dans le centre-ville se tient un mendiant. Julien pensait qu'il fallait aider le tiers monde, il pense que l'on devrait commencer par New York. Bien sûr, c'est écœurant au Canada de se faire enlever la moitié de son salaire pour aider les autres. Une personne sur dix bénéficie de l'aide sociale au Québec, disait La Presse dernièrement.

On ne compte même pas les 10 % sur l'assurance-chômage et ceux qui comme Julien, et il se demande encore comment, ne reçoivent ni l'un ni l'autre et sont capables de survivre et même d'aller à New York.

— Ce serait moins difficile à accepter si le gouvernement prenait la moitié des salaires pour bien l'investir et ne pas gaspiller. Et c'est ça le problème au Canada, c'est qu'on dépense comme des déchaînés là où il ne faut pas. Personne ne semble avoir de comptes à rendre, ou bien on se fout pas mal de l'opinion publique et des scandales qui finalement n'en sont plus. Être en politique c'est apprendre à faire ce que l'on veut, servir ses amis, éviter les fuites, mais surtout, apprendre à vivre avec les scandales, rendre sa conscience à un niveau où le scandale devient une pratique courante. Plus tu as de scandales à ton actif, plus les gens te connaissent, plus ils votent pour toi. Quel politicien pourrait commencer à s'inquiéter parce qu'il a tant fourré le peuple, alors que tout le monde en politique fait la même chose ? Quelle honte y a-t-il à rouler en limousine avec un chauffeur, à avoir une maison tous frais payés, une pension à vie pour quatre ans comme député, une pension excessive à vie pour huit ans comme député, lorsque tous les députés ont la même chose ? Des pots-de-vin ? À la pochetée mes amis ! J'en écrirai une brique un jour juste sur la corruption politique qui concerne le Saguenay-Lac-St-Jean. Pendant ce temps le peuple naïf se meurt à côté. Et encore, le Canada est l'endroit où il fait le mieux vivre dans le monde si l'on se fit à l'O.N.U. J'ose à peine imaginer ce qui se passe ailleurs. Nous ne sommes que 28 millions sur sept milliards, je crois. Ce qui fait 0,003 871 % de la population mondiale. N'est-ce pas que c'est peu ? Les États-Unis qui font tant de bruits dans le monde ne seraient que 0,035 714 %

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du monde. Mes chiffres sont probablement faux, je me trompe, parce que ça fait déjà quatre ans que je n'ai plus fait de math et que j'ai tout oublié, même comment calculer un pourcentage. C'est incroyable quand on sait que j'ai passé mon cours de dérivés avec 91 % et que la moyenne de la classe ne passait pas.

Est-ce que tout ce que l'on apprend à l'école est oublié quatre ans plus tard? Bien sûr que non, tout est oublié après quatre mois. Voilà pourquoi il faut 25 ans pour apprendre la physique complexe.

Il n'est plus possible de marcher dans New York sans dire que c'est ici qu'on a tourné le film The Godfather part III ou autre film. Parlant de maffia, Mathilde habite juste à côté des mafioso. Ils se pensent en sécurité, les pauvres. Quand donc la première bombe va sauter ? Mais au contraire, disent-ils, ils sont tellement sous surveillance étroite qu'aucun bandit n'oserait s'aventurer ici. Julien comprend, tout le monde est au courant que la maffia est là. Il y a pourtant un assez impressionnant dispositif de sécurité chez Mathilde.

— Je ne me surprends guère de voir comment les riches font bon ménage avec la maffia. Aussi institutionnalisés les uns que les autres. Tout ce monde vit bien ensemble parce que chacun est protégé par les lois, les politiciens et la police ( je deviens un véritable paranoïaque ma foi ).

N'entre pas qui veut aux États-Unis. Les douanes américaines ont presque fait faire à Clélia un infarctus. Le douanier était bête, il ne croyait pas qu'ils avaient loué la voiture et semblait croire qu'ils allaient à New York pour autre chose que visiter une amie. En effet, ça sonne plutôt banal d'aller à New York pour voir une amie. C'est bien certain qu'un tel événement mérite d'être scruté à la loupe. Ils leur ont carrément dit de se tasser sur le côté et de ne pas sortir de la voiture, sinon ils allaient tirer. On pouvait voir leurs fusils à la ceinture, n'importe quel gardien qui est proche de l'argent à New York a son fusil. Clélia voulait sortir avant qu'ils viennent, le douanier a posé sa main sur son arme, elle a refermé la porte de la voiture assez vite. Ils ont fouillé la voiture de fond en comble, Julien se demande ce qu'ils ont pensé de sa pointe de tarte Key Lime dans un plat de margarine Monarch, il pense qu'ils ont été déçus de ne trouver là rien d'autre que de la tarte. À l'intérieur, ils leur ont demandé de vider leurs poches, ils ont observé leur portefeuille minutieusement, chaque carte, chaque papier. Ils ont regardé si leurs poches étaient vraiment vides, ils ont passé leurs mains

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sur eux pour s'en assurer davantage. Leurs sacs de voyage ont aussi été passés au peigne fin. Ils ont même essayé de lire chacune des feuilles que Julien avait dans son sac. Une lettre pour Mathilde dont Clélia ignore l'existence, il se demande bien ce qu'ils ont pu y comprendre. Ils ne parlent même pas un mot français, cela, à la frontière de l'État de New York et du Québec.

C'est comme si, d'un bord à l'autre de la manche, on ne parlait ni anglais du bord des Français, ni français du bord des Anglais. C'est ridicule. Heureusement, Julien et Clélia ont soigneusement tout fait pour ne rien emporter de compromettant dans leurs affaires, surtout pas un curriculum vitae. Clélia disait qu'elle avait connu un travesti qui est passé une journée complète aux douanes américaines à se faire poser mille fois les mêmes stupides questions : Where are you going ? Why are you going there ? Where are you coming from ? What do you do for a living ? L'homme en question se demande encore comment ça se fait qu'ils l'aient laissé passer, ou même, qu'ils ne l'aient pas battu. C'est connu, on n'a aucun droit aux frontières. La consigne, faire peur, insinuer le pire pour faire ressortir une quelconque vérité, surtout ne pas souhaiter la bienvenue. Ça a bien fonctionné, Julien et Clélia étaient prêts à retourner au Canada sans demander leur reste. La chose qui les a convaincus de continuer, c'est qu'ils avaient peur que ce soit pire aux douanes canadiennes. Mais là, étrangement, ils leur ont demandé s'ils avaient acheté quelque chose et ils les ont remercié en leur souhaitant la bienvenue dans leur propre pays. Ils pensent qu'ils sont tombés sur son bon jour. Clélia s'est rongé les ongles de New York jusqu'aux frontières du Québec, il était impossible pour Julien de l'arrêter, à chaque minute elle recommençait. Ils avaient même peur que quelqu'un se serve d'eux pour passer de la drogue, ils ont inspecté la voiture avant de retraverser. Ils ignoraient, les pauvres, que les camions remplis de drogues, de cigarettes, d'alcool et d'armes passent la frontière dans des coins sombres où tous les douaniers sont achetés. Ainsi, pendant ce temps les mafiosi ont la belle vie, ils continuent de s'institutionnaliser, à prendre le contrôle. Bref, c'est un peu stupide, c'est les plus grands de la drogue qui les fouillent aux frontières pour s'assurer qu'on ne leur vole pas un cent des profits effrayants qu'ils récoltent à chaque année. Bientôt il sera toujours interdit de traverser avec de la drogue, mais il sera possible d'acheter de la coke aux barrières. Bienvenue dans votre pays où tout le monde est vendu et où le crime organisé fait loi.

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Un oiseau mort était attaché par les pattes à un fil électrique. C'était franchement spécial d'essayer de découvrir qui avait fait cela, dans quel contexte, pourquoi. Eh bien, fidèle à son imagination, Julien y a vu les pratiques rituelles de quelques groupes bizarres, sectaires, religieux fanatiques, sacrifice quelconque, mais il a probablement vu trop de films. Un comédien noir dans Greenwich Village venait de finir son spectacle dans Washington Square lorsqu'ils sont arrivés. Il était en train de ramasser l'argent que les curieux devaient moralement lui donner pour avoir regardé le spectacle. Tout le monde sans exception donnait des billets. Ils l'ont vu engloutir des tonnes de billets dans son sac qui débordait. Ou bien les gens sont en manque d'humour et jugent qu'il est moins cher de donner 1 $ ou 5 $ pour quelqu'un dans la rue, ou il était franchement drôle le bonhomme. Julien ignore comment interpréter ça, mais il sait que l'homme se fait plus d'argent qu'un ingénieur dans sa journée. Il y avait au moins mille personnes autour et il refait son spectacle à toutes les heures.

Comme d'habitude, les restaurants végétariens sont immangeables, sauf Dojo, restaurant connu à New York pour ses prix et ses portions. Une grosse femme mendiait dans la rue, ils sont repassés trois fois en quatre heures, Julien a fini par lui donner quatre dollars, un dollar par heure. Elle faisait tellement pitié, pieds nus. C'est surprenant mais plusieurs personnes parlent français à New York. Pas du Québec cependant, de la France plutôt. Les gens apprennent le français quand ils ne veulent pas apprendre l'espagnol. Comme Paris, New York est une ville de taxis, il n'y a que cela partout. Heureusement ce n'est pas comme à Ottawa, où c'est la corruption généralisée au niveau politique.

C'est le marché libre et c'est abordable. Sauf à Yonkers proche de chez Mathilde. On ne paye pas à la distance parcourue, on paye au flat rate qui change selon le statut social de la personne qui embarque et au nombre de personnes qui voyagent. Mais bon, on ne réglera pas les histoires de taxi ici.

Ils ont parcouru à pied New York au complet pour observer les Steinway & Sons chez tous les vendeurs de pianos de l'île. Clélia a bien joui pendant que Julien a bien souffert. Elle s'est mise dans la tête de lui montrer comment se servir de son synthétiseur, elle veut l'incorporer à son groupe de musique. C'est bien, car si elle réussissait dans la musique et commençait à jouer un peu partout pour gagner sa vie, et que Julien ne servait à rien, il la laisserait. Quand bien même elle serait riche, il souffrirait trop pour être avec elle. Dépen

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dance, parallèle de son échec et de la réussite de Clélia. Étrangement M. Westman disait la même chose. M. Westman c'est un vieux croûton qu'ils ont rencontré dans un bar du village, Splash c'est le nom. Bref, il serait en partie le propriétaire de trois grosses compagnies de disques, propriétaire aussi d'une firme importante.

Il oscille entre Londres, Paris et New York. Il a eu le coup de foudre lorsqu'il a vu Julien, lui a fait le baisemain (quelle galanterie), était prêt à lui offrir le monde. Julien lui a fait croire qu'il ne parlait pas l'anglais pour éviter de trop parler avec lui. Il regrette, il ne pouvait pas lui dire ce qu'il voulait et jamais Clélia ne traduisait ce qu'il voulait qu'elle lui dise. Si bien qu'en cinq minutes il est devenu un parfait bilingue. Bref, Julien lui a dit qu'il devrait plutôt aider Clélia, qu'elle cherchait justement à faire un disque et qu'elle avait déjà plusieurs bonnes chansons. Il était prêt à aider Julien, mais pas Clélia.

Il a répondu : "What are you gonna do if one of you succeed ? It won't work anymore". Bref, Julien a dû lui dire qu'il participait à la musique avec Clélia, qu'il écrivait les paroles de certaines chansons et qu'il l'aidait pour les autres, dans le fond c'est vrai. Julien lui a dit ça pour qu'il s'intéresse à eux en tant que couple. M. Westman a finalement dit de glisser la cassette démo dans une enveloppe et de lui envoyer ça à son adresse de Manhattan. Ils ne pensent pas qu'il était ce qu'il disait. Malgré Mathilde qui disait qu'effectivement il y avait une famille de Westman à Long Island qui est très riche et qui possédait des compagnies importantes, mais va savoir si c'est vraiment lui. Il n'avait aucun moyen de le prouver en plus, comme c'est bizarre pour quelqu'un qui espère ramasser des jeunes en leur promettant mer et monde. Mais il faut avouer qu'il serait stupide de se promener à New York dans les bars avec ses adresses, son titre, ses comptes de banques, cartes de crédit, etc. M. Westman voulait aller au téléphone pour que quelqu'un le leur confirme. Julien n'a pas voulu. Il disait que sa limousine était proche, qu'il n'avait jamais rencontré quelqu'un d'aussi beau que Julien. Ça, que ça vienne de n'importe qui, ça fait plaisir. Il disait qu'il ferait n'importe quoi pour être dans ses pantalons et que l'avenir lui appartenait. Julien a éclaté de rire, vite réprimé parce qu'il ne fallait pas qu'il s'imagine qu'il comprenait tout ce qu'il disait. Pourtant, tout lui est permis pour croire que son histoire est vraie. N'était-il pas à New York? N'y a-t-il pas de riches excentriques un peu partout en manque de viande fraîche ? En plus, Clélia paniquait tellement, elle a dit que tout le monde regardait Julien partout où ils al

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laient.

Julien a toujours cru qu'il pourrait être un bon acteur, mais pas au prix de coucher avec un autre. Il a déjà dit qu'il aurait toujours sa chance un autre jour, par un autre moyen, et puis, même s'il ne sait pas d'où lui viennent ces quelques fibres morales, il refuse de gagner quelque chose de cette façon. Ce n'est pas le premier sugar daddy qu'il rencontre.

L'ancien gros propriétaire du bar Deluxe à Ottawa cherchait des jeunes danseurs et des prostitués. M. Darkman de Montréal cherchait des jeunes qu'il pouvait regarder se promener nus ou faire l'amour avec d'autres. Probablement aurait-il fallu qu'il couche avec lui, il lui garantissait un appartement, une automobile, suffisamment d'argent pour vivre et des voyages dans le monde entier. Puis Westman, le plus riche, à New York. Quelle discrimination, le monde appartient à ceux qui sont beaux, pourvu qu'ils acceptent d'en faire profiter les autres.

Mathilde se trouve grosse et affirme que les filles sont moins difficiles que les gars en ce qui concerne la beauté. Elle reproche ça aux hommes. Elle trouve ça tellement injuste de ne pas être belle alors qu'elle est incapable de comprendre que l'injustice ne s'arrête pas là. Qu'elle-même, comme elle dit, a tout eu. Lorsqu'elle faisait l'énumération de tout ce qu'elle avait, Julien a souffert, parce que lui n'en a même pas eu le dixième et qu'il est affreusement endetté et qu'il n'a aucun moyen de s'en sortir. Ou du moins pas encore assez désespéré pour prendre les grands moyens, c'est à dire inviter M. Westman dans son lit. Mais Mathilde n'est pas si laide, ou bien l'amour est aveugle. Elle est un peu grosse, c'est vrai. Trop de beurre sur ses rôties il imagine, ou trop de bouffe américaine. Elle lui a fait de grosses déclarations d'amour, lui a aussi affirmé qu'il était très beau, mais qu'elle était encore plus amoureuse moralement, en amour avec sa personnalité et son charme. Clélia y est allé aussi avec son amour, elle devient plus amoureuse lorsque tout à coup elle se rend compte que tout le monde s'intéresse à Julien. Ironiquement, Julien ne voyait que les gens qui regardaient Clélia.

— Se peut-il que les gens qui regardent nos compagnes on ne les manque pas ? Oubliant même celles qui nous regardent ? Suis-je si beau de toute façon? Ai-je une si belle personnalité ? Il m'est impossible de m'enfermer dans ma chambre avec ces souvenirs et soudainement être heureux. Ce quelque positif n'est rien à comparer du négatif qui m'entoure. Ça ne

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m'apporte rien de plus, Clélia m'a tout de même trompé et moi aussi. Ça ne m'a pas empêché de mourir de faim ces derniers temps non plus. Ce n'est pas Clélia qui m'aide financièrement, on partage au dollar près tout ce que l'on fait ensemble, même si elle paye 6000 $ d'impôts par année, signe qu'elle en gagne de l'argent. Elle paye plus d'impôts à chaque année que je ne gagne en un an. Je pense que j'ai fourni davantage qu'elle durant le voyage.

C'est moi qui ai payé à chaque péage pour l'utilisation des autoroutes, des ponts, des routes. Parce qu'aux États-Unis rien n'est gratuit. Pas même l'utilisation des routes et des ponts. Souvent il faut payer, il faut payer partout. Sortir coûte parfois 30 $ juste pour l'entrée. Cela va jusqu'à 50 $ et on n'a pas encore consommé. Paris aussi c'est comme ça. Prix d'entrée injustifié? Je l'ignore, on n'a jamais osé payer pour aller voir si cela en valait la peine. J'ai l'impression que c'est là pour éviter que les pauvres entrent. Dans un univers de riches et de pauvres, il faut empêcher les pauvres de vivre. Ils ont réussi avec moi, je n'y vais pas. C'est peut-être là que l'on rencontre les plus riches M. Westman ?

 

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Voilà que Clélia annonce à Julien qu'elle veut partir pour New York en septembre. Quoi ? Après toutes ses critiques contre New York et les États-Unis, voilà soudainement qu'il irait y demeurer ? Cela ne serait pas fou. Il faudrait peut-être qu'il se fasse une bonne idée de tout ce système et même qu'il se débarrasse de ses préjugés assez marqués contre les Américains. Mais ne parlons pas trop vite, il a lu les quelques règlements à propos des visas dans le journal France-Amérique, ça semble franchement compliqué. Aussi compliqué que les douanes américaines, peut-être plus. Parce que là, c'est vrai qu'ils vont se monter un dossier contre eux. Julien devrait peut-être en profiter pour déclarer que Clélia est sa conjointe et que par conséquent, si l'un ou l'autre réussit à avoir un visa, l'autre peut l'accompagner même s'il n'a pas le droit de travailler. C'est là qu'ils voient comment, à ne pas être marié, ils peuvent souffrir de discrimination. Ils risquent la séparation à chaque fois parce que l'un ne peut suivre l'autre. Sinon, ils arrêtent complètement leurs projets. Bref, il est écœuré

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d'Ottawa, il n'arrive nulle part ici qu'il dit. Il opterait pour Paris, mais à défaut de pouvoir y aller, pourquoi pas New York ?

Il a appelé Mathilde ce soir pour lui parler de leurs projets et demander de l'information. Eh bien, déprimée parce qu'il n'était plus là, elle est sortie et a rencontré un gars. Il était si beau, qu'elle dit, qu'elle pense que c'était de la charité s'il a couché avec elle. Ça lui a fait mal. Voilà soudainement que Julien se sent laid comme ce n'est pas possible. Parce qu'en fait il n'a pas de muscle, il est un peu gros même si tout le monde dit le contraire, et que, s'il arrive à bien paraître, ce n'est pas dans le portrait type que les films mythifient. Il a embrassé Mathilde pendant que Clélia prenait sa douche quand ils étaient à New York.

Mais il n'aimait pas cela, bien qu'il était toujours bandé. Ça l'a même rendu davantage amoureux avec Clélia, parce que la différence entre elle et Mathilde est grande, et il voit mieux ce qu'il a.

— Pauvre Clélia, il ne me faudrait pas impunément risquer ma relation avec elle. Mais ne soyons pas naïf.

Un moment donné, à New York, ils cherchaient un restaurant végétarien et Mathilde voulait absolument que Julien demande à des policiers. Il a refusé parce que les policiers sont certainement ignorants de cela, en plus, Julien les soupçonnait d'être des végétarienophobes. Mais Mathilde a insisté, il a fini par le leur demandé. Non seulement ils étaient végétarienophobes, mais en plus, ils sont homophobes. C'est surprenant, à une semaine des Gays Games. Le policier lui a répondu que la seule viande qu'il mangeait était celle entre les jambes d'une femme, viande que Julien, certes, ne mangeait pas. Ou bien on associe le végétarisme à l'homosexualité, et remarquez que c'est peut-être vrai en statistiques, ou bien il est temps que Julien se fasse couper les cheveux, parce qu'il ne voit plus rien et qu'on a l'air de croire que seul un gay peut avoir les cheveux ainsi. Julien sait qu'on ne le pense pas gay lorsqu'il a les cheveux courts et c'est la deuxième fois en un mois qu'on l'accuse d'être gay juste après avoir parlé de végétarisme. De surcroît, bien qu'il savait à quoi le policier faisait référence, il a tout compris de travers. Aussi, lorsque le policier lui a dit devant ses deux amies, Clélia et Mathilde, que Julien ne mangeait pas de cette viande-là, il lui a répondu que non il n'en mangeait pas, lui affirmant ainsi qu'il était vraiment gay.

— Ce policier a une de ces façons de réduire une femme à un morceau de viande. J'étais

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franchement insulté après. Un peu plus loin il y avait encore quatre policiers qui parlaient tranquillement au lieu de marcher autour pour voir ce qui se passait dans cette place remplie de touristes. J'ai passé proche de leur crier qu'il y en avait peut-être qui se faisaient violer ou voler dans un coin noir, et de leur demander combien le peuple de New York les payait pour bavarder et rire des passants.

Il a franchement une image négative des policiers. Selon lui, ils ne semblent bons qu'à ramasser de l'argent avec des contraventions pour excès de vitesse ou de stationnement. S'ils traitent les femmes violées ou les gens à qui on a volé quelque chose comme ils lui ont parlé et ridiculisé, il ne veut rien avoir à faire avec la police.

Il aime mieux endurer son mal que de commencer à parler avec un innocent qui manque du minimum de respect qu'un citoyen est en droit d'attendre.

— Une contravention ? Donnez-la-moi et fichez-moi la paix. C'est drôle, les policiers me font aussi peur que les maniaques, peut-être même davantage, parce que lorsque l'autorité décide de te donner des problèmes, il n'y a pas de porte de sortie. Tandis que lorsqu'un mécréant de la rue veut ton portefeuille, il y a toujours l'autorité pour t'aider. Mais avec une telle autorité, c'est risqué. Quel recours as-tu s'ils décident que tu es gay et qu'ils sont homophobes ? Surtout lorsqu'ils ne vont jamais trop loin ou que ton cas semble banal comparativement à ce qui se passe à côté ? Si des policiers te retiennent deux jours, t'humilient, te frappent un peu à la limite, tant que tu ne te retrouves pas à l'hôpital, je ne crois pas que tu aies un recours quelconque. Il n'est pas souhaitable non plus d'avoir un quelconque casier judiciaire, parce qu'à ce moment ton avenir est foutu. Dans chaque endroit où j'ai demandé pour un emploi on m'a fait remplir une feuille et on a vérifié avec la Gendarmerie royale du Canada si j'avais un quelconque dossier judiciaire. On te pose la même question aux douanes. Si tu as quelque chose à te reprocher, tu es foutu, tu es certain de passer la journée là, tu n'es pas sûr de passer. Surtout quelqu'un qui aurait déjà été pris pour ne serait-ce qu'une cigarette de hasch, quelque chose de si commun en société.

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— Dans une heure faut que je décrisse d'icitte, moi et la Clélia on va aller prendre une bière et je vais me saouler la gueule parce que la vie est plate et que je n'ai plus rien à faire d'autre. Maudit qu'il fait chaud ! On devient non fonctionnel quand il fait chaud comme ça. Au moins l'hiver on a le chauffage. Qu'essadone d'avoir une TV si on n'a pas l'air climatisé et que lorsqu'il fait chaud on est incapable de la regarder ? En plus j'ai des problèmes avec mon ordinateur non payé, des plans pour que je le flanque par la fenêtre. J'espère que je vais le payer un jour, ou en bon Américain, j'espère mourir avant d'avoir à le payer. J'ai appris aujourd'hui que ça fait vraiment longtemps que j'ai quitté les bancs de mes cours de mathématiques et que le retour en génie va m'être un vrai calvaire. Pourquoi ? Parce que les Américains représentent 5 % de la population mondiale et que mes calculs, j'ignore comment j'ai fait mon compte, sont extraordinairement à côté de la plaque. Comme d'habitude, je ne me suis même pas questionné si logiquement une réponse en bas d'un pour cent était possible. Bref, 70 % des avocats de la planète se trouvent aux États-Unis. Je me demande si cela signifie que là-bas on a moins de chance de se faire fourrer qu'ailleurs, ou qu'au contraire, il est impossible de ne pas se faire fourrer par la justice. Puis, 64 % des Américains-Noirs pensent qu'un Noir célèbre, dans son procès pour meurtre, va se faire fourrer par la justice parce qu'il est noir.

Est-ce le fruit de la paranoïa ou bien est-ce que des études prouvent qu'aux États-Unis on est jugé différemment selon la couleur ? J'aime croire qu'en cette terre de liberté il y a effectivement plusieurs justices.

Pour sa part, il s'est senti bien bas lorsqu'il a appelé les écoles de New York pour un emploi. Il a été traité comme un immigrant venu d'un pays politiquement instable qui cherchait à fuir en trouvant un emploi aux États-Unis. On lui a franchement dit que les politiques à respecter étaient que l'on n'engageait que les gens qui avaient des papiers en règles. On avait l'impression qu'il essayait de passer illégalement les lignes.

— Christ ! Quelle sorte de pays de la liberté est-ce cela ? Il m'est impossible d'y déménager, impossible d'y trouver un emploi, je n'y ai pas de famille, je ne peux tout de même pas épou

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ser une femme pour avoir la nationalité, bon dieu, gardez-le votre pays ! Je n'en veux rien savoir. Pourquoi est-ce si difficile de changer de pays, que dis-je, si impossible ? Mon dieu, bilan de ces derniers temps, dernières fibres morales religieuses avant de devenir un chômeur invétéré, suivi d'un paria de la société sur l'aide sociale, puis maintenant un immigrant illégal qui cherche à s'installer en terre de liberté. Je suis à bout !

 

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Mathilde vient de l'appeler, elle a encore rencontré un gars, ils se sont retrouvés nus dans sa voiture, ils se sont masturbés puis se sont arrêtés, paraît que le gars avait une bite trop grosse. Cela s'ajoute aux deux du début de la semaine, même si Mathilde affirme qu'elle n'a rien fait avec le deuxième. Qu'est-ce que ça change quand le premier était si extraordinaire? Et Clélia qui veut déménager avec Mathilde en septembre à New York, dans le même appartement...

— Ce sera clair dès le début, on ne se touche même pas, on s'oublie complètement. Mais comment vais-je survivre aux gens qu'elle va ramener ? Plutôt mourir ! Une seule chambre en plus, plutôt mourir ! Il me faut oublier Mathilde et vite. Partir pour New York ? Pas sûr si ça me tente. Partir pour Paris ? Pas sûr si ça me tente. Rester à Ottawa ? Pas sûr si ça me tente. Montréal? Jonquière (comme mon père m'a encore poussé pour que j'y retourne) ? Pas sûr. L'Afghanistan, ça, ça m'intéresse. C'est quoi qu'on retrouve là-bas ? Des Musulmans ou des Juifs ? Quelle sorte de guerre il y a là-bas ? Qu'est-ce qui s'y prépare ? Je l'ignore complètement. Je ne savais même pas (Jim non plus d'ailleurs) que Washington était à l'est, je croyais que c'était dans l'État de Washington. Je ne suis pas à blâmer pour cette ignorance majeure après trois années à l'université en droit, philosophie et littérature. Voyez plutôt comment notre beau système scolaire n'a pas su m'apprendre les choses vraiment importantes en dix-sept années d'études. Bon dieu, à l'heure actuelle j'oscille entre les États-Unis, la France, le Québec, l'Ontario, et je vous jure que les frontières sont infranchissables et que n'importe quel peuple fait ce qu'il peut pour se protéger de l'étranger. Le Libre-échange entre les Amé

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ricains et les Canadiens ? J'en ris! Avec le Mexique peut-être, on en a de l'argent à faire avec la main-d'œuvre bon marché.

Je souhaite que les Mexicains fassent leur révolution industrielle cinquante fois plus vite que les Canadiens. On en reparlera de ces pseudo-ententes d'unification. Je ne doute pas que l'Europe-Unie ne le sera qu'à moitié. Je veux pouvoir aller n'importe où n'importe quand sans des formalités à n'en plus finir ! Et laissez faire le sentiment de culpabilité permanent que vous nous offrez juste parce qu'on a décidé de sortir un peu de notre trou. Eh bien, je ne me suis pas découragé avec Paris et sa bureaucratie universitaire, mais voyez, ils se seront arrangés pour me renvoyer mes choses à chaque fois pour me dire ensuite que je me prends trop tard et qu'il n'y a plus de place. Le plus simple aurait été de me dire que mes résultats étaient insuffisants. Je n'aurais pas tété autant à m'imaginer que j'allais devenir un Parisien du jour au lendemain. Gardez-la votre France ! Ça veut coloniser l'univers en entier et c'est incapable de reconnaître ses brebis perdues dans ses anciennes colonies. Qu'est-ce que ça donne de nous envoyer leur gros bonhomme pour venir crier Vive le Québec libre ! si on n'est même pas foutu de reconnaître que les Québécois devraient pouvoir accéder plus facilement à la nationalité française que les restes de la planète ? Ah bon, il y a de l'argent à faire avec les restes ? Tant mieux ! Si un jour je deviens riche, je serai heureux de remettre la moitié de mes revenus à Impôts Canada et au gouvernement ontarien. Puisque j'ai bien l'impression que c'est ici que je vais crever. Bientôt, avec la séparation du Québec, il me faudra renoncer à la nationalité québécoise si je veux rester avec Clélia au Canada. Et comme les formalités d'usage pour redevenir québécois sont pratiquement impossibles à remplir (je m'y connais en matière d'immigration internationale), j'accepte de mourir chez les Ontariens. Heurk, je vais devenir un Franco-Ontarien ! Il va falloir que je commence à me lamenter comme eux, comme si je n'en avais pas déjà assez d'être une minorité en Amérique du Nord ou au Canada en étant québécois, il va me falloir être la minorité de la minorité en étant franco-ontarien. Je m'en fous, parce que je m'en fous de leurs idées de minorités qui vont disparaître. Qu'elles disparaissent et qu'on n'en parle plus !

Pendant ce temps j'ai acheté aujourd'hui une grammaire anglaise ainsi qu'un livre qui va m'apprendre tout ce qu'il y a à apprendre pour devenir au moins le cerveau moyen anglais. Ô descendants of England, be happy, I'm gonna give you my money and my life ! mais atten

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tion, j'ai bien envie de vous détester autant que tous les autres et même de vous critiquer jusqu'à ma mort.

On ne vit pas dans une société sans la critiquer, ou alors on va s'en faire passer des belles. Surtout en Ontario, ça ne prend pas grand-chose pour que tout le monde se mette à paniquer et que l'on passe une série de lois anti-liberté. Ça prend juste quatre jeunes par année qui se tuent dans un accident d'automobile pour justifier, chaque année, un renforcement infernal des lois en rapport à la jeunesse.

Julien vient de parler à Clélia, elle est convaincue qu'elle va partir pour New York même s'il n'y va pas. Ses plans sont tellement simples qu'ils effraient.

— On part, sur place on essaie de trouver un emploi si entre-temps elle n'en a pas trouvé un. On emménage avec Mathilde, on va à toutes les soirées, on rencontre les grosses légumes de la scène de la musique, on les tète, on les suce, on finit par atteindre les sommets des palmarès. New York, tout est permis ! J'ai juste peur de ne pas cadrer dans le décor, juste peur de ne pas connaître suffisamment la musique et de passer pour un crétin qui veut se faire du crédit là-dessus. Je me sens comme l'autre moitié du groupe Wham ! de George Michael. C'est lui qui faisait tout, et les deux avaient le crédit. Ce qui me fait me demander s'ils ne sortaient pas ensemble ces deux-là. Voyons Julien, pour ce que ça coûte de partir des mauvaises rumeurs...

 

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Il essaie d'économiser de l'argent qu'il n'a pas pour New York. Il avoue que comme étudiant il sort en masse, il voyage tout le temps, il bouffe partout au restaurant. Bref, hier il est sorti de la maison pour aller acheter un journal, du lait et des bananes, ça lui a coûté exactement 141,38 $. Il a fini par acheter un CD de U2, une cassette vidéo de U2 (parce que la fille au comptoir était belle, sic), deux livres de grammaire anglaise et presque 80 $ d'épicerie alors qu'il a oublié d'acheter du lait et des bananes. Pas de danger qu'il y retourne pour les bananes, il risquerait qu'elles lui coûtent un autre 50 $.

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Aujourd'hui il a reçu deux preuves d'incompétences de notre administration nationale et internationale. Une lettre de Paris-Sorbonne III lui disant qu'il n'y a pas de préinscription permise, il doit se présenter entre le 9 et le 20 septembre pour s'inscrire en deuxième cycle. Ils savent très bien qu'il ne peut aller s'inscrire, revenir au Canada s'il est accepté, demander un visa étudiant et retourner à Paris.

— Je laisse faire, ils m'ont eu, je meurs, ah ! Ça leur a pris quatre lettres pour enfin me dire ça. Les autres lettres ils me disaient pourtant de leur renvoyer telle chose, d'attendre telle affaire, la poster de telle date à telle date...

Deuxième lettre qu'il a reçue, l'Université d'Ottawa pour son inscription en génie. On est rendu en juillet, voilà deux semaines ils lui ont écrit parce qu'ils n'avaient pas son bulletin de CÉGEP.

— Comment ? J'ai déjà fini un B.A. en littérature à votre université, ils ont toutes les informations possibles imaginables sur mon cas !

— Mais non monsieur, votre dossier est éparpillé entre la Faculté des arts, le service d'admission au pavillon Tabaret, et nous, nous sommes au pavillon Colonel By tout au fond du campus. Retrouver votre bulletin là-dedans prend des délais fort considérables et souvent non fructueux.

— Mais, vous m'avez déjà accepté l'an passé en génie électrique, où sont donc tous les papiers ?

— On a tout jeté monsieur, ou on a tout perdu.

— Maintenant qu'ils ont le christ de papier, ils m'ont renvoyé une lettre aujourd'hui, ils vont bientôt se pencher sur mon dossier. On arrive à la fin de l'été, il n'y a donc aucun moyen de prévoir sa vie au moins trente jours à l'avance ?

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— Voilà, mi-juillet, ça fait toujours peur la mi-juillet. L'été achève psychologiquement, les feuilles commencent à freaker, elles veulent crisser l'camp à terre, le froid de certaines jour

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nées rappelle les débuts d'année scolaire si terrifiantes pour les étudiants. Est-ce la nostalgie qui me fait paniquer quarante-cinq jours avant la fin ? Ou l'incertitude où je suis ? En fait, en plein 14 Juillet, c'est le jour où il me faut oublier la France. Je me suis pris trop tard. Si je m'étais pris entre octobre et janvier passés, j'aurais peut-être été accepté. C'est extraordinaire, il faut prévoir un an à l'avance ce que l'on veut, et eux ils t'acceptent deux semaines avant le début des cours. Que s'imaginent-ils donc ? Que l'on peut radicalement changer nos projets à une semaine d'avis ? Bon, je vais partir pour Jonquière mardi en autobus ou mercredi en train. Je n'ai plus le choix, ils sont en train de paniquer là-bas. J'ai dit à ma sœur que je vais partir pour New York, elle a crié : "Encore des plans de nègres !" Un commentaire très raciste, mais je leur ai dit qu'ils me connaissaient : Ben oui, encore des plans de nègres.

 

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Là il a le cœur gros comme cela fait longtemps qu'il ne l'avait pas eu. Il avait de l'appréhension avant de débarquer à Jonquière, il voudrait maintenant repartir aussitôt. Premièrement il arrive dans cette nouvelle maison de son père qu'il ne connaît pas et ne veut pas connaître. Julien se sent mal quand il est chez les autres, il n'a qu'une envie, c'est de partir. Il n'est pas chez lui et il n'a pas la disposition psychologique pour passer deux semaines ici.

Clélia l'a appelé hier, elle a été refusée en génie. Ce fut la crise de la décennie. Ses parents en ont perdu la raison, tu parles, qu'est-ce qu'ils ont à voir là-dedans. Ils sont plus dépressifs que l'enfant et ça rend l'enfant malade. Parce que la Clélia n'arrêtait pas de dire à Julien qu'elle n'allait pas entrer en génie même si elle était acceptée, qu'elle travaillerait sur sa musique à Ottawa ou à New York. Elle disait même que la meilleure chose ce serait de ne pas être acceptée, ça faciliterait les décisions. Mais c'est que quand ça arrive le message est clair, tu n'es rien, tu n'es pas foutu d'entrer dans un programme où tous les flots du secondaire entrent, avec des bourses même. Tu as vraiment l'impression que la société te ferme la première porte de toute et que ta misère est écrite sur ton relevé de notes.

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— Elle avait besoin de moi et je n'y étais pas. Mais là, je me demande bien ce qui pourrait nous empêcher d'aller à New York. Ses parents exagèrent, ils n'arrêtaient pas de lui demander ce qu'elle allait faire si elle n'était pas acceptée. Maintenant ils l'obligent à garder son emploi à plein temps à la BNR alors que Clélia ne peut plus le sentir ce job-là tellement il y a du stress et des problèmes. Là ses parents lui disent qu'elle est conne, qu'elle aurait dû faire ci ou ça, entre autres, s'inscrire à l'Université de Carleton plutôt qu'à Ottawa. De toute façon, je m'interroge sur l'Université d'Ottawa. Comment moi, Clélia et sa sœur avons pu être refusés chacun dans des programmes différents alors que nous avons déjà un diplôme universitaire ? Le génie en plus, c'est supposé être ouvert, les gens qui ont 70 % et qui sortent du collège réussissent à entrer. J'ai l'impression que le petit sondage pourri que fait le magazine MacLean depuis quelques années y est pour quelque chose. On pense aider les étudiants à choisir les bonnes universités en comparant les institutions, tout ce qu'on réussit à faire c'est augmenter les exigences d'acceptation et de grossir les bourses aux meilleurs étudiants du monde entier au détriment des autres.

Ainsi, fière de sa campagne de 34 millions de dollars, l'Université d'Ottawa refuse tout le monde et paye davantage les meilleurs étudiants étrangers pour qu'ils changent d'université. Ce qui fait que l'accès aux études, ce n'est plus dans leur vocabulaire. C'est drôle, j'ai l'impression que je vais être refusé moi aussi. Ce serait là matière à faire un article dans le journal et une enquête, parce que l'an passé j'avais une moyenne pondérée bien plus basse et j'avais un diplôme en moins lorsqu'ils m'ont accepté en génie électrique.

Julien est déprimé parce que c'est déprimant de retourner chez ses parents et de devoir justifier chacune des choses de sa vie, justifier chacune des choses que l'on va faire.

Ainsi, expliquer qu'il va aller à New York, il est fort surpris, ils ont tous bien réagi à cette idée. Du moins, ils n'ont pas fait de crise. Comme dirait Clélia, ils sont habitués au Julien et à ses idées de fou. Après cela, il se demande bien ce qui pourrait les surprendre. Même leur dire qu'il a rencontré un sugar daddy comme M. Westman et qu'il a décidé de le suivre dans sa maison d'Angleterre ne les surprendrait pas.

— Bref, on s'est bien engueulé, maintenant je suis prêt à retourner à Ottawa. Je sais maintenant que ma vie n'est plus ici et que le plus loin je reste de mon passé, le mieux c'est.

Julien devrait arrêter de faire des blagues plates, genre, que personne ne va venir à son

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mariage parce que ça va se passer en Ontario et que c'est le bout du monde. Autre blague, il a reçu une lettre de Toronto pour un emploi de moniteur de langue seconde dans le nord de l'Ontario et on s'adresse à lui dans les termes de madame. Alors il a dit qu'il n'avait pas encore changé de sexe qu'il sache, que cela allait venir, mais pas tout de suite. Il se demande quelle portée peuvent avoir de telles blagues même s'ils rient fort. En tout cas, ça enlève les tabous et c'est ça qui compte. Mais il faut qu'il arrête de parler de Clélia, ils vont croire qu'il fait une obsession et qu'il est prêt à la suivre au bout du monde, jusqu'à New York.

— Eh bien, ils auraient raison de le croire. Il me faut poster mes lettres de demande d'emploi à New York.

 

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Plus ça avance, plus il est convaincu que ça ne vaut pas la peine d'aller à New York. On vient enfin de lâcher le morceau à l'ambassade américaine de Montréal, cela peut prendre de six mois à un an avant que le service d'immigration et de naturalisation des États-Unis analyse sa demande. Mathilde lui a envoyé les annonces du New York Times, ils recherchent des bilingues, mais à l'heure actuelle il ne saurait dire s'il est effectivement bilingue dans leur définition.

Le vieux monsieur Girard, le pensionnaire chez sa mère, est surprenant. Il lui a raconté ses épisodes avec les hôpitaux. Il est genre très grincheux et exige des soins. Fumeur et alcolo, les hôpitaux ne veulent plus rien savoir de lui. Amédée, le nouveau copain de sa mère, est cardiaque et son médecin refuse de l'aider pour la simple raison qu'il fume !

— Heureusement qu'on peut encore changer de médecin, mais ça montre quel genre de conscience nourrit nos médecins, infirmiers et infirmières. Bientôt on ne va pas aider les sidéens parce que c'est un châtiment de Dieu selon les religieux. Ils le crient d'ailleurs qu'on devrait les laisser mourir. Ça, ça se voit déjà dans les hôpitaux. À Montréal, les sidéens doivent s'orienter vers les centres spécialisés, la majorité des autres centres refusent de

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s'occuper d'eux à ce que j'ai lu dans les journaux. Que dire des femmes qui ne sont plus en mariage pour une raison ou pour une autre ? Selon certains religieux américains : "They do not deserve anything !" Voilà où notre société en est avec l'égalité entre les humains. Bientôt il faudra être dans une famille traditionnelle au sens de la religion, avoir un comportement sans reproche aux yeux de l'État, n'avoir rien fait pour tomber malade, et encore, où dessine-t-on la frontière entre ce qui est recherché ou non ? Une tumeur au cerveau apparaît-elle parce que l'on regarde des films pornos ? Imaginez un instant que l'on décide de ne plus traiter les maladies vénériennes, qu'adviendrait-il éventuellement ? En théorie, avec notre société parfaite, il n'y aurait aucun problème. Ceux qui ont péché finiraient par en mourir. Mais enlevez-vous ça de la tête, la société n'est pas parfaite, elle ne le sera jamais ! Et une majorité finirait par crever des différentes MTS. Je vous dis qu'il ne faut pas rester trop loin de ce qu'une gang de malades est capable de dire pour protéger ses propres intérêts, il faut toujours être là pour les dénoncer. Sinon, ça ne serait pas long que ça deviendrait invivable ici. Et ça, il n'y a pas grand-monde qui semble vouloir le voir. Mouton mouton mouton, alléluia, et ils pourront faire ce qu'ils veulent de nous au nom de leur Dieu hypothétique dont on se fout pas mal.

Julien est sorti hier avec Desgagné dans un bar de Chicoutimi. Il a rencontré sa cousine Christiane. Julien lui a dit que Clélia s'était fait avorter. Bien sûr, elle lui a répondu qu'elle le savait depuis longtemps. Elle dit que c'est son frère qui le lui a dit. Paraît que c'est Julien qui le lui aurait dit. Cela le surprend. Ou bien il avait vraiment bu, ou bien c'est là le pire mensonge que l'on puisse entendre. Ça paye de vouloir leur dire, c'est là qu'on comprend qu'ils savent depuis longtemps.

Christiane lui disait que l'avortement c'était quelque chose qui courait vite de bouche à oreille dans la famille. Elle a commencé par lui dire que, s'il était heureux là-dedans, elle était bien contente pour lui. Son ton était tellement méprisant qu'il est resté mal. Ensuite elle a dit que la famille, sachant qu'il avait des amis gays, ne serait pas plus surprise d'apprendre qu'il a le sida.

— Tabarnack ! Est-ce que je t'accuse d'avoir des champignons dans le vagin, ou des morpions, parce que tu sors souvent sans ton copain dans le bar où on flirte le plus en ville, moé? P'tite crisse d'enfant pure, sors donc un peu pour voir si tous les gays ont le sida !

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Il lui a dit qu'il fallait qu'il retourne voir ses amis, ça lui donne un avant-goût de ce qui se dit dans la famille. On l'a beaucoup dragué au Zénith. C'est la première fois qu'on le drague autant dans un bar. Est-ce parce qu'il a vieilli un peu ? ou bien c'était le gros bouton qui avait décidé de lui pousser sur le menton ? Le meilleur c'est qu'il ne paraissait pas avant qu'il décide de le squeezer pour faire sortir le blanc et le sang. Mais c'était un bouton non squeezable, il n'y avait rien dedans et il s'obstinait à faire sortir le tout. Résultat, la première chose que Dominique, sa sœur, lui a dite lorsqu'il est sorti de la salle de bain, c'est qu'il fallait lui cacher ça au plus vite. Odette a essayé, Dominique a essayé, sa mère a essayé, du fond de teint, du rouge à lèvre couleur peau, un fond + un tube à beige, bref, des millénaires de perfectionnements en maquillage n'ont rien donné. Julien est vraiment déçu, le maquillage, ça ne marche pas ! Il aimait mieux sortir avec une grosse tache rouge sur le menton qu'avec une tache de peinture qui paraissait. Voyez, ça ne l'a pas empêché d'être dragué.

— Le monde est plus beau au Saguenay-Lac-St-Jean qu'à Ottawa, Montréal, Paris ou New York. Ce n'est pas des blagues, ils sont vraiment tous beaux.

Julien s'est mis à s'inquiéter, en arrivant chez lui il a ressenti le besoin d'appeler Clélia pour s'assurer qu'elle existait encore. Il y en avait une presque nue, une deuxième plus tard dans la soirée, sont franchement belles, mais pas touche, si belles et presque nues, ça a couché avec tout le monde. Son ami Sylvain ne s'intéresse à personne. Il n'a même pas regardé le monde. C'est lui qui pourtant est libre et qui se lamente d'avoir eu juste une fille en trois ans, pendant huit mois seulement. Ils ont rencontré Frédérique sur place. Elle était beaucoup plus gentille qu'à leur première rencontre l'été d'avant. On aurait dit qu'elle était contente de voir du monde. Elle a entraîné Sylvain et Julien au Privé, un bar de lesbiennes. Elle affirme que ces filles sont contentes de voir du monde quand il en arrive, et que du monde, c'était Julien, Sylvain, elle et son amie. Julien suppose qu'elle excluait cette dernière, en fait, le monde c'était elle tout court. Elle a une haute opinion d'elle-même et il comprend pourquoi. Selon Fred, la majorité des lesbiennes du bar étaient boutchs, en d'autres termes masculines. Frédérique est tout ce qu'il y a de plus féminine, maquillage au premier plan.

— Excusez-moi, je ne désire pas entrer dans le débat des traîtresses chez les lesbiennes,

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c'est-à-dire celles qui se rasent le poil des jambes, je vous confesse que je m'en fous qu'elles soient poilues ou non.

L'amie de Frédérique, ô ironie, c'est sa grosse Allemande (qui n'en est pas une) aux-seins-lourds-qui-pendent-très-bas et qui fascinait son cerveau l'été passé en même temps qu'il découvrait la pureté de certaines jeunes filles du bar le Caméléon. Cette fille est effrayante, habillée en grosse alternative, cheveux courts, il était presque heureux qu'elle lui parle et qu'elle constate qu'il n'était pas un beau petit garçon pur et que lui aussi écoutait Bérurier Noir. Bref, c'était l'éléphant aux pieds d'argile. Elle est sensible, on sent qu'elle a besoin d'affection, et le mot marge, elle l'a pris dans son sens le plus large.

— Ce n'est pas moi qui accuse toutes les lesbiennes du Saguenay d'être des boutchs ! C'est Fred et son amie (qui n'est pas sa petite amie).

Il y a que Frédérique l'a vraiment pris pour un jeune con l'an passé et que cette année sa façon d'agir a changé du tout au tout sans qu'il puisse s'expliquer pourquoi. Elle disait que la semaine passée elle pensait justement à Sylvain et à Julien. Était-il flatté ? Il l'ignore. Ils ont vu une petite fille pure danser comme une folle sur le plancher de danse du MYF, Julien a demandé à Fred si elle la connaissait, elle lui a répondu oui et que dans sa cervelle c'était vraiment Zérrrroooo. La façon dont elle lui a dit ça, ça méritait de se retrouver dans un film.

Ensuite Julien et Sylvain sont allés à La Caverne, le nouveau bar de Frédéric, le gars à qui appartenait Amadéus le Disquaire dans le temps. Ils ont exactement les mêmes goûts musicaux. Hier Julien a fait un peu le cave en se donnant en spectacle, seul sur la piste de danse. Mais lorsqu'il demande The Smiths et que la chanson que Frédéric met c'est How soon is now ?, il y a de quoi danser, surtout avec six grosses bières dans le corps. Saoul mes amis !

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La crise allait éclater, il aurait dû s'en douter et la prévenir, mais voilà, les choses sont ainsi faites ici que ça explose lorsque l'on s'y attend le moins. Croyez-vous qu'il n'ait l'expérience depuis le temps ? Il fait tout pour essayer de ne pas trop en faire, même jusqu'à ne pas

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sortir de la maison, mais voilà qu'aujourd'hui il a dit à sa mère qu'elle mettait beaucoup trop de beurre sur le pain. Ça tombait mal parce qu'elle était fatiguée de son avant-midi de travail où elle garde quatre enfants à 1 $ l'heure, et qu'en plus, le grand-père venait et elle n'avait pas eu le temps de faire son ménage. Pour ajouter au tout, Amédée a décidé de sacrer le camp parce que Julien serait selon lui quelqu'un qui chiale tout le temps. Julien imagine qu'il a des torts dans cette histoire, il passe un commentaire sans s'en rendre compte, sa sœur est comme ça aussi, et surtout son père. Mais maintenant que la famille est définitivement éclatée, il faut faire avec Amédée, le chien, M. Girard, Odette, Louiselle, Valois, Patrick et sa copine, la fille d'Amédée et son copain.

— Peut-on vraiment essayer de contenter toute cette nouvelle famille que l'on m'impose ? Bien sûr, mais même à essayer ça ne fonctionne pas.

Le vrai problème c'est Amédée. Sa mère s'accuse elle-même, mais on sait que c'est Amédée. C'est lui qui marmonne en arrière et qui ne dit jamais rien jusqu'à ce qu'il claque la porte parce que sa mère ne leur dit jamais rien non plus.

— Il faut s'adapter, il faut prendre sa place et ne rien dire, il faut essayer de développer une complicité, bien que ce soit difficile avec des hypocrites qui font semblant que tout va bien en disant que rien ne va dans notre dos et que les agents de liaison ne font pas leur travail, c'est-à-dire en nous conseillant clairement de ne pas faire ci ou ça. Ça me donne encore l'impression d'être un mauvais garçon, quelqu'un qui ne sait pas vivre, pourtant, quand je regarde chez le reste de la famille, j'ai l'impression que nos petits problèmes sont tout de même banals. Pierre-Marc semble être sur la drogue, il boit comme un déchaîné chaque soir, il vient de perdre sa blonde, il a fait trois accidents avec l'auto de son père en trois jours à cause de l'alcool. Marie-Anne ne rentre plus le soir, à la plage elle disparaît avec des gangs de gars que l'on accuse de voler des roulottes.

La situation dans la famille du côté de sa mère ne tient plus qu'à un fil. Sa mère est maintenant incapable de sentir Tania sa sœur, elle trouve qu'elle chiale trop après Fernand son mari et qu'elle fait tout le contraire de ce qui serait normal avec ses enfants. Pourtant, lorsque sa mère s'est mise à pleurer tout à l'heure, il a dit qu'il comprenait maintenant, qu'il allait essayer de faire un effort à l'avenir, qu'Amédée, il allait essayer de s'en rapprocher pour rire avec lui. Semblerait que l'épisode de l'ordinateur qu'il lui a donné soit passé

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et que maintenant il lui faudrait faire un autre geste pour réussir à s'entendre avec lui. C'est bien, mais c'est à sens unique. Sa mère lui a dit en plus que c'est déjà très difficile pour son copain d'accepter les enfants, qu'il est incapable de les sentir, mais si en plus il fallait qu'ils se lamentent, là, c'est trop. Elle raconte que M. Girard lui a dit que les végétariens il connaissait ça, ils finissent tous dans des sectes religieuses bizarres puis se font mettre en prison. Puis quoi encore ? Elle affirme qu'il ne manquerait plus que Julien soit gay, ce serait la guerre. Elle dit qu'il veut tous les tuer. Julien se demande ce qui flotte dans le cœur d'Odette, la compagne de son père. Il imagine qu'il va le savoir avant de partir, sinon, le motton va rester, ils vont se contenir jusqu'à ce qu'il parte. Est-ce un bon moyen de régler un problème ?

— Ils voudraient que l'on soit hypocrite à mort. Qu'on les flatte à n'en plus finir, qu'on dise que tout est beau et bon, même quand ce n'est pas le cas. Et on le fait, mais pas assez à leur goût.

C'est l'enfer dans la famille parce que son cousin Pierre-Marc vient de décider qu'il allait faire électrotechnique au collège plutôt que l'ingénierie à l'université. Bien sûr, Harold son père était le premier à dire que Julien était un médiocre lorsqu'il a lâché les sciences pures au CÉGEP et qu'il a abandonné le droit. Julien ne vaut pas grand-chose à ses yeux, à l'entendre ses enfants allaient devenir médecins. Julien a abordé la possibilité d'aller en génie devant le grand-père, ses yeux se sont illuminés. Julien regrette de lui donner de faux espoirs, il n'était pas pour lui dire qu'il s'en allait à New York, quand même. Julien lui a répété quatre fois que ça allait attendre un an parce qu'il allait travailler. Le grand-père lui a dit qu'il allait payer ses études (après s'être assuré qu'il avait bien l'intention de les finir et d'avoir demandé s'il en avait les capacités). Il lui a dit de ne pas hésiter à l'appeler s'il avait des problèmes et qu'il était en génie. Autrement, crève de faim mon p'tit garçon, parce qu'on s'en fout.

— Ainsi donc la société s'organise pour aider et tout donner à ceux qui deviendront médecin, ingénieur ou avocat, alors qu'eux, ils n'auront pas de problèmes plus tard. Le reste, on ne les connaît pas. Mais quels sont donc leurs intérêts ? S'imaginent-ils que si l'on est ingénieur on va les soutenir plus tard, et que sinon il n'y a aucune chance qu'on les soutienne ? Le grand-père a dit qu'il fallait au moins que l'on me réchappe, genre, qu'il fallait que l'on

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me conduise quelque part. Comme si mon diplôme en littérature, ça, ça ne valait rien. Ma mère et Odette en ont long à dire sur la famille de mon père de Desbiens qui n'osait pas, encore aujourd'hui, se mélanger avec les Desmeules parce qu'eux sont des intellectuels et que les Desmeules sont des gnochons.

Julien commence à voir clair. Il commence à croire qu'il est vraiment mal tombé dans cette famille de malades dont plus de la moitié des seize enfants sont ingénieurs alors que l'autre moitié ne tient plus à terre et veut absolument sauver l'honneur de la famille en poussant les enfants.

— Ces gens-là auraient intérêt à sortir de leur trou, ils verraient que le commérage se perd dans les grandes villes et que l'honneur, ça ne veut plus rien dire. Faut pas avoir d'orgueil dans la vie. Ou du moins, il ne faut pas en faire une obsession. Mon père s'inquiète beaucoup avec moi parce qu'il trouve que je ne vais nulle part. J'avoue que c'est peut-être vrai, je m'en fous. Tout ce que je sais pour l'instant c'est que j'ai franchement hâte de décrisser d'ici, et ce ne sera pas parce que je n'aurai pas fait d'efforts. Puis je vais faire l'hypocrite, je vais leur dire que mes vacances ont été merveilleuses. J'aurai été une seule fois à la plage et je n'aurai même pas fait de camping. Trop cher, trop compliqué. Eux, ils sont incapables de comprendre pourquoi je veux me retrouver trois jours seul dans les bois pour refaire le plein d'énergie, parce qu'eux ça ne leur arrive jamais de voir que leur univers est tellement stressant qu'il faut s'en éloigner parfois. Ils sont incapables de comprendre que je puisse dépenser dix dollars parce que je suis supposé être pauvre. Pendant ce temps ils dépensent à la pochetée sur toutes sortes de choses inutiles sans s'inquiéter outre mesure. Enfin, à les entendre, si j'ai bien compris, je suis plus riche qu'eux en ce moment.

Ouh là là, il a parlé avec sa sœur en une soirée au chalet à son copain, ils se sont vidés les entrailles. Il ignore si ça fait du bien ou si au contraire ça les renfonce dans les problèmes, mais lui il sait que ça le renfonce. Parce que les problèmes de la famille sont plus profonds qu'il ne le pensait. Où donc était-il ? Comment donc a-t-il pu oublier des choses qui sont davantage marquées dans le cœur de sa sœur ? Au début il avait peur, quand sa sœur boit huit bières, habituellement une crise va suivre. Il y a goûté plus d'une fois. Là, par miracle, la crise n'a pas éclaté. Mais à la fin, il était temps qu'ils aillent se coucher, ça s'en venait. Conclusion, tous les gens qui entourent sa sœur sont des malades, des parents jusqu'à Nancy

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en passant par tous les techniciens du bureau et les ingénieurs seniors. Disons qu'elle avait bu. Mais il apprend à se souvenir qu'ils étaient des enfants battus. Voilà, certains en déduiraient que ça explique tous les dysfonctionnements de la famille. Bien sûr, battez vos enfants, ils deviendront névrosés, homosexuels ou premier ministre. Il est vrai cependant que chez lui ça fonctionnait aux coups de pied et aux claques. Il apprend aussi que sa sœur était la plus droguée et folle de la ville avec ses amies. Bon, il le savait déjà, mais enfin, c'est pire à chaque fois qu'il en entend davantage. Même François son conjoint prenait de la drogue en masse. Plus de doute maintenant, tout le monde a pris de la drogue. La mère de Julien dit que lui-même n'est pas mieux parce qu'il est alcoolique et que dans sa définition la bière c'est de la drogue. Sa sœur volait de 10 $ à 15 $ par jour à sa mère pour la drogue, il se demande si on peut encore lui reprocher son voyage en France de l'an passé.

Ce n'est pas suffisant d'avoir pleuré avec sa mère et sa sœur aujourd'hui, Odette aussi pleurait ce soir à la maison. Des problèmes avec son père, il pense que la famille l'accuse de quelque chose à tort et que le père ne veut pas comprendre qu'Odette n'a pas tous les torts. Il en aurait parlé à un des enfants qui l'aurait répété à Odette et voilà que l'on va essayer de régler la question avant que le cancer emporte le vieux dans sa tombe.

— Il n'y a pas que nous qui avons des problèmes ! Ça n'ose même pas l'avouer et ça nous juge à mort. Bref, quand ma mère me met dehors, ce que l'on me cache c'est que ma sœur l'appelle pour lui dire qu'elle n'est plus sa mère, qu'elle ne veut plus rien savoir d'elle, la traite d'esti de chienne. Je comprends maintenant pourquoi ma mère pleurait tant, moi qui voulais mourir. En plus qu'on avait caché la vérité à tout le monde, surtout à ma sœur, et que tout ce monde s'est assis avec moi pour me faire comprendre que je devais faire un effort avec Amédée, que jamais je ne réussirais à m'entendre avec qui que ce soit. Bref, c'est moi qui ne savais pas vivre. Alors, quand ils ont su le fond de l'histoire, l'alcoolique que ma mère avait ramassé, qu'il m'avait foutu dehors sans raison valable, ils se sont tous retournés contre ma mère alors que moi j'avais fini par accepter que c'était moi le fauteur de trouble. Comme à l'heure actuelle d'ailleurs. Je veux repartir parce que j'ai l'impression que certaines personnes ne peuvent me sentir, ce qui en bout de ligne me rend tout de même coupable indirectement de causer du trouble par ma seule présence. Mais Amédée agissait comme ça avant de savoir bien des choses sur mon cas. Il est inutile de cacher quoi que ce soit, ils

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finissent toujours par tout savoir. J'apprends aussi, par ma sœur, que ni ma mère ni mon père n'ont accepté que je laisse le droit. On refuse de m'en dire davantage mais paraît qu'ils ne l'accepteront jamais. Quelle belle mise en scène ! Ma sœur par contre l'aurait accepté à 100 % et prendrait ma défense partout où elle pourrait. Tant mieux si c'est le cas, c'est elle qui a réagi le plus mal de toute façon. Je me souviendrai toujours de sa crise dans l'auto au jour de l'an, avec Sylvie en plus, ma blonde de l'époque. J'apprends aussi que c'est Sylvie le problème. C'est elle qui allait se vider le cœur à ma sœur, j'ignore ce qu'elle lui a dit, mais ma sœur en a perdu la raison. Genre, je m'en fous ben de tes problèmes de petite fille qui se trouve un premier chum, moi c'est mon frère !

Sa sœur aime exagérer les volées qu'elle a mangées. Julien l'écoute et il doit se demander si c'était autant l'enfer. En fait, n'ayant jamais connu autre chose, tout lui semblait normal. Si c'était à recommencer, pas de problème pour lui. Il a été tellement sage comparativement aux autres, à sa sœur surtout. Lui c'est plus tard qu'il allait emmener la crise, attestant la note parfaite de zéro à ses parents pour l'élevage des enfants. Perdants sur toute la ligne. Enfin presque, sa sœur est finalement ingénieure. Mais à quel prix ? Elle avoue avoir été obligée du début jusqu'à la fin. Elle n'avait pas le choix. Il avoue que c'est vrai, car comment peut-on demeurer en génie lorsque l'on a coulé cinq cours la première année ? Sa sœur lui a avoué qu'elle le détestait dans le temps et il comprend aujourd'hui pourquoi elle jouissait quand c'est lui qui mangeait la volée. Il a toujours cru qu'il avait été plus battu qu'elle, elle pensait la même chose. Quand elle recevait des coups, il pleurait pour elle, mais elle, elle pensait qu'ainsi justice était rendue, qu'enfin c'était au tour de Julien. Par la suite, semblerait qu'on lui répétait sans cesse qu'il avait toujours des 100 % à l'école, qu'il était sur son ordinateur, il programmait, il était un cerveau. Elle avait effectivement toutes les raisons de le détester.

Ce que les parents n'avaient pas prévu, c'est que les sciences il les balancerait sous prétexte d'aller en droit. Pire, il a balancé le droit pour la philosophie sans leur rien dire, pour qu'ils constatent ensuite qu'il était trop tard pour tenter quoi que ce soit. C'est ce jour-là que tout s'est détérioré et que ses parents l'ont définitivement lâché. Le grand-père aujourd'hui disait, pour l'encourager à aller en génie, qu'il avait toujours été plus intelligent que sa sœur. À Julien on disait exactement le contraire.

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— C'est drôle que tout à coup cela refasse surface. Après mes presque tentatives de suicide, encore cette année, parce que j'ai toujours eu le sentiment d'être un moins que rien qui n'arriverait jamais nulle part dans la vie. Vous savez, c'est ce genre de blabla qui détruit les familles. Ces comparaisons qui font que les enfants ne se parlent plus entre eux, qu'ils souhaitent que les autres meurent étouffés. Mon oncle Gaby en est à sa deuxième tentative d'étranglement de ma tante Marie-Joseph. Terrorisée, elle refuse de le poursuivre en justice. Son but à Gaby est de pouvoir habiter la maison avec sa maîtresse, sans que ma tante reste là. On ne peut pas dire qu'il ne s'en passe pas des choses dans cette famille de chrétiens catholiques jusqu'aux dents. Ma sœur a terriblement peur d'aller passer un test du sida, elle dit qu'elle a couché avec des gars de toutes les nationalités et elle s'imagine que c'est impossible (tout à coup elle se réveille) qu'elle n'ait pas le sida. Elle a très peur de l'avoir donné à son futur. Mon père, lui, ne se pose même pas la question avec ses différentes maîtresses. Dieu sait comment tout ce monde-là s'inquiétait et s'inquiète encore pour moi. Le proverbe le dit, commence par t'inquiéter avec toi-même, ensuite va renifler chez ton voisin et fait courir des bruits. C'est ça la vie dans les familles traditionnelles. Je comprends pourquoi plus personne ne se parle dans la famille, avec tous les commérages, qui voudrait ne pas fuir ? Lorsque même ton père fait partir les rumeurs, il n'y a plus rien que tu puisses faire pour contrôler les miettes de ta vie que les gens ont interprétées à leur façon, toujours négativement. Ma mère s'est remise à pleurer de plus belle aujourd'hui en me rappelant ce que mon père disait, qu'elle avait tellement un gros cul qu'il ne l'emmènerait jamais jouer aux quilles, ça découragerait tout le monde. Elle trouve le cœur pour en rire en même temps qu'elle en pleure. Je ne veux pas alerter la planète, mais ma mère est moins grosse que la majorité des mères de famille de ce monde. Une fois mon père avait sorti une de ses petites culottes, l'avait montrée à toute la visite et avait dit que c'était malheureusement tout ce que sa femme pouvait porter. Lorsque tu regardes mon père pourtant, il a l'air très distingué, les femmes se l'arrachent. Ce sont des comportements que les gens ne voient même pas. Il doit toujours faire son commentaire mal placé, on me reprochait aujourd'hui d'être un peu comme ça. C'est très vrai, j'ai été programmé en ce sens. Dorénavant j'aurai une défense, je dirai que c'est la faute à mon père et que mon grand-père n'a pas aidé. Mon grand-père brandirait sa christ de religion s'il venait à savoir tout ce qui se passe dans ma vie, d'ailleurs

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il serait surprenant qu'il ne le sache pas. Pourtant les rumeurs courent qu'il est gay. La vie est ainsi faite qu'il faut sauver les apparences. Vivre en fonction des autres et seulement en fonction des autres. Plus besoin de Dieu pour nous juger, les autres s'en chargent. Un jugement dernier ? Pourquoi faire ? Les remords nous détruiront bien suffisamment pour que Dieu finisse par dire que notre dette est payée. On dit que la naïveté est dangereuse, moi je regrette mon éveil au monde des adultes. La prise de conscience de ce qu'il me faudra sans cesse affronter jusqu'à la fin de mes jours. Je suis si bien dans le fond d'Ottawa, tout m'arrive avec distorsion, je peux encore raccrocher quand ça ne fait plus mon affaire. Vivement mon isolement complet dans une montagne quelque part. S'il me faut m'isoler, tant pis, je suis prêt pour la vie en solitaire loin de ces relations avec autrui.

 

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Demain il repart, il n'a pas le choix. Patrick, son demi-frère s'en vient et il lui faudra bien coucher quelque part. Il a fait semblant que ça tombait bien, il arrivait quand il partait, il essaie de leur faire croire qu'il ne part pas à cause qu'il arrive. De toute façon il n'y a que sa sœur qui lui ait prouvé qu'elle voulait qu'il reste plus longtemps. Sa mère peut bien continuer à pleurer, il imagine que cela veut aussi dire qu'elle voudrait que lui et Amédée ça puisse bien aller, mais il croit que c'est sans espoir, du moins pour cette fois. Elle sera satisfaite s'il part, malheureuse à la fois. C'est ça l'amour, ça exige des sacrifices.

— Bullshit.

Son père n'a rien dit, sauf : D'accord tu pars demain. En fait, ça règle le problème du couchage de Patrick et de sa belle compagne. Son père doit se sentir mal.

— Ah ! ces enfants qui ne sont plus capables de foutre le camp de la robe maternelle, c'est du masochisme ma foi. Et ces parents, ils sont hypocrites jusqu'au bout, jusqu'à ce que la soupape saute. Alors là, les risques que l'on ne revienne plus s'agrandissent. Une semaine de plus, et Amédée et ma mère c'était fini. Peut-être que je devrais aller passer une autre semaine chez ma mère? Ah non, trop dangereux, voyez l'oncle Gaby qui veut étouffer Marie-

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Joseph, ça pourrait donner des idées à Amédée. Un nouveau Amytiville la maison du diable, on se ferait tous tirer au fusil durant la nuit parce qu'il aurait recommencé à boire. Moi le premier. C'est drôle comment en deux jours seulement on peut en apprendre des choses. En comprendre des choses. Ainsi le père d'Odette serait un alcoolique permanent depuis son jeune âge, un vrai paranoïaque, il a toujours cru que ces seize enfants complotaient dans son dos pour lui voler ses deux choses les plus importantes : Sa maison, sa voiture.

Il disait à tout le monde que ses enfants essayaient de le faire interner, Odette au premier plan. Il était extraordinairement violent. Bon dieu d'alcoolique de fou ! Incapable d'avouer qu'il avait tous les torts, sur son lit de mort, cancer généralisé, drogues assez puissantes pour achever un cheval, il vient de renouveler son permis de conduire et marmonne contre Odette. Et cette dernière qui se ronge les sangs et en pleure... je ne puis plus attendre de repartir pour Ottawa, fuyons cet univers malsain qu'est la famille traditionnelle tant vantée par la religion !

 

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Chez Clélia ça ne va pas mieux. Clélia en a par-dessus la tête d'être obligée d'aider son père avec la serre, les fenêtres, finir le toit sur la serre et puis quoi encore. Les enfants sont-ils des esclaves ? En plus, elle paye 150 $ par mois aux parents, ça ne les contente pas. Son père il chiale, il chiale après Clélia sans cesse. C'est le temps qu'elle parte et ça tombe bien, ils s'en vont. Ses parents l'ignorent encore. Ils provoquent la fuite sans le savoir, ils vont bientôt se retrouver complètement seuls, et là, ils vont paniquer parce qu'ils sont vraiment dépendants de leurs enfants et semblent parfois l'ignorer. L'année prochaine Lise, la sœur de Clélia, se marie et déménage avec son copain. Quand Clélia a été mise dehors ou obligée à partir par sa famille voilà quatre ans, pour dieu sait quelles raisons, peu longtemps après la famille regrettait amèrement et voulait qu'elle revienne. On dirait que les parents finissent par ne plus voir clair. Ils finissent par s'encroûter et à sans cesse exiger des choses. Souvent les enfants ne peuvent plus vivre avec leurs parents et ce n'est pas toujours la

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faute aux enfants, c'est les parents qui sont incapables de s'adapter aux réalités, quand les enfants ne sont plus des enfants en fait. Peut-être aussi que les enfants ne veulent pas accepter qu'ils ne sont plus des enfants, mais le problème c'est autant les parents. Dans l'autobus Julien a vraiment compris toute l'indépendance qu'il avait acquise. Maintenant il n'a plus à attendre après ses parents pour vivre.

Maintenant il n'a plus à aller à l'école s'il ne veut pas. Maintenant il peut partir pour n'importe où sans avoir de comptes à rendre, s'installer pour aussi longtemps qu'il veut ou peut selon les lois, recommencer une vie du jour au lendemain. Sentir la liberté, même si elle n'existe pas.

— À force d'être cynique, on devient lucide.

Clélia l'appelle et lui dit que son père pleure. Sa mère vient juste de lui dire : "J'espère que tu n'auras jamais d'enfants !" Toc, la guillotine vient de tomber, celle qu'ils attendaient, mais ils ne croyaient pas qu'elle frapperait si fort. Au début il pensait que son père pleurait à cause de ses mauvais souvenirs de guerre, les Allemands qui sont venus tuer tout le monde, il ne sait pas, il sait seulement qu'ils vivaient durant la guerre. Mais voilà que c'est parce que Clélia vient juste de leur annoncer qu'elle veut partir pour New York.

— Quoi ? Nous voulons partir pour trois ou quatre mois, six à la limite, et ses parents se mettent à pleurer ? Comme c'est attendrissant, c'est le moment où nous apprenons que nos parents nous aiment. Après avoir eu l'impression qu'ils faisaient tout pour nous décourager et se débarrasser de nous. Il ne faudrait vivre qu'en fonction d'eux ? Eh bien, s'il faut se battre, nous le ferons, mais nous ne gagnerons pas. C'est terminé, les pleurs font toujours leur effet, Clélia ne voudra jamais partir. Elle me disait que maintenant qu'elle ne serait jamais ingénieure, ses parents ne voudront jamais l'aider pour son hypothèque, c'est trop risqué. Jamais on ne pourra partir, son père s'est mis à pleurer !

Et le père de Julien qui encore cette semaine disait qu'un homme ça ne pleure pas. Ça désarme complètement. On a envie de leur offrir le monde après ça, tout leur donner ce qu'on peut, devenir ingénieur s'il le faut. Est-ce possible que les parents reposent autant d'espoirs sur leurs enfants ? S'ils tiennent tant à eux, pourquoi leurs actions vont dans le sens contraire ? Pourquoi leur aide doit-elle être conditionnelle ?

— Dieu qu'ils ne se mêlent pas de leurs affaires ! Ils sont toujours là à essayer de contrôler

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notre vie. La paix ! Vous l'avez vécue votre vie ? Laissez-nous vivre la nôtre ! Il n'y a pas de si grand sacrifice que vous faites qui mériterait que l'on vous offre le monde. Et s'ils font un quelconque sacrifice pour nous, là, c'est fini, nous leur devons tout ensuite. Il faudrait leur en remettre dix fois le montant, en argent, en honneur ou en fierté.

Se peut-il qu'ils se targuent sans cesse à qui peut l'entendre qu'ils ont les meilleurs enfants du monde, qu'ils étudient ou étudieront en génie, qu'ils seront des avocats, et quand arrive le temps de contredire le tout à qui a entendu ces histoires, c'est là que la dépression commence ? Clélia n'est pas acceptée en génie. Personne ne l'a su, sauf sa famille immédiate. Julien, pas de complexe, lorsqu'il a été refusé en maîtrise parce qu'il est trop poche, tout le monde l'a su, il l'a crié partout sans exception.

Même à la cousine Christiane, ce qui veut dire qu'à l'heure actuelle tout le monde est au courant : il est cruche ! Quelle douleur pour ses pauvres parents qui n'achèvent plus de s'illusionner sur son avenir. Julien se demande quelle phase ils traversent quand c'est accompli et que sa sœur est effectivement ingénieure. On se retourne vers lui pour lui dire, watch out, tu nous as joué dans le passé, mais maintenant tu vas faire ce que l'on te dira. La mère de Clélia a dit qu'il fallait que Clélia remplisse les formulaires de chaque université du Canada pour qu'elle entre en génie l'an prochain, à n'importe quel prix.

— Mon Dieu ! Elle a 26 ans maintenant ! Laissez-la jouir un peu de la vie ! Elle a déjà accompli cinq ou six années d'université, c'est assez !

 

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— Août ! Août, mes amis ! A-ouuuhhhhhhh ! Time for a change, a radical one ! Tout s'est bien déroulé depuis le début, organisation parfaite du temps, sans planification, évidemment. Ça commence par le toit chez Clélia, les vacances chez moi, puis embranchement : ou bien je trouve un emploi chez Bell Canada comme téléphoniste parce que j'ai une entrevue mercredi matin, ou bien on part pour New York d'ici pas longtemps parce que Clélia va avoir une entrevue pour un emploi là-bas comme conseillère en ordinateur à 84 000 $ U.S. par

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année. Si cela est possible. Mathilde travaille justement à placer des gens dans le domaine de l'informatique. Emploi immédiat. Il me semble me voir déjà aller au Village Voice pour leur dire que leur journal manque d'ethnicité et que c'est le temps qu'un jeune branché ait sa chronique française, même si je suis pour travailler gratuitement. New York en moins de trois semaines ? Mieux que toutes mes espérances. Les parents qui sont au courant et d'accord en plus, ou du moins ne me feront pas un roarrr gigantesque. Je vais exploser !

 

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Vivre autant sur les vicissitudes que lui à l'heure actuelle, ça lui semble impossible. Clélia n'en veut pas de son emploi à 84 000 $ U.S. par année. Elle veut faire de la musique à plein temps. Or, elle ne veut plus partir pour New York parce que ses 21 000 $ Can. vont disparaître dans le temps de le dire. Julien voit bien qu'elle ne veut même pas sacrer le camp d'Ottawa. Encore une p'tite fille qui ne s'appartient pas, mais qui appartient à ses parents. Là il sait qu'il lui manque quelques clés. Clélia n'ose plus lui dire ce qui se passe dans sa tête, ce qui se passe chez ses parents. La crise de son père, il n'en a plus entendu parler. Selon Clélia ce ne serait pas qu'elle va partir loin, ce serait qu'elle s'en va nulle part et qu'elle n'aura jamais un bon travail. Julien refuse de le croire.

— Clélia veut rester à Ottawa parce que ses parents ne veulent pas qu'elle parte ! Je pousse pour Toronto ou Montréal, Montréal au moins, je vois bien que Clélia ne veut pas, n'ose même pas me le dire. Ça me donne envie de partir seul pour New York. Des gens incapables de prendre des décisions, ça me fait chier. Mais les gens qui tètent et qui par la même occasion me font téter, c'est inadmissible !

Julien vient de parler à Clélia. Là il décroche. Il a envie de se payer une journée de congé. Elle parle de Vancouver. Elle veut partir pour Vancouver ! En parallèle elle parle de Toronto, Montréal, New York. Lui il décroche. On dirait une enfant. Il se demande s'il ne prend pas le tout un peu trop au sérieux. La différence c'est que lui n'a rien à perdre, qu'il partirait aujourd'hui s'il le faut. Il a même l'impression qu'avoir de l'argent est un obstacle. Quand tu

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n'as rien, tu ne peux rien perdre, tu n'as rien peu importe où tu es. Quand tu as de l'argent ça fait mal, parce que tu risques de le perdre et tu aurais pu faire une utilisation plus intelligente de cet argent.

— L'avoir bloque la liberté !

À partir de maintenant il entre dans la ligne rouge, il n'a vraiment plus d'argent. Mais il va déjà mieux, il a ouvert son magnétoscope, pris un verre de vin, mis ses lunettes de soleil qu'il a achetées hier (devinez avec quel argent), et il est déjà parti pour New York. Il en est maintenant à son deuxième verre, la planète lui appartient ! Il est une heure de l'après-midi, il est un vrai alcoolique. Il a un six pack de bière de Hollande dans le réfrigérateur, il a l'intention de l'entamer tout à l'heure. Ce matin Diana Kolodny lui a téléphoné du New Jersey pour dire qu'elle désire l'aider pour New York, elle parle un très bon français, elle va le rappeler si elle trouve quelque chose. Elle lui dit de lui téléphoner sans faute quand il sera là-bas. Nul doute, elle veut se faire des amis français.

 

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Quelle vie ! Il a fait une gaffe terrible tout à l'heure. Le père de Clélia est tombé de l'échelle, Clélia est allée à l'hôpital avec son père, ils lui ont dit de retourner à la maison, qu'il n'y avait pas de problème. Le problème c'est qu'en arrivant à la maison le père de Clélia a perdu connaissance, ses yeux sont devenus blancs et lui tout raide, Clélia était sûre qu'il était mort. Elle est retournée à l'hôpital à une vitesse folle, brûlant tous les feux rouges, klaxonnant aux carrefours. Son père a repris connaissance, il disait qu'il entendait Clélia crier. Julien n'a pas su voir la gravité de la situation et il a dit comme ça qu'ils allaient maintenant obliger Clélia à finir le toit de la serre toute seule. Clélia lui a dit que c'était très égoïste ce qu'il disait là, qu'il n'était pas du tout question de ça à l'heure actuelle où son père était à l'hôpital et qu'on s'inquiétait. C'est vrai. Maintenant qu'il retéléphone pour s'excuser et lui dire qu'il n'avait pas compris la gravité de la situation, ils sont partis. Clélia

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lui a presque raccroché au nez. Des plans pour qu'elle le laisse. Qu'elle s'imagine qu'il n'a pas de cœur.

— En tout cas, une chose est certaine, Clélia va maintenant être une fille docile. Je suis convaincu maintenant, mais alors là, vraiment convaincu qu'il n'est plus question de partir. Les parents de Clélia sont trop vieux, il faut les soutenir, et blablabla. Christ ! Quand on sait ce que ces parents font pour leurs enfants ! Oh bien sûr, ils en ont une liste infinie des bienfaits qu'ils font ou ont fait à leurs enfants. Mais tiennent-ils comptent des dommages fait au cerveau et au terrible sentiment de culpabilité qui leur rongera les os jusqu'à la mort?

 

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Julien vient de parler avec Clélia, ça sent le salon mortuaire chez elle. Il s'est excusé pour tout à l'heure, elle ne pouvait pas lui parler. Elle va le rappeler dans dix à quinze minutes. Bon dieu, qu'est-ce qui se passe, qu'est-ce qu'elle lui cache ? Elle ne se rend pas compte que ça le rend malade cette maladie de ne pouvoir lui parler. Il parie que dans dix à quinze minutes elle ne lui en dira pas davantage. Rien ne se passe, l'hôpital est incapable de dire pourquoi il a perdu connaissance. Ils pensent que c'est la crise cardiaque, le père lui-même est incapable de répondre, lui qui a déjà fait une crise cardiaque.

Effectivement, elle ne lui a rien dit. En fait, pendant vingt minutes ils sont demeurés silencieux au téléphone. Semblerait que le gros problème c'est que Clélia soit demeurée traumatisée d'avoir cru pendant vingt minutes que son père était mort à côté d'elle. Julien peut comprendre ça, lui il se traumatise pour bien moins. Les silences de Clélia entre autres.

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Aujourd'hui il a reçu une nouvelle dont il se demande si elle est bonne ou mauvaise. Il n'a pas été accepté à l'Université d'Ottawa en génie mécanique. On dirait qu'il régresse plus il avance. À peine terminé le collège, toutes les portes lui sont ouvertes. Après un diplôme de quatre ans en arts, toutes les portes lui sont fermées. La femme lui a dit qu'il avait fait application une semaine en retard.

— Bullshit, on m'avait dit qu'il n'y avait pas de problème. La bureaucratie de l'Université d'Ottawa n'est pas à sous-estimer. Après des années d'études et trois envois de mon diplôme de collège, ils n'avaient toujours pas le papier en question. Lorsqu'ils l'ont eu, c'était pour me dire qu'il était trop tard. Tant pis tabarnack ! On dirait qu'une force fait tout en son pouvoir pour que j'entre dans la vie sociale de plein fouet. Je ne peux expliquer cela autrement, je n'ai réussi à me faire accepter nulle part, moi qui a toujours été un premier de classe [sic]. Il m'est difficile de supporter de voir le campus de l'Université d'Ottawa, je n'aurais pas assez d'une douzaine de bombes pour me débarrasser de tout ce qui m'écœure sur ce campus. Aucun bon souvenir, que des cauchemars. J'ai cette envie de voir soudainement disparaître toutes les personnes avec lesquelles j'ai été en contact depuis trois ans. Que ce soient les employés de bureau, les professeurs, les étudiants, les employeurs, aucun, je dis bien aucun ne m'a épargné d'arrière-goût. Pas même mes amis. Je n'ai donc eu aucun ami sur ce stupide campus ? Est-ce de ma faute ? C'est bien possible, je n'ai pas fait beaucoup d'efforts. Je vais dire comme Calvin (and Hobbes) quand on lui dit qu'il faut qu'il en profite étant jeune parce qu'il est en train de passer les plus belles années de sa vie. Il répond alors: "Quoi ? ça va devenir pire ?"

J'avais un bouton sur le front, j'avais décidé que j'allais m'en débarrasser. Comme les annonces publicitaires font un malheur ces temps-ci à propos du sujet, je n'ai plus hésité, je suis allé acheter un produit miracle. Clearasil, Clearatube, médicament liquide contre l'acné, formule extra-efficace (acide salicylique 2,0 % p/p). Esti de calice ! J'avais un bouton, après une semaine d'usage, j'en ai une dizaine ! Je pense que le problème provient du fait que mes boutons ce n'est pas de l'acné. Utiliser ce stupide médicament me donne de l'acné ! Mais

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comment est-ce possible ? Je vais m'acheter des parts dans cette compagnie, du jamais vu, un médicament qui empire ta condition, provoquant une dépendance qui assure ta fortune! C'est clair, il m'est apparu des boutons que je n'avais jamais eus auparavant. Ils sont non squeezables, ils me grattent à mort. Écoutez, j'ai passé à travers ma jeunesse sans avoir un seul bouton, aujourd'hui ça commencerait ? Demain je cours essayer la formule Oxy 5, ils sont assez fatigants avec leurs annonces, Oxycute-les !, j'ai hâte de voir les résultats. Oups, je me souviens d'avoir regardé, c'est le même produit, acide salicylique.

Bref, excusez ma digression, on ne veut plus de moi à l'université. N'en demeure qu'à moi de m'ouvrir au monde extérieur. Allez ! c'est le temps de sortir du ventre du monstre ! On s'en va affronter le vrai monde. Je vous le dis tout de suite, je n'ai rien à perdre et rien à gagner, parce que je me fiche pas mal de vous et de toutes vos histoires ! Je n'ai pas l'intention de me laisser marcher sur les pieds, et parti comme je suis là, aucun emploi que je risque d'avoir nécessite un quelconque effort supplémentaire de ma part. Vous voulez être bitch ? J'ai l'expérience. Moi aussi je peux être bitch. Ce coup-là je ne vais pas faire de dépression, je me battrai jusqu'au bout.

Si quelqu'un va perdre, ce ne sera pas moi ! Ah Christ, je sais très bien ce qui m'attend. Des compagnies aussi affreuses que celles où j'étais à la cafétéria de l'université. Je vous attends de pied ferme. Je suis tellement frustré que le marché du travail soit aussi infernal et pénible, n'est-ce pas là le fruit des patrons et des travailleurs ? Si c'est aussi l'enfer, n'est-ce pas que c'est parce que personne ne fait d'effort ? Tout le monde s'en fiche ? Quand la première personne rencontrée t'envoie chier, c'est final, à ton tour t'envoies chier tout le monde ? Oui, je suis vraiment prêt à répondre, à m'engager dans l'armée (les syndicats), puis écœurer ceux qui voudront m'écœurer. Je comprends très bien ceux qui arrivent à en tuer d'autres. Je ne serais pas surpris si un jour je tue quelqu'un. Quand tout le monde essaie de son mieux pour se faire tuer, comment pourrais-je être surpris ? Le seul problème c'est qu'il n'existe aucune justification possible ensuite. Il reste à accepter le châtiment de la justice collective. Mais prenons Denis Lortie. Il est entré à l'Assemblée nationale à Québec avec une mitraillette, s'est mis à tirer dans le tas, en a tué une poignée, en a envoyé un bon paquet à l'hôpital. Geste désespéré comme on en voit souvent dans les sociétés qui tentent de nous rendre cinglés. Or, voilà que dix ans plus tard il est libéré et qu'il peut enfin recom

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mencer à jouir de la vie. Mais c'est séduisant un tel exemple ! Ça me donne envie de faire la même chose. En bonus on m'exempterait de toutes mes obligations pendant dix ans, ne serait-ce pas merveilleux ? Quand je pense que casser les deux jambes de quelqu'un fait tout aussi bien l'affaire et que ça ne donne pas beaucoup à faire en prison, peut-être même que je m'en sortirais avec une année de travaux communautaires. C'est tentant. J'aurais bien cassé les deux jambes de M. Labothe. Puis celles de la petite guenon Aline. J'ai déjà dit que ces gens-là ont une famille, des enfants, s'inquiètent pour eux et pourtant crachent sur les autres. Des sentiments que pour leurs proches, le reste, si ça crève, on s'en fout. Mais ces gens-là ne s'inquiètent peut-être même pas avec leurs enfants ?

Qu'est-ce que son avenir lui prépare ? Pourquoi l'avoir tant fait téter avec les demandes d'université à Paris, à Montréal et à Ottawa, l'histoire de déménager à New York ou Toronto ou Montréal, si finalement tout ce qu'il y avait au programme c'était Ottawa ? Pourquoi avoir tant nourri ses rêves, ses idées, si c'était pour tout anéantir à la fin ? Quel est donc le but poursuivi par tout ce fatras qui lui est tombé sur la tête cette année ? Que lui faut-il donc apprendre dans tout cela? La morale de Candide : On n'est jamais mieux que chez-soi à cultiver son jardin ? Ou à préparer sa révolution !

 

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Il a décidé de tenter sa chance pour l'aide sociale parce que de toute façon il fait une recherche intensive d'emploi et que, si ça ne débouche pas, il lui faudra bien survivre. Mais il rêve en couleur, il lui sera impossible de remplir les qualifications pour réussir à avoir du bien-être, il est même incapable de rejoindre Nicole Gauthier son agente. C'est que c'est impossible de les appeler au numéro général, le répondeur dit que la femme est occupée avec une autre personne et qu'il faut rappeler plus tard ou venir en personne. Bien sûr, il a essayé d'appeler cinquante fois, impossible d'avoir la ligne.

— Venez pas me dire que ces gens-là prennent le temps de répondre, ils veulent nous dé

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courager.

Mais quand la responsable de son dossier ne répond pas aux messages qu'il laisse sur son répondeur, il se demande ce qu'il va faire, surtout que même lorsqu'il se rend sur place il lui est impossible de lui parler. Ils ont pensé à tout, ils bloquent la communication pendant quelques jours, c'est toujours ça de gagné, ils sont sûrs qu'une moitié va abandonner. Enfin bref, depuis deux jours il cherche du travail de façon intensive. Demain il devrait réussir à l'appeler, elle va lui dire qu'à partir du lendemain il doit trouver deux employeurs au minimum par jour.

— La christ, je vais alors lui dire d'arrêter de niaiser, que je crève de faim, je n'ai plus un sou et je dois de l'argent à tout le monde. Ce n'est pas de ma faute si elle est impossible à joindre. De toute façon je n'ai pas besoin d'être gentil avec elle, elle est assez bête. J'ai juste besoin que l'on m'aide et je vous jure que je ne me sentirai nullement coupable. Une société qui est incapable de fournir de l'emploi à ses diplômés d'études universitaires et qui est capable de les endetter pour au-dessus de 25 000 $ pour un papier, ça mérite une certaine compensation quelque part. Parce qu'il y a tellement d'argent jeté par les fenêtres, les journaux en rapportent tous les jours. Comment se fait-il qu'il y ait un million de personnes, surtout des vieux (c'est le vrai chiffre donné par Statistique Canada), qui chaque année vont à Miami ? Combien demeurent là pendant six mois, reviennent ici pour l'autre six mois, foutent rien de leur journée et réussissent à faire vivre deux maisons et deux automobiles? Venez pas me dire que la majorité des vieux n'a pas d'argent. Comment se fait-il que les pensions de vieillesse sont en train de conduire les gouvernements vers la faillite alors que les jeunes crèvent de faim ? C'est maintenant officiel, si tous les boomers vont recevoir les diverses pensions auxquelles ils ont droit, le pays doit déclarer faillite. Que s'est-il passé, donc ? Il y a une limite à ce qu'un vieux peut espérer gagner pour finir sa vie comme un riche sans rien faire. Oui bon, je ne me sentirai pas coupable parce qu'on est dans le pays où il fait le mieux vivre et je suis endetté jusqu'au cou et je meurs de faim, impossible de trouver un emploi même comme serveur dans un restaurant et incapable de payer mon prochain loyer. Paraît que la récession est passée depuis un bout de temps. Je ne me sentirai pas coupable parce que j'en ai besoin (on dirait que je me sens déjà coupable). Je viens de comprendre que les gens qui sont sur l'aide sociale ne sont pas tous de vrais saoulons. Moi je serai fier de

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dire à tout le monde : Voyez, je suis sur le bien-être, c'est là où votre belle société m'a conduit! Je venais de la plus belle des familles traditionnelles qui soit, et voyez, ils m'ont laissé crever de faim dans la rue.

Tout cela à cause de votre morale et de votre religion, parce que ce sont eux qui ont nourri les préjugés qui font que mes parents et les gens qui les entourent se foutent de moi et que, si je crève de faim, c'est tant pis pour moi. J'avais juste à ne pas lâcher le droit, à aller en génie, à ne pas être si actif sexuellement, à ne pas demeurer si loin. Je n'ai pas été foutu de trouver un travail qui puisse me donner une quelconque expérience aujourd'hui. Je suis à la sortie des études, me voilà à zéro au point de vue social. Je suis à la fin de tout, me voilà au début de tout. Avec aucune chance pour prouver que je suis meilleur que le voisin. À moins que le voisin ne soit meilleur ? Qu'est-ce que j'en ai à faire ? J'en suis au bilan alors que je n'ai encore rien entrepris.

 

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Julien s'est battu au téléphone avec sa travailleuse sociale en titre. Ils l'ont découragé deux fois, faut le faire! Cette fois il lui a vraiment crié par la tête, lui demandant s'ils étaient là pour l'aider ou quoi !? "Écoutez monsieur, vous avez fait ci, vous avez fait ça, je n'ai plus entendu parler de vous, on garde pas les papiers indéfiniment, il faut recommencer le processus à zéro."

— Tabaaaaaaaaarrrrrrrnnnnnaaaaaaaaacccckkkk !

En plus, le système anti-feu se déclenche pendant qu'il lui parlait, il lui demande d'attendre, ses choses étaient en train de brûler sur le feu, il était dans son bain en plus, il était tout mouillé, tout nu au bout du fil, elle disait qu'elle ne voulait pas attendre, qu'elle allait raccrocher, il n'avait même pas encore commencé à crier, il a parcouru vingt-cinq kilomètres en bicyclette pour des emplois aujourd'hui, elle s'en fout pas mal, son seul but est qu'il laisse tomber.

— Ben je n'ai pas envie de laisser faire, s'il me faut juste encore huit jours de calvaire à

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chercher un emploi pour avoir du BS, je vais le faire ! Demain je vais être là à 8h30. Combien de caves seront là à attendre en ligne ? On va voir. Ils vont me dire que je dois téléphoner le lendemain, je vais téléphoner le jour même. Je vais demander une autre travailleuse sociale prétextant que la mienne est une christ de bitch qui gagne trop bien son salaire. Ils ne voudront pas. Je vais leur dire que je crève de faim depuis novembre passé, ils vont dire qu'ils s'en foutent. Le garde de sécurité (essentiel, je le sens) me dira de me contrôler avant de me jeter dehors, me disant de revenir lorsque je me serai calmé. Je ne me sentais pas si violent, j'ignore pourquoi le manège de la bitch m'affecte autant. Je n'avais jamais rencontré d'aussi grande merde dans toutes mes relations avec autrui. Elle est l'employée modèle parfaite pour l'emploi en question.

Elle en a de l'expérience, la maudite, alors que moi c'est la première fois qu'il me faille transiger avec des gens qui font exprès pour te mettre en colère. Je suis certain qu'ils enregistrent les conversations téléphoniques, sinon ils devraient, pour utiliser les menaces verbales en procès au cas on quelqu'un (pas moi, bien sûr) déciderait de la suivre un soir pour l'envoyer dans un précipice. Je me demande à quoi elle ressemble, oh mon dieu, ce doit être terrible ! Mais les chances sont grandes que je ne la verrai jamais.

 

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On lui a légué un nouveau travailleur social. Son répondeur ne parle qu'en anglais. Ça le fait royalement chier parce que le jour même la femme au comptoir, la seule, ne parlait pas un mot français et il lui a fallu exprimer dans une langue débile tous ses démêlés avec la justice gouvernementale. Julien pensait franchement que Stéphane Viau allait être le top des plus méchants. Celui qui ne rappelle pas, qui est le pire de tous, l'intraitable, l'imparlable. Il allait alors ne pas se justifier une miette, faire tout ce qu'il allait lui dire sans broncher. Il a appelé jeudi, il a laissé un message, il a rappelé vendredi, il a laissé un message, il a rappelé lundi, il a laissé un message. Viau l'a rappelé dans l'après-midi du lundi. Il parlait français. Avant qu'il ne lui dise un mot Julien lui a expliqué qu'il comprenait que leur but

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était de les décourager dans les rouages de leur labyrinthe, mais que là, ça faisait plus d'un mois qu'il était perdu dedans et qu'il lui fallait en sortir avant d'en mourir. Surprenant, il a accepté sa semaine de recherche d'emploi de la semaine d'avant plutôt que de lui en demander une autre. Il lui a juste fait une longue morale, mais ce n'est rien comparé à l'autre. Julien n'a pris aucune chance, il a continué à chercher des emplois hier et aujourd'hui. Il le rencontre à 14h30 ce mardi, c'est-à-dire aujourd'hui. Il lui faut emmener la liste des choses suivantes : le plan suivi de sa recherche d'emploi depuis le 20 juin (depuis le début de l'été!), sa carte d'assurance sociale, sa carte d'assurance-maladie, son extrait de naissance, son permis de conduire, ses carnets de comptes de banques mis à jour, ses relevés de carte de crédit mis à jour, sa facture du compte d'Hydro-Ontario, copie de son bail et de ceux des dernières années, ses talons d'assurance-chômage, des chèques personnalisés, les lettres qu'il a envoyées lors de la crise de son départ à propos de l'emploi du musée cet été, puis tout ce qui pourrait l'aider dans sa demande d'argent au gouvernement.

Julien va donc emmener en plus ses déclarations d'impôts des deux dernières années, des factures d'épiceries, curriculum vitae, lettres de ses employeurs, l'état de ses dettes, billets de médecins pour ses allergies, etc. Le gouvernement va faire l'enquête du siècle sur son cas! Il lui sera impossible de leur cacher quoi que ce soit dans l'avenir. Il a la nette impression qu'ils vont téléphoner ses colocataires pour vérifier certaines informations. Ils ont voulu avoir le numéro de téléphone de sa mère, il est convaincu qu'ils vont l'appeler. Il a bien envie d'arrêter toutes les procédures maintenant. Lui faudra-t-il se déplacer pour aller chercher les chèques ? Il a mal au ventre tout à coup. Il a vraiment envie de laisser faire. Julien ne veut pas qu'on l'étiquette comme un BS.

— Ah, ils ont bien fait leur ouvrage, même le premier ministre disait dernièrement qu'il fallait trouver de l'emploi aux chômeurs qui buvaient leur bière en face de leur TV et qui ne font rien de productif pour la société. Voilà, je suis un gros saoulon qui ne fout rien et qui profite de la société. Il ne me viendrait jamais à l'esprit que je paye beaucoup de taxes et que je vais payer de l'impôt ma vie durant, la moitié de mon salaire, pour venir en aide à ces sécurités sociales. Voyez le beau système. On aide les gens qui en ont besoin, en leur crachant dessus et en leur faisant clairement comprendre que c'est par mépris qu'on les aide et qu'on ne veut pas qu'ils mendient dans les rues parce que ça paraît mal, et patati et patata.

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Aider les pauvres, c'est comme lutter pour faire reconnaître l'avortement ou l'euthanasie. Personne ne veut rien savoir jusqu'à ce qu'on leur fasse comprendre que c'est immoral de ne pas les aider et que leur conscience va en manger un coup. Même là, ce n'est pas le peuple qui décide d'agir, c'est le gouvernement. Le peuple n'en a rien à foutre si les trois quarts de la planète se meurent. Moi non plus d'ailleurs, j'en a suffisamment à m'inquiéter avec moi-même. On ne devrait pas dire qu'en Amérique on est libre ou riche, on devrait dire qu'en Amérique on est un peu plus libre et un peu moins pauvre qu'ailleurs. Bon, il me faut aller rencontrer mon nouveau travailleur social.

Ouh là là, il lui a reposé exactement les mêmes questions qu'au téléphone. Le petit bureau où l'entrevue prenait place, il avait l'impression que l'on enregistrait leur conversation. Il était impossible à Julien de regarder l'autre côté du comptoir, la prochaine fois il risque le tout pour le tout et si le travailleur social ressort encore pour photocopier toutes les cochonneries qu'il lui donne, il regardera.

Bref, ils ont monté un vrai dossier sur lui. Viau lui a dit tout simplement : reviens jeudi après une heure, il y aura un chèque pour toi.

— Quoi ? Ce serait aussi facile que ça ? Après les préliminaires, je m'attendais à ce qu'il ne me reçoive pas, comme l'autre gars de l'autre jour qui est revenu à plusieurs reprises inutilement même s'il avait des rendez-vous. Je pensais qu'il m'inviterait à une deuxième entrevue après avoir appelé mes références. Je croyais que cela prendrait, comme pour l'assurance-chômage, deux mois avant de déboucher à un chèque palpable. Murielle avait raison, si je n'avais pas été rebiffé par la folle la première fois, j'aurais fait mes cinq jours de recherche d'emploi en me fermant la gueule et j'aurais vite eu de l'argent. Si je n'avais pas quitté un emploi, ils m'auraient donné un chèque sur-le-champ.

Murielle avait une automobile en plus, ils lui donnaient de l'argent pour ça aussi. Si c'est vrai qu'une personne sur quatre dans l'Outaouais reçoit de l'aide sociale et que c'est souvent toute leur vie qu'ils le reçoivent, il y un problème. Il faut compliquer les procédures, il faut vérifier si les gens se cherchent bien un emploi ! Je m'attends à ce qu'ils me rappellent bientôt pour vérifier ma recherche d'emploi. Je vais d'ailleurs continuer à chercher, mais je vais oublier les jobines de serveur en espérant qu'ils ne m'appelleront pas. Je vais me concentrer sur un vrai travail professionnel du champ dans lequel j'ai étudié. Quand je pense

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que j'aurais pu recevoir de l'argent durant tout l'été. Mais je ne regrette pas de ne pas en avoir eu, j'aurais eu mauvaise conscience même si, en fait, j'en avais vraiment besoin. Cela m'a semblé difficile, c'était illusoire. Mais c'est facile de dire ça après coup. Nicole Gauthier, elle, je ne l'oublierai jamais. Bref, mon expérience a été traumatisante.

 

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C'est fini, Clélia ne veut plus qu'il emménage chez elle en septembre. Son père est venu lui dire qu'à l'avenir il faudrait qu'ils soient discrets, parce que lorsqu'ils font l'amour, tout le monde le sait. Clélia est entrée en dépression. Ainsi ses parents les entendent faire l'amour depuis deux ans et n'ont jamais rien dit ? Ça les fatigue énormément et ils ont attendu d'être aussi mal pris pour oser en glisser une phrase ? Clélia voulait mourir, elle se demande maintenant s'ils ne l'entendent pas se masturber, lui, il se demande s'ils ne les entendent pas parler au téléphone. Ce qui reviendrait à dire qu'ils en savent long sur leur vie. Julien ne comprend pas. Ils leur demandent d'être plus discrets, d'un autre côté ils les surveillent, les épient, les écoutent tant qu'ils peuvent à leur insu. Combien de fois quand lui et Clélia sont dans une pièce, tout à coup voilà sa mère qui arrose les fleurs justement sous la fenêtre ? Ou son père qui fait semblant de s'occuper à quelque chose tout en essayant de voir ce qui se passe ? La dernière fois c'est quand Clélia prenait sa douche dans le sous-sol et que Julien était dans la salle de bain à se brosser les dents. Tout à coup voilà sa mère qui essaye d'entrer, sachant très bien que Clélia prenait sa douche. Et toutes les fois où, voyant ses souliers à la porte d'entrée cet hiver, sa mère s'est essayée à venir porter, genre, le sac à dos de Clélia dans la chambre, espérant une bonne fois se frapper à une porte qui n'était pas barrée. Bon dieu, ils sont curieux et leur reprochent leur curiosité. Il semble à Julien de les voir en train d'essayer de les écouter lorsqu'ils parlent. Bref, ça ne lui tente plus tellement de déménager là, c'était trop beau aussi, 150$ par mois, c'était le paradis.

Mathilde lui a téléphoné. Julien n'a plus aucun sentiment pour elle. C'est même incroyable après en avoir tant eu. Même pas une petite flamme.

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Il ne cachera pas que sa vie sexuelle active avec le beau peuple de New York l'a franchement écœuré. Ils sont si beaux !, dit-elle. Elle a couché avec untel et untel, insiste-t-elle.

— Tant mieux ! Clélia ! Viens à ma rescousse ! Parce que c'est vrai que je l'aime ma Clélia. C'est vrai que je n'ai plus l'intention de la tromper.

Il avait vraiment des sentiments pour Mathilde, il ne s'explique pas pourquoi ils sont morts alors que pour elle, ça ne l'est pas encore. Elle lui a répété qu'elle l'aimait, lui manquait, voudrait le revoir, qu'elle parle de lui à tous ses nouveaux amis, amis qui lui apprennent à s'accepter davantage. Elle lui a même demandé trois fois de quitter Clélia pour aller la rejoindre à New York, qu'il pouvait rester aussi longtemps qu'il le voudrait dans son appartement qu'elle va bientôt habiter. Cette offre ne le tente pas du tout.

 

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Les deux pires choses qui existent dans la vie d'un homme c'est premièrement les autobus de ville et deuxièmement les emplois à temps plein au profit d'un autre et qui ne rapportent pas. Même si cela rapportait, c'est le désespoir. Il s'en est passé des choses depuis le 16 août. Après avoir reçu un gros 168 $ d'aide sociale, comme prévu par lui et les services sociaux, il a décroché l'emploi de rêve : 11,50 $ de l'heure, nécessite une parfaite maîtrise de la langue française, retranscription de nouvelles audio sur papier. C'est merveilleux parce qu'il n'a pas la technique pour écrire rapidement lorsqu'il ne regarde pas le clavier. Or, il lui est permis de sans cesse regarder le clavier, alors c'est l'emploi parfait. Le seul problème est que ça le tuera. C'est déjà moins pire que l'université en parallèle d'un emploi qui ne rapporte rien, mais c'est psychologiquement infernal parce que c'est sa vie ! Plus moyen de s'en sortir. Toute sa vie il pouvait entrevoir la lumière au bout du tunnel, se dire qu'il était étudiant et que c'était normal de souffrir, de ne pas manger à sa faim, d'arriver crever mort après des journées de seize heures. Mais là il n'a plus aucun espoir. Dans trois mois, s'il survit jusque là, le dentiste lui sera payé en partie. Il lui faut arriver à écrire au moins soixante pages par jour. Il fait de son mieux, il n'arrive pas à en faire plus de quinze à vingt

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par jour. Sinon il peut doubler cela en corrigeant à moitié, alors il y aura des erreurs et puis ils ont l'air de s'en ficher. Sera-t-il à la hauteur ? Il a l'impression que oui, mais pas en commençant. Le sous-boss, il ne l'aime vraiment pas. Tout ça parce qu'il pense qu'il a un préjugé. D'homme à homme et d'homme à femme dans un bureau, c'est tout à fait différent. Camil ne semble pas le digérer. Ce sont ses cheveux il suppose, sa jeunesse peut-être, son habillement, pourquoi pas. L'autre petit con sans envergure lui fait penser à Daniel Poliquin, le plus grand auteur franco-ontarien.

— La vie est un calvaire. On ne fait jamais ce que l'on veut faire. Aujourd'hui dans l'autobus je me disais que, tant qu'à travailler dans ce calice de bureau laid pendant quinze ans, comme les conasses avec qui je travaille, j'aimerais mieux coucher avec des gros propriétaires de compagnies de disques comme mon beau M. Westman. Donnez-moi mer et monde, et je vous embrasserai le trou du cul ! Pourquoi pas, ils sont humains eux aussi, et la vie est tellement plate que la prostitution me semble représenter la vraie vie active. J'exigerais que l'on me suce, il est toujours plaisant de se faire sucer, même par un chien.

Oui, Cam et les grosses Anglaises s'entendent bien. Cam et Julien ne s'entendent pas. Cam et Aris se disent bonjour mais pas davantage. Chris et les filles, ça clique. Julien et Lise, ça flashe tellement que la famille traditionnelle s'en vient avant consommation entière des relations de travail. En effet, elle se sent obligée de lui sourire chaque fois qu'il la regarde.

— Elle m'aime, moi qui ai justement peur de ne pas être à la hauteur. M'aurait-elle engagé pour mes capacités ou ma beauté ? Une femme est venue passer une entrevue lors de mon deuxième jour de travail. Sacrement, elle s'est mise à taper sur le clavier, on a dû arrêter le ventilateur, ça faisait trop de vent. Un français et un anglais impeccables ! J'ai passé proche de lui dire qu'elle était trop compétente pour le poste et qu'il fallait qu'elle quitte immédiatement les lieux. J'ai l'impression que Lise regrette son choix. Mais bof, un gars à travers la masse de femmes, surtout des grosses, ça fait du bien.

Il y a autant d'hommes que de femmes dans le bureau, mais fait curieux, les hommes sont tous aux postes plus élevés, les femmes en bas de l'échelle.

— À mon avis je vais bientôt monter en grade. En cinq ans je serai le patron de la compagnie. Un poste d'éditeur va s'ouvrir, il s'agit de revoir à tous les articles déjà envoyés par

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télécopieur, les réimprimer puis les renvoyer. C'est déjà plus élevé que mon travail actuel, j'espère que ce sera moi qui l'aurai, Lise m'a dit que je suis qualifié. Les trois ou quatre femmes francophones qui travaillent à la transcription sont toutes minces, désinvoltes, fatigantes, fumeuses qui ne se gênent pas pour nous étouffer le soir alors que c'est strictement interdit, flâneuses aussi, terminant quinze minutes avant le temps. Les deux Anglaises avec qui je travaille de jour sont toutes les deux gigantesques, habillées en habit de sport, la bouche en trou de cul de poule, travaillent comme des acharnées, ne prennent aucune pause, pas même à midi, terminent une demi-heure après l'heure. Naturellement, le fossé est à la largeur de la grosseur des Anglaises. Tout ce monde se méprise, ne se demande rien. Les Anglaises ne semblent pas vouloir profiter de moi, ce qui n'est pas le cas des Françaises.

Le problème c'est que les trois ou quatre Françaises ont toutes essayé d'avoir le poste plein temps durant le jour plutôt que le poste à temps partiel sur appel le soir. Aucune ne s'est qualifiée pour le poste. Et voilà que Julien tombe du ciel. Toute la journée du mardi il a dû se battre avec Valérie pour l'arrêter dans son élan, elle a tenté par tous les moyens de prouver l'incompétence de ce jeune universitaire par définition ignorant, sa supériorité en tout, lui montrant de A à Z tout ce qu'elle savait sur l'ordinateur. Pourquoi ? Pour ensuite pouvoir crier à qui voudra peut-être l'entendre : "C'est lui qui a le poste et c'est moi qui dois tout lui montrer!"

— Ta folie ne te servira à rien, sinon à me montrer des trucs et faciliter ma tâche. Elle ambitionne vraiment, il me faut sans cesse mesurer ce qu'elle me dit. Elle a même osé dire que Lise choisissait ses employés selon le look plutôt que la compétence. Heureusement que la semaine prochaine elle travaillera de soir. J'ai déjà dit à Lise que le travail de Valérie est plutôt passable alors qu'en fait il n'est pas si pire, voyez, je suis prêt à tout moi aussi. J'ignore si je serai le seul à faire du français pendant que les deux autres feront leur anglais, j'espère que oui, parce qu'alors ce sera plaisant. Heureusement que ma supérieure immédiate est gentille. Ça a toujours été mon problème, je me suis toujours bien entendu avec les subordonnés, jamais avec les patrons. Mais les patrons s'entendent-ils avec leurs subordonnés ? J'ai crissement hâte à la fin de la semaine. Je sais que le 4 septembre il y a congé, je ne puis pas attendre jusque là ! Je ne veux pas moisir dans un bureau. Liberté ! Liberté ! Croyez-vous vraiment que l'on puisse m'enfermer dans une tour ? Autant enfermer

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un chat vivant dans un four à micro-onde, le faire cuire pendant quarante heures et croire qu'il n'explosera pas.

Julien déménage chez Clélia en fin de semaine. Il aura donc changé sa vie du tout au tout, en une seule semaine. Du détritus sur l'aide sociale au gros bonhomme riche complet-cravate qui va se payer une voiture neuve en investissant dans un RÉER, Régime enregistré d'épargne retraite, cela pour pouvoir achever de se cuire le cerveau à Miami dans ses vieux jours. Heureusement il a l'intention de ne pas moisir là trop longtemps. Il est même prêt à laisser Clélia s'il ne voit aucune porte de sortie à moyen terme. Heureusement il n'a pas besoin de porter de complet-cravate, ce doit être un des seuls bureaux de la ville où l'on peut s'habiller comme on veut. Du moins, il n'a pas encore entendu parler d'un code à cet effet.

— C'est extraordinaire, aussitôt que tu as un travail à temps plein tu es tellement bien protégé que tu te demandes comment ils arrivent dans leurs comptes. Seuls les riches sont autant protégés. Le dentiste payé, les médicaments payés, les congés maladies payés à long terme, les congés payés tout le temps, protection pour l'avenir, service d'avocat, pension, le tout est doublé et quadruplé pour le conjoint et les enfants, bref, vivre ne me coûtera plus grand-chose si je réussis à m'accrocher à cet emploi. Tous ces avantages alors que nous ne sommes même pas syndiqués. J'étais un ver de terre, me voilà devenu néant à travers la masse. Moi qui rêvais encore voilà pas longtemps de partir pour Paris, New York, Vancouver, Toronto, Montréal, Londres, mais je sais bien que la vie serait la même qu'à Ottawa si c'est pour m'enfermer dans un bureau. Merde ! Je n'ai plus une seule minute à moi ! La vie est tellement plate, je vais recommencer à penser au suicide. Peut-on éternellement vivre de rêve et de chimère ? Quels sont mes rêves exactement ? Je n'en ai plus. J'essaye de penser, rien ne me vient à l'esprit. Je suis vide, complètement vide. C'est vrai que l'homme tend vers la mort et que c'est grâce à son instinct de survie qu'il endure jusqu'à son heure. Mais l'instinct de survie, c'est la motivation. Je n'en ai plus aucune. Je n'en ai jamais eue. Rien ne me tente. Mort !!!

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Est-il en transition ? Oui, voilà deux semaines il commençait sa vie de travailleur routinier en société, découvrant tout à coup un univers où les riches et les biens nantis se sont surprotégés, tentant de convaincre les restes, avec l'étiquette de dégoût, que l'aide sociale c'est pour eux. Il s'agit des mêmes sécurités pourtant. Ce lundi il va être payé 23 $ de l'heure, temps double. Il a eu un chèque de 643 $ pour deux petites semaines de travail. Il a vite couru acheter trois cassettes vidéo de U2 qu'il regrette, elles rendent dépressive Clélia et lui de même. Il y a peu de motivation a écouter des groupes qui sont dans l'industrie depuis douze ans. Ils ne font que montrer tout le chemin qu'il faut faire avant d'en arriver là. Voilà une semaine il déménageait chez Clélia. Voilà une semaine ils ont mis une annonce dans le journal pour trouver un guitariste et un batteur. Ils ont rencontré quelques crétins qui ne connaissaient rien, ça a complètement découragé Clélia.

Julien a envie de laisser son emploi. Transcrire les conférences du ministre des Affaires extérieures, ce n'est pas tout à fait ce qu'il veut faire. Son travail consiste à retranscrire les nouvelles qui intéressent les différents ministères, en particulier le bureau du Conseil privé, c'est-à-dire le premier ministre du Canada.

— Il est très intéressant de voir que l'information ne circule pas tant que cela. Comme l'histoire du douanier qui a été arrêté près de Sherbrooke parce qu'il laissait passer illégalement des camions remplis de cigarettes et d'alcool. Les gens de Sherbrooke ont eu une partie des informations et une version des faits. Ici à Ottawa on a eu une autre version des faits et une autre partie des informations. On interroge le sous-ministre de la commission de la Gendarmerie royale du Canada, il n'en sait pas plus que le journaliste sur le sujet. Des gars comme lui, j'en ai un almanach tout plein au bureau. Des sous-ministres et des adjoints et des présidents et des chefs et des sergents et des policiers et des enquêteurs et des responsables et des vice-ci et des vice-ça, et ça se pavane aux nouvelles, ça ne sait rien, sont là pour rassurer et dire que tout va bien, que c'est exceptionnel, que ça ne remet pas en question la confiance que l'on peut avoir dans les institutions, ça prouve que la GRC fait son travail, et bladibli et bladibla. Pendant ce temps on ne sait rien de ce qui se passe vraiment et on sait

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que des douaniers vendus, il y en a un christ de paquet ! On en a arrêté un pour satisfaire le peuple assoiffé d'histoires. Sont tous achetés ces gens-là, ça se sent, ça s'entend. Ça n'ose pas parler, ça ne dit rien, ça ne fout rien. Écoutez, moi je ne fous pas grand-chose en une journée de travail, les autres c'est la même chose. Ils ne foutent pas grand-chose parce qu'il est impossible de faire trop de choses en sept heures de travail. On arrive de dix à quinze minutes en retard, on arrête pour aller fumer ou prendre un café, on arrête pour aller manger, c'est vendredi alors il faut que ce soit détendu. Voilà.

Je regrette d'avoir traité Marlène de grosse torche. Je trouve que les gros méritent du respect parce qu'ils souffrent beaucoup. Ils sont souvent incapables de rencontrer qui que ce soit, les pauvres. Il est possible que ça dépende des gens. Je ne rirai plus d'eux. Mais y a-t-il une loi qui fasse que je ne doive plus rire d'eux parce qu'ils souffrent ? Laissez-moi rire.

J'ai l'air gay, on rit de moi à chaque coin de rue, je peux encore me couper les cheveux, mais les gros sont à la merci du premier crétin venu. Et puis après ? Il faut rire de tout dans la vie, même des gros, même des tapettes. Holà les grosses tabarnack ! Seize ans à 12 $ l'heure ! Refus de monter dans la hiérarchie, jusqu'à redescendre pour laisser la place à l'autre con. Pauvre Marlène. Ma belle Lise est enceinte ! Un gros nono y a trempé son pinceau! Un être immonde va sortir de ce ventre. Le premier bruit qu'il fera sera : woooaaaaaa! Et elle, ma belle Lise, elle va jouir. Parce que les femmes, quand elles accouchent, ce n'est pas vrai qu'elles souffrent. C'est ça le grand secret des femmes, c'est que quand elles accouchent, elles jouissent comme jamais un homme ne pourrait les faire jouir. Elles ne peuvent donc en parler. On les entend jouir dans un périmètre de trois kilomètres, ça fait peur aux hommes tellement qu'ils ont cru qu'elles souffraient, les sots. Ma belle Lise est enceinte ! Ma belle Lise est enceinte ! Ma belle Lise est enceinte ! Enceinte! Enceinte ! Enceinte ! Enceinte ! Enceinte ! Enceinte ! Enceinte ! Enceinte ! Enceinte ! Enceinte ! (Je deviens totalement fou !)

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Le voilà dans l'autobus 95 qui le conduit au travail. Julien n'est pas malheureux, étrangement, mais il n'est pas heureux non plus. Il a perdu la fin de semaine à courir les batteurs

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avec Clélia et ils vont de découverte en découverte. Ce matin c'est jour férié. Il n'y avait pas de bus pour l'emmener à Baseline et la ville est déserte. Brouillard fantomatique, il n'y a plus de doute, l'hiver s'en vient. Il ignore même s'il y aura un automne. Hier il est allé emprunter un crayon marqueur à la librairie à côté du Rosie Lee où ils vont tout le temps. Ça lui a coûté 54 $. Un gigantesque dictionnaire anglais-français, un énorme dictionnaire anglais, un dictionnaire spanish-english, quatre livres dont Gide. On dirait qu'il cherche à devenir le plus gros consommateur de la planète.

— Arrêtez-moi, je suis en train d'acheter tout ce que je vois !

 

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Julien est d'humeur massacrante. Clélia avait entièrement raison, il y aurait beaucoup de problèmes, il lui faudrait tout avaler sans dire un mot. Quel autre choix a-t-il ? Il ne se sent tellement pas chez lui, il paye tellement peu, les parents à Clélia sont tellement entêtés, ils n'en font qu'à leur tête sans rien leur dire, ils exigent sans cesse. Ainsi il a vite appris qu'il ne serait pas chez lui. Les portes doivent demeurer ouvertes, parce qu'il lui faut bien comprendre ce que les autres n'ont jamais compris : il loue une chambre et non un appartement. Si ce n'était que cela. Julien savait qu'ils viendraient faire leur lavage, mais il avait observé sa mère, elle attendait que Roberta, l'ancienne locataire, soit partie pour y aller. Or, il travaille toute la journée et ils font sans cesse du lavage en sa présence. Cette machine qui lave durant deux heures et la sécheuse qui prend une heure trente. Ils lavent donc tout le temps ici ? Bon, si ce n'était que du lavage. Mais maintenant il faut barrer la porte en bas, il ne peut donc plus entrer par l'extérieur, il lui faut passer par en haut. Si ce n'était que ça. Mais tous les étudiants de la mère de Clélia vont à la toilette en bas et ces enfants ont envie de pisser deux fois par leçon d'une heure. C'est pire que des toilettes publiques et lui qui met toujours des papiers autour du bol parce que ça l'écœure dans les toilettes publiques. Aujourd'hui il y a un étudiant qui a pissé sur le bol, à côté du bol, il en a mis partout sur la poignée de porte et Julien sait que ce n'est pas parce qu'il s'est lavé les mains. Vendredi

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passé les toilettes étaient bouchées, il y avait un tas de merde gigantesque dedans. Est-ce que ça va être comme ça tous les jours ? C'est que c'est lui qui doit nettoyer et qui fournit le papier de toilette. Mais si ce n'était que ça ! Julien fait une épicerie de malade, Clélia mange chez lui au moins une fois par deux jours et sa sœur au moins une fois par trois jours. Mais si ce n'était que ça ! Ils sont renfoncés dans le pire trou qu'il n'y a pas, les bus ne fonctionnent pas. Julien doit se payer une heure de bus pour revenir et vingt-cinq minutes de marche en plus. Si ce n'était que ça ! L'automobile, ils viennent de changer les pneus, 350 $, on lui demande d'en payer le quart ! Qu'est-ce que ça va être bientôt ? Il faudra changer les brakes et le muffler (les freins et le silencieux), 1000$, on va lui en demander le quart, pour une voiture qu'il ne peut même pas utiliser et qu'il embarque dedans quand Clélia veut aller quelque part ? Eh bien, il a fait la gaffe de dire à Clélia l'aventure des toilettes aujourd'hui, elle lui a répété ce qu'elle lui dit depuis le début : "Je te l'avais dit". Mais elle a été dire ça à sa mère et elle lui a répondu que pour 150 $ Julien n'avait pas tellement le droit de se lamenter. C'est immédiatement après qu'on lui annonce qu'il doit payer pour la voiture qu'il n'utilise pas. Voilà maintenant qu'il possède un pneu de voiture ! Sans compter qu'on lui a répété au moins une douzaine de fois que Roberta avait trop chauffé et que la facture avait cumulé 500 $ durant l'hiver. La pauvre, elle a failli mourir de froid et eux se lamentent pour les 500 $. Au début de septembre il lui faut mettre des gants, imaginons un peu cet hiver, il va mourir. On l'a assez averti, il ne peut pas toucher au chauffage. Ce serait impossible de toute manière, ça se contrôle en haut. Roberta avait eu la sagesse de s'acheter deux petites chaufferettes, bien sûr, ça consomme beaucoup. Pour 150$ il ne peut peut-être pas se lamenter, mais c'est juste le 12 du mois et ça lui a déjà coûté 225 $ auxquels va s'ajouter le téléphone et qui sait, une facture d'électricité surprise ? Parce qu'il a vu une facture d'hydro qui traînait en bas et c'était une facture individuelle, comme s'il s'agissait d'une facture pour le bas seulement. Julien se sent coupable d'envoyer la chasse d'eau des toilettes parce qu'à chaque fois une grosse pompe se met en marche et ça coûte cher en électricité. Il sait qu'il n'y a rien de gratuit sur la planète, mais est-ce que chaque petit détail doit vraiment avoir un prix, élevé par-dessus le marché ?

On ne l'a pas payé temps double et demi pour la fête du travail comme la loi le prescrit, il ne s'est même pas lamenté. Sa belle Lise n'est pas enceinte finalement, elle ne faisait que

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mettre des gilets de femme enceinte. Peut-être a-t-elle accouché ? Quel enfer ç'aurait été s'il lui avait demandé à quel moment le monstre allait naître. Sa journée est maintenant terminée et il s'apprête à aller au lit. Clélia vient d'appeler, elle est au café Rosie Lee, elle lui disait de ne pas s'inquiéter, qu'ils avaient joué plus longtemps que d'habitude. Elle lui confirme que l'autre beau petit gars, Gilles, n'est pas là. Julien peut le croire, le mensonge serait trop dangereux. Mais pourquoi finissent-ils une heure trente minutes plus tard que d'habitude ? À force de jouer de la musique avec Gordon, se pourrait-il que Clélia ait finalement pris goût à Gordon ? En tout cas, Julien sait depuis longtemps que Gordon ne se ferait pas prier. De toute façon il s'en balance. Il s'en fiche davantage si c'est Gordon. Il n'a qu'à ne plus y penser et attendre que la vérité se sache, parce que la vérité vient toujours. Cette fois-ci il n'y aura pas de pardon. Julien se sent tellement pris ici, il ne se souvient pas d'avoir été si enfermé, même chez Jim. La mère de Clélia avait nettoyé la salle de bain de fond en comble dans les cinq minutes qui ont suivi ses lamentations. On aurait dit qu'elle était frustrée, il se sent vraiment mal. Toute la soirée il a eu mal au ventre. Aujourd'hui il y a eu un genre de crise, eh bien quand sa mère est revenue le voir après, c'était comme si rien n'était. Elle lui a demandé si tout allait bien, il a lui aussi joué le jeu. Elle lui a demandé s'il avait assez de couvertures, il n'a pas eu à jouer l'hypocrite ici, il a mis sur son lit à peu près toutes les couvertures qu'il avait. Elle lui a demandé s'il gelait en bas, il a joué l'hypocrite, elle lui a dit qu'ils commenceraient à chauffer éventuellement. Bien, éventuellement donc, ils vont commencer à chauffer. Quelque chose lui dit qu'il va geler cet hiver. Quelque chose lui dit qu'il découvre soudainement une autonomie qu'il lui faut vraiment aller chercher, c'est-à-dire libre de payer ses propres choses, libre de faire ce qu'il veut quand il veut, libre de ne pas toujours douter d'une copine, libre de toute autorité ou pseudo qui s'en permet trop. Il n'aime pas douter de Clélia, pourtant il ne peut plus lui faire confiance. Il ne veut pas non plus que cela le rende malade. Il sait que si elle rencontrait un bel homme et qu'elle avait la chance de coucher avec lui, elle le ferait. Il est possible qu'il ferait de même et il confesse que cela ne change rien à ses sentiments.

— Je suis jeune, ma vie achèverait-elle ? Je n'arrive pas à voir mon futur, peut-être n'existe-t-il pas ? Il m'a toujours semblé que je mourrais jeune. Sincèrement je le souhaite, encore plus si c'est pour découvrir qu'il n'y a rien après la mort.

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Retournerais-je demeurer à Jonquière un jour? J'irais pour y mourir dans la honte d'être un raté au même titre que les autres qui n'ont pas fini leur secondaire cinq et qui sont laitiers ou je ne sais quoi et qui se payent des voitures de 35000 $ et qui héritent de maison sans rien faire, à téter le sein de leur blonde. Je ne peux plus tenter de me souvenir de mes espérances passées parce que ça a été vécu dans le feu de l'action, où j'étais convaincu que j'allais aller en France et que j'allais enfin naître et commencer à vivre.

 

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— Les jours passent, tous plus ennuyants les uns que les autres. On a toujours l'impression que ça va changer mais on se rend compte que notre vie c'est cette succession de journées plates. Hier au bureau on m'a parachuté une vieille conasse qui fait sa maîtrise en littérature à l'Université d'Ottawa. Pincée comme une autruche, docile comme un canard... (je vais arrêter d'être méchant), elle occupe le même emploi que moi à temps partiel, mais elle aura une maîtrise l'an prochain. Que cette femme vienne me narguer dans mon échec ne peut vouloir dire qu'une chose: Dieu m'a envoyé cette épreuve pour tester mon dévouement à ses doctrines. Eh bien je vais le rater son test, parce que je me fiche pas mal de ses doctrines et de ses ministres.

Aujourd'hui il est découragé. Clélia et lui ne sont pas sur la même longueur d'onde. Il voudrait s'isoler de la ville, elle voudrait habiter le centre-ville. Il croyait qu'ils déboucheraient dans la musique, mais Clélia semble avoir abandonné. Elle passe ses journées à cuisiner et à apprendre ses classiques, Schubert... à tel point que Julien lui a conseillé, au moins, de tenter de passer sa dixième année de piano puis son associé, parce qu'alors elle pourra vivre à donner des cours de piano. Il a de la misère à croire qu'elle débouchera, elle n'a ni la volonté ni la motivation. Il y a une limite à ce qu'il peut faire pour lui donner la détermination qui lui manque. Pourtant sa musique est franchement intéressante, nostalgique ou dépressive à souhait, elle pourrait aller loin avec le talent qu'elle a.

Quelle perte si elle abandonnait aussi facilement. Cela le fait réfléchir, combien de gens

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talentueux abandonnent trop facilement et privent l'humanité d'œuvres essentielles ? Mais existe-t-il seulement une œuvre qui ait été essentielle à l'humanité ?

 

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Julien est en panique totale. Il y a quelque quatre ou cinq camions de pompier dans la rue, la cuisine est passée au feu, Clélia s'est brûlée complètement la main. Et le piano ? Il n'ose plus bouger devant la gravité des événements. Il y a une vingtaine de pompiers dans la maison, il va voir.

Il a passé deux heures à nettoyer la cuisine, Clélia est à l'hôpital encore, il est complètement mort. Il a hâte et il n'a pas hâte de reparler à Clélia. C'est le genre de chose qui transforme quelqu'un et il a peur qu'elle ait pris quelque décision tout à coup. Elle était très bizarre tout à l'heure. Ce n'est pas lui qui va lui faire la morale, il pense que la leçon est assez forte. Julien se fichait tellement de la cuisine, il a presque pleuré quand il a vu la main de Clélia et que l'idée qu'elle ne pourrait plus jouer au piano lui a traversé l'esprit. Ç'aurait été suffisant pour qu'elle se suicide, la pauvre est déjà assez déprimée ces temps-ci. Il espère que tout ira bien, ça ne prend pas grand-chose pour mettre en émoi plus d'une trentaine de personnes. Un poêlon oublié sur le feu et voilà comment plusieurs personnes meurent chaque année. Quand donc va-t-elle revenir ? L'attente le rend fou et le tue !

— Eh bien docteur, tout a commencé lorsque j'avais cinq ans, le petit train rouge alors que je voulais être dans le petit train vert. Mais je n'étais tout de même pas dans le petit train noir, et là, si à la maternelle j'avais fait partie du petit train noir, je n'aurais pas survécu à mon adolescence. Il faudrait sans doute poursuivre les coupables.

La pauvre Clélia est finalement revenue avec un bandage, elle se promène partout avec un pot d'eau glacé. Elle a joué pendant une heure au piano, juste de la main gauche, c'était pathétique. Heureusement qu'elle sait que ça va revenir sa brûlure au deuxième degré.

En tout cas, ce n'est pas Julien qui va maintenant insister pour qu'elle joue du piano, pas pour l'instant du moins. Elle est allée acheter des œufs et a laissé un poêlon sur le feu au

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maximum, pensant que c'était au minimum. Julien est désolé, mais ça, il trouve que c'est pire que de la distraction, c'est de l'inconscience. Comme dit sa mère, ils vont se prendre de bonnes assurances plus tard. La mère trouve soudainement que ses enfants manquent de maturité, elle conseille à Julien d'en parler à Clélia.

— Jamais ! De toute manière ce n'est pas un manque de maturité.

 

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Ils ont continué à chercher un terrain. Clélia et son père sont tombés en amour avec le #15 du chemin Flemming à Cantley. Bien sûr, Julien aime le #15, mais il voudrait que Clélia recouvre la vue parce que d'autres terrains sont mieux et à coûts moins élevés. Enfin, si Clélia est heureuse là, ça vaut la peine de construire là, parce qu'il ne voudrait pas qu'une crise éclate plus tard et qu'elle lui reproche d'avoir été si malheureuse dans un endroit où elle ne voulait pas vivre. Quant à lui il distingue une sorte d'indifférence. Il se laisse transporter par les flots un peu à la René l'Aventure. Oui, il est passif, il laisserait presque les autres décider pour lui. Cela risque de se retourner contre lui, s'il ne peut se reconnaître en rien. À un moment donné ils se sont chicanés lui et le père de Clélia, il se sentait agressé. Julien voulait avoir des renseignements sur le terrain qui donne sur la rivière, eux ne voulaient rien savoir, ils avaient trouvé.

— Bon dieu ! C'est toujours bien important, je vais travailler toute ma vie pour ça ! J'aimerais un peu de bonne volonté, la vue qu'ils imaginent imprenable n'existe pas. L'isolement qui existe aujourd'hui sera inexistant dans dix ans. Ça, non seulement ils ne l'avouent pas, mais ils vont se rendre compte que c'est vrai. Je regrette de le dire, mais il s'avère que j'ai toujours eu raison à chaque fois qu'il y a eu un débat. Mais moi, en tout temps, la portée de mes paroles est nulle.

Il vient de marcher un peu sur le campus, il est plus jeune que tous les étudiants. Il se demande s'il devrait se réjouir ou pleurer. Il vient de voir une pancarte qui lui demandait où il serait dans cinq ans. Il vient de trouver l'info-guide de cette année, il l'a ouvert à une

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photo où on voit une fille qui saute de joie avec son diplôme dans une main. Légende : "Ton avenir, on l'a à cœur ! Université d'Ottawa".

— Je dépéris.

 

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Il pleut aujourd'hui, ça le rend malade. Mathilde vient de téléphoner, ça l'a achevé. Julien est prêt à prendre sa retraite dans une maison éloignée de la ville, avec comme but, sortir le moins possible. Mathilde appelle de New York pour lui dire qu'elle va bientôt atteindre le 100 en ce qui concerne le sexe avec les hommes de New York, qu'elle a un compagnon, qu'elle a couché avec trois autres gars cette fin de semaine, qu'elle ne l'a pas dit à son copain et qu'elle n'est pas prête à avoir un copain parce qu'elle veut continuer à coucher avec tout le monde. En plus, d'après ce qu'il a pu comprendre, elle a couché avec deux autres personnes en même temps. Elle l'a perdu complètement. Il ne veut plus, absolument plus rien savoir. Elle s'en vante tellement qu'il se demande si c'est vrai. Ne se rend-t-elle pas compte que plus elle en parle, plus elle l'écœure ? Pense-t-elle provoquer la jalousie et que la jalousie est saine pour deux personnes? Elle a encore dit qu'elle pensait à lui, qu'elle projette de venir ici, il a demandé à Clélia de convaincre Mathilde de ne pas venir. Elle voulait qu'ils aillent à Montréal une fin de semaine, Julien lui a dit que cela était impossible. Il ne voulait même pas lui parler.

Il est un véritable ermite, c'est vrai qu'il pourrait s'isoler et ne jamais sortir du même carré. Il est très déprimé aujourd'hui, d'autant plus qu'avant-hier ils sont encore sortis avec Gordon et Gilles, et que Clélia le regarde un peu trop le petit Gilles, et que lui il en a assez de douter, douter d'elle, douter de lui-même, et qu'il ne veut pas passer sa vie à douter ou à paniquer chaque fois que Clélia n'est pas là ou qu'elle sort sans lui ou qu'elle regarde un autre homme qui serait susceptible de s'intéresser à elle. D'un autre côté il ne veut pas finir sa vie seul. Mais est-ce qu'il pourrait peut-être trouver quelqu'un comme lui ? Il lui faudrait passer une annonce dans le journal un jour, ça se lirait comme suit : "Recherche belle jeune fille non sociable, végétarienne et vierge, qui déteste les bars."

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Il a reçu une lettre aujourd'hui, un pincement, un regret ou il ne sait quoi. Paris IV, La Sorbonne, l'accepte. Mais elle l'accepte en licence au lieu de la maîtrise et sous condition qu'il réussisse FR 209 et un UV de latin. Début des cours : 17 octobre, lundi prochain.

— Mais là, ça implique tellement de choses ! Passeport, visa étudiant, Clélia, emploi, déménagement, billets d'avion, argent, prêt et bourse, mon imprimante qui m'endette. En plus c'est pour reculer d'un an. Mais c'est à Paris quand même. Ce n'est pas rien. C'est la Sorbonne en plus. Il faut dire, je ne suis peut-être pas aussi cruchon que je le pensais.

 

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Une journée est passée depuis son acceptation, on dirait une semaine. Remise en question sur remise en question, cela lui tombe vraiment du ciel. De quoi il se lamente encore ? Hier il lui était inconcevable qu'il parte sans Clélia. C'était décidé. Puis ensuite il a tout fait pour la convaincre de venir. Rien à faire, elle aime ses parents et ses parents ne sont pas d'accord. C'est drôle, c'est là qu'il s'est rendu compte qu'il aimait définitivement Clélia et qu'effectivement il aurait peine à la quitter. Il voudrait vraiment finir ses jours avec elle. Il n'a aucune envie de la tromper, il pense qu'il vieillit.

— Il y a que je suis misérable et que Paris m'offre la révolution. Expérience oblige, il me faut un changement radical. Sans transition ? C'est un peu ça qui inquiète mes parents. Maintenant il me faut convaincre Clélia. Un truc serait de la convaincre de venir jusqu'à Noël en espérant qu'elle voudra alors rester avec moi ensuite. Je ne peux me permettre de ne pas y aller, je risquerais trop de le regretter. Il me resterait à reculer mon acceptation d'un an, mais alors on aurait un terrain, une maison et je ne pourrais plus partir. Encore trois

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ans d'université... aaahhh, Julien, ça te tente ? N'oublie pas que c'est surtout ta carte d'entrée en France.

Ah, tout a bien été calculé par le grand manitou. La semaine passée il se morfondait entre les murs de l'Université d'Ottawa, la semaine prochaine il sera à la Sorbonne. Il hésite beaucoup moins depuis qu'il a parlé avec Anne-Marie Créttiez, il va probablement être en maîtrise.

— Oh Clélia, je t'aime, mais un an à Paris et j'ai une maîtrise. Puisque cette stupide société de compétition ne fonctionne qu'avec des titres, il me faut donc tout faire pour ne rien perdre d'une crédibilité trop facilement perdue. Parce qu'on aime se détruire. On a l'impression d'être grand en détruisant la crédibilité de quelqu'un. Je regretterais trop de ne point partir, il est impossible que je ne parte pas. Prions pour que Clélia vienne !

 

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Partir ou ne pas partir, telle n'est pas la question. Pouvoir partir ou ne pas pouvoir partir, telle est la question. Rarement les obstacles ou surtout l'argent l'arrêtent dans ses projets, mais cette fois c'est quitte ou double. Personne n'est d'accord avec son départ, comme si on l'obligeait à vivre ici, comme s'il n'avait pas le choix de ne pouvoir se soustraire à leur vie, à la vie routinière et ennuyante d'Ottawa. Les prêts ça ne fonctionne pas du tout et il lui en faudrait trois fois plus que ce qu'ils lui offrent. Il n'arrive pas à voir qui va signer pour son visa, il faut qu'il prouve à l'ambassade française être en mesure de se faire déposer un certain montant chaque mois dans son compte. Il aura le passeport jeudi. Il aura le prêt un jour de décembre ou de janvier avec de la chance, parce qu'il faut que sa mère l'encaisse et le dépose sur sa carte de crédit, et ça c'est impossible.

— Écoutez bien, vous, les générations suivantes ! Cette société qui se targue d'être la plus évoluée de tous les temps, au tournant du deuxième millénaire, en échanges commerciaux, communications, interactions et tout, encore une fois ne fonctionne que pour les gros bœufs à milliards et avoue son incapacité à envoyer un de ses jeunes étudier à l'étranger. Ce n'est

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pas la même situation en Chine, dirait-on, l'Université d'Ottawa déborde de Chinois. Ce qui me fait d'ailleurs penser que je vais prendre la place d'un jeune Français à la Sorbonne. Que voulez-vous, il faut vivre avec son temps, il faut bien que j'aille étudier là où on me fait de la place. Quelle ironie, le Canada est incapable de m'offrir une place dans ses universités, la Sorbonne m'accepte malgré ma demande qui est arrivée trois mois en retard. S'il n'y a pas une leçon à apprendre là-dedans...

L'envie de partir pour Paris au printemps passé était plus grande que son envie actuelle. Pourtant il n'était pas accepté. Mais il se souvient de l'élément déclencheur, et s'il est fidèle à lui-même, il va partir.

Il est en train de lire les feuillets d'informations pour les étudiants étrangers qui arrivent à Paris, il est dans l'autobus qui l'emmène au travail.

— Il y a une vieille truie qui s'étire le cou pour lire mes feuillets, je suis à la veille de lui demander si elle en veut une copie. Le problème c'est qu'elle doit être de cette race majoritaire anti-tout. La société n'évolue pas très vite. Si on se fatigue encore avec la haine du prochain et que l'on se bat dans de futiles débats, nous n'arriverons à rien. Tient, ça me tente de parler de la Constitution canadienne avec elle. Mais heureusement je suis arrivé à destination, centre-ville d'Ottawa.

 

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— Mon cœur à Paris, mon corps enseveli sous les formalités au Canada. Si je réussis à partir, ce sera là ma plus grande réussite dans la vie. Il ne faut pas se le cacher, sous prétexte de nous protéger, il faut maintenant des miracles pour réunir tous les papiers et s'acquitter de toutes les formalités pour aller étudier ailleurs. Le tout a commencé avec le passeport, ensuite le visa. Jusque là, je ne me doutais de rien. Pour avoir le visa il me faut une confirmation de prêt et bourse. Bon, alors j'apprends que le programme dans lequel je vais aller étudier est non reconnu par le gouvernement du Québec et que je ne peux donc pas avoir de bourse comme tout le monde. Mieux, mon prêt sera moins élevé que si j'étudiais à

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Ottawa. Alors seulement 3100 $ avant Noël et un montant inférieur à 3100 $ à définir après Noël en rapport à mon revenu annuel. Il me faudra remplir la DSR, déclaration de situation réelle, où il me faudra savoir exactement le montant que j'ai gagné cette année. Or, j'ai certainement trop travaillé, j'ignore comment je vais survivre. Je suppose que c'est comme ça que l'on encourage le vol et la prostitution. Quel genre de protectionnisme pourri enferme la littérature française au Québec ? N'est-il pas logique d'étudier la littérature française en France ? Je dénonce la non-reconnaissance de mon champ d'étude et j'accuse le gouvernement du Québec de vouloir nous imposer sa vision de la littérature française, morcelée de littérature québécoise. Je n'en ai rien à foutre de leurs politiques de découragement. Au contraire, un interdit? Il me faut le transgresser. À l'ambassade il me faut prouver un revenu de 900$ par mois, à signer par contrat par mes parents, nécessitant également la signature d'un directeur de banque ou d'un notaire public. Mon père, ingénieur, chef de son service, est trop pauvre pour garantir une telle somme.

Je télécopierai ça à mon père aujourd'hui, ça ne marchera pas, j'espère que Clélia signera. Mais elle n'est pas chaude à l'idée de s'hypothéquer de ce montant-là même s'il s'agit d'un contrat factice. Cela pourrait l'arrêter dans ses projets avec les banques, elles pourraient dire qu'elle ne peut pas emprunter parce qu'elle doit donner 900 $ par mois à un crétin. Voilà que la femme de l'ambassade m'apprend hier qu'elle avait oublié de me dire qu'il faut une confirmation de la Régie de l'assurance maladie du Québec qui prouve que je serai couvert en France. Or, la Régie refuse de me donner ce papier, je suis parti du Québec depuis trop longtemps. Pendant ce temps la Régie de l'Ontario ne veut pas m'aider, elle estime que j'étais en Ontario pour mes études, que ne suis pas de leur responsabilité. Il me faudrait donc aller sur place à Montréal défendre mon point de vue, c'est-à-dire leur prouver que je suis un Québécois je suppose. Mais rien ne me dit qu'ils vont me le donner leur christ de papier si je vais à Montréal comme ils me le demandent, et moi je dois quitter mon emploi et être prêt à partir, et s'ils me donnent le papier il me faut courir à l'ambassade à Montréal, mais j'ai les contrats de l'ambassade d'Ottawa, et j'ai déjà quitté mon emploi et la belle Lise est frustrée ben raide, ils veulent que je travaille plus longtemps, et moi je dois déménager mes choses parce que la mère de Clélia ne les veut pas là, et je n'ai pas encore vendu l'imprimante et vous pouvez comprendre que je ne dors plus. Voilà pourquoi si je

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réussis à partir ce sera le miracle. Je prévois un deuxième miracle nécessaire pour arriver à m'inscrire lorsque je serai là-bas, si j'y arrive. Pour avoir mon prêt, impossible. L'Université d'Ottawa devra le renvoyer à Québec quand elle le recevra, Québec devra réanalyser le tout, puis ils devront envoyer ça à ma mère que je devrai mandater pour aller le chercher pour moi, tout ça avant mercredi. C'est impossible, impossible, ci-gît Julien, mort enseveli sous les formalités. Une véritable révolution.

 

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Il semble que la révolution se fera et même qu'elle se fera avec son prêt. Tout irait-il trop bien ? Il n'a pas encore vraiment réalisé qu'il allait partir et déjà tout le monde au bureau le félicite pour son acceptation. Tout le monde donc est au courant ? Ainsi il termine cette journée en affirmant qu'il a quitté son emploi et qu'il va partir pour Paris à moins de problème de dernière minute. Alors ne manquez pas la suite des aventures de Julien à Paris qui s'intitulent : "On a marché sur Paris !"

 

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Pas encore. À peine avait-il convaincu Clélia de venir, voilà soudain qu'elle se réveille. À cinq jours de partir, il lui faut renouveler son passeport, elle va l'avoir mardi peut-être. Sa mère a pleuré toute la journée. Julien peut comprendre cela, mais ce qu'il ne veut comprendre c'est que Clélia ne partira plus : "There is no way I'm going to leave my mother for you !"

— Fine ! Vas-y dans les jupes de ta mère, meurs-y, moi je serai loin. Ça ce n'est rien, ce soir c'est le père qui va y aller de son discours : "BNR, travail, toutes les années que tu as foutues en l'air..." bon dieu de bon dieu ! S'il y a bien une seule autorité qu'il ne faut pas écouter sur cette planète, c'est bien celle des parents ! Elle n'a pour intérêts que les siens propres. Mon

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trez-moi un seul parent capable de prendre une décision en fonction de ce que son enfant veut, je vous montrerai l'exception. À moi seul je n'aurais jamais rien accompli, j'aurais fait mes sciences pures, mon génie ou mon droit à l'Université Laval à Québec, j'aurais déjà épousé une femme stable, je n'aurais jamais fait le tour de l'Europe, de l'État de New York et de la France. Bref, j'aurais été tout ce qu'il y a de plus malheureux et de misérable dans le monde. Eh bien, si Clélia n'est même pas capable de venir en France pour huit misérables mois à cause de ses parents qu'elle aime tant, moi je pars sans remords et je serai heureux. Ah, rien de tel que les larmes pour arrêter une armée en action. Il suffit d'une larme pour que l'univers s'écroule.

Julien est tellement fatigué, tellement écœuré, que ça ne lui tente plus de partir. Ça ne lui tente plus de rien faire en fait. Il va dormir en arrivant chez lui. Il n'a pas un sou pour partir, ça va leur prendre plus que deux semaines pour annuler le premier prêt, deux autres semaines pour l'envoyer à sa mère, ce, pour un prêt déjà émis et envoyé à l'Université d'Ottawa.

— Je me demande bien ce que ça leur prend pour signer un esti de papier. C'est à croire qu'il n'y a qu'une seule personne chargée de s'occuper des 50 000 prêts à émettre. D'ailleurs j'en ai mon quota de toutes ces institutions gouvernementales pourries qui multiplient les formalités mais qui sont impossibles à joindre. À l'aide sociale, à Revenu Canada, à l'assurance-chômage, à Immigration Canada, impossible de les rejoindre, à mon avis ils n'ont qu'une ligne téléphonique pour tout le Québec. À la Régie de l'assurance-maladie, aux finances à l'université, aux ambassades, c'est la même chanson. Bonjour, ici une boîte vocalique qui vous parle. Le système peut s'adresser à vous en français et en anglais. Si vous désirez que le système s'adresse en français, veuillez appuyer sur le 1 au son du timbre sonore. Si vous désirez que le système s'adresse en anglais, veuillez appuyer sur le 2 au son du bip sonore. Hi, this is a recording. The system can speak in French or in English. If you want the system to talk to you in English please press 1 at the signal. If you want the system to speak French please press 2 at the beep. Do your choice now. Bip ! Si vous désirez des informations sur la grosse bitch du coin qui fout rien pendant que vous tétez au bout du téléphone, veuillez appuyer sur le 3. Si vous désirez téter encore plus longtemps sur notre système infaillible qui vous rendra malade avant la fin et qui n'a pour but que de vous

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coûter une fortune en frais interurbains et vous décourager à nous demander de l'aide, press 4. Burp, couick, prout, nous avons des difficultés à acheminer votre appel, toutes nos opératrices sont actuellement occupées avec des cas problèmes, please call back later. Si vous êtes sur le point de vous tirer une balle, veuillez patienter, nous nous efforçons d'écourter votre attente. Nous cherchons la personne la plus apte à répondre à votre névrose. N'oubliez pas, your call is important to us. Nous transmettons maintenant votre appel à l'asile le plus près de chez vous. Merci d'avoir pensé à nous, à bientôt !

Julien se demande s'il y aura de meilleurs temps en ce qui concerne les formalités et les obligations. Il souhaiterait une faillite du pays pour désencrasser la bureaucratie.

— C'est vrai qu'il y en a du gras à couper et il y en a tellement qu'il ne faudrait pas que je me retrouve à la tête du pays un jour, ça ferait mal. Première des choses, je déréglementerais tout. Il n'y aurait pas cinquante-six sortes d'assurances, il n'y en aurait qu'une seule générale. On aurait une seule carte magnétisée au lieu d'en avoir une vingtaine qui ne suffisent jamais à contenter personne. Cette carte d'identité pourrait servir également aux organisations non gouvernementales, comme les banques. La carte ne donnerait accès qu'aux informations nécessaires à l'organisme avec qui on fait affaire. Un seul dossier informatisé commun pour toutes les institutions, gouvernementales ou non. C'est à la même adresse que l'on pourrait tout demander. Le gouvernement n'a pas à nous compliquer l'existence.

 

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Julien dort debout. Il est 6h45, sa dernière journée d'emploi. Aujourd'hui il va essayer de se débarrasser "d'une" formalité, celle qui prouve qu'il a de l'argent pour partir. Curieusement l'Ambassade de France à Montréal lui exige de prouver qu'il a 6000 $ dans un compte plutôt qu'une preuve de revenu de 900 $ par mois. Ç'aurait dû être fait depuis une semaine, mais ses parents ont tellement tété pour enfin lui annoncer que la banque a refusé de leur signer un papier qui affirme qu'à leur deux ils vont lui communiquer 7200 $ durant la prochaine année... ça c'est vraiment inquiétant. Julien se demande comment le gouvernement

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du Québec a pu s'imaginer un seul instant que ses parents avaient l'obligation de lui donner 8500 $ par année pour chacune des trois dernières années.

— Il n'y a pas à dire, le gouvernement nous en fait croire. Chaque année il baisse le montant qu'il juge suffisant pour vivre. Ne sait-il pas au sujet de l'inflation et des frais de scolarité qui ont augmenté de 200 % depuis quatre ans ?

 

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Le miracle s'est produit, Clélia a déposé 6000 $ dans son compte pour une journée, il part demain à 19h30. En trois heures il a eu son papier de la Régie de l'assurance-maladie, son visa étudiant et ses billets d'avion. Vive Montréal ! Julien pense qu'à Ottawa on étouffe sous la bureaucratie, c'est probablement un des effets encore peu connus du fédéralisme.

 

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Comment commencer à décrire les derniers événements ? Comment raconter maintenant les détails de la révolution qui vient de se produire? Les coïncidences, ça fait longtemps qu'il n'y croit plus. Clélia est venue finalement, heureusement. Julien regrette qu'elle doive repartir d'ici deux semaines. Ils auront le temps de visiter Granville en Normandie, là d'où vient le père de Clélia. Julien croit que c'est mieux qu'elle reparte car sa musique a plus de chance de déboucher si elle continue à travailler avec Gordon et Amy. De toute façon il va avoir besoin de temps pour ses études et elle, elle perd le sien ici.

Le premier jour, le mercredi 26 octobre, ils ont trouvé un hôtel sur la rue Cujas, qui, sans le savoir vraiment, était juste à côté de la Sorbonne. Il a rencontré Mme Créttiez qui ne voulait pas reconnaître son diplôme de quatre ans, disant qu'il n'avait fait que trois ans d'université. Finalement ça fonctionne, il est en maîtrise conditionnelle, il paraît que c'est

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plus simple et plus facile que la licence. Le premier jour il a réussi un vrai tour de force : trouver un directeur de maîtrise qui accepte Artaud et ses Cahiers de Rodez en un sujet plutôt général, il a carte blanche tant que ça a des bases littéraires. Il a aussi rencontré Franklin au bureau du prof qui lui a tout de suite offert son appartement pour une dizaine de jours. Alors ils partagent l'appartement avec son colocataire Christian. Ils ont ainsi eu accès à toute la société de Paris. Ils ont loué une voiture à l'aéroport Charles de Gaulle, ils ont cherché longtemps, finalement ils sont arrivés chez Franklin sans trop savoir s'ils étaient gays. Certains signes ne leur ont pas échappé, entre autres les cassettes de Madonna, magazine avec Marky Mark, certains livres dont Si le grain ne meurt de Gide. Mais enfin, c'est quand Christian leur a présenté le lendemain la revue sur le sida, qu'il fait et publie à tous les deux mois, qu'ils ne doutaient plus.

La Sorbonne. Gigantesque il dirait de prime abord. Architecture complexe il dirait ensuite. Julien n'arrive pas à figurer combien grand c'est, là le problème. Cependant il pense que l'Université d'Ottawa est beaucoup plus grande.

La bureaucratie y est terrible. Sans l'aide de Franklin, il aurait abandonné. Il était prêt à retourner au Canada parce que ça lui semblait être une mission impossible et qu'il ne croyait pas qu'on l'accepterait en maîtrise. Julien n'arrive pas à remplir toutes les formalités parce qu'il lui faut sans cesse des papiers, des tampons, des attestations, des photos, des signatures, des accords de professeurs pour suivre leur cours. D'abord il lui faut l'essentiel, la feuille verte du bureau des équivalences. Mais avant tout il lui faut le dossier d'inscription qu'il n'a jamais eu encore et qu'il espère recevoir le mercredi 2 novembre chez Christian. Là-dedans il aura la feuille rose de l'inscription administrative, la feuille bleue de l'inscription pédagogique, la feuille blanche pour la carte d'étudiant, les papiers pour que l'on monte un dossier à son nom à l'inscription administrative. Ensuite il lui faudra l'inscription pédagogique - il ne sait plus trop où aller pour ça - afin de s'inscrire en licence et en maîtrise, parce qu'il est inscrit à des cours relatifs aux deux niveaux. Il s'est déjà rendu au département de latin pour prendre un cours qui était déjà complet, elle a fini par l'inscrire à un autre cours plus compliqué et il y est retourné le lendemain pour le faire changer parce que l'autre Crétine Créttiez s'était mêlée. Ensuite il s'est rendu plusieurs fois au département de langue pour s'inscrire sans succès à un cours de grammaire pourri qu'ils veulent s'assurer qu'il est capable de

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faire. Ici tout le monde le coule ce cours. Il a dû faire signer par son prof une autre feuille rose qu'un autre prof devra signer, il collectionne les feuilles avec des tampons qu'il lui faudra retourner officialiser lorsqu'il aura sa carte d'étudiant, c'est-à-dire quand son dossier sera complet, c'est-à-dire jamais. Au départ il se disait que c'était impossible de tout faire ça en trois jours, d'autant plus que tout est toujours fermé, ça ouvre pour deux heures, le mercredi seulement, il y a toujours des files d'attente impossibles. Mais il se rend compte que tout le monde est aussi mêlé que lui, personne ne sait vraiment tout ce qu'il a à faire, en particulier Franklin qui, pourtant, a déjà étudié là pendant trois ans. Puis l'administration est consciente qu'aucune date limite ne peut être respectée, elle sait qu'il faut au moins un mois et demi pour s'inscrire. Rien n'est informatisé, une bureaucratie tellement gigantesque que pour la changer il faudrait que le tout passe au feu. Le conservatisme tue, ils courent à leur perte. On étouffe dans les méandres de l'administration : 17, rue de la Sorbonne, escalier G, troisième étage, ensuite escalier C, troisième porte à gauche, bonne chance. Personne ne sait où est quoi, même les bonnes femmes secrétaires de l'école.

Les logements, ah bien là on ne lui mentait pas. À 1000$ par mois, de vrais taudis. Ne vous demandez pas pourquoi les touristes repartent désenchantés lorsqu'il faut faire quatorze hôtels avant d'en trouver un qui n'affiche pas complet en plein mois d'octobre, puis vingt-huit pour en trouver un seul qui est à la limite du potable lorsqu'on se décide enfin à mettre le prix. Les appartements, il ne pense pas que l'on puisse vivre plus mal ou misérablement encore en Éthiopie ou dans les pays pauvres. Cher en plus, une petite pièce qui sent la merde et la pisse, pas de cuisine, pas d'eau chaude, pas de chauffage, pas de lumière, pas de douche, une toilette sale sur l'étage, sept étages sans ascenseur, puis trente personnes en complet-cravate et robes luxueuses prêtes à se battre pour l'avoir.

— Christ ! Il n'y a pas de conseil municipal à Paris ? Il paraît que tous les gouvernements n'en ont que pour Paris. Qu'est-ce qu'ils foutent ? Je veux bien croire que les bâtiments sont classés historiques et que l'on ne peut y toucher, mais quand même, quand on a une crise du logement aussi grande depuis si longtemps, il faut agir ! Des tours, il faut en construire au plus vite, le peuple est en train de mourir dans des pièces tellement insalubres que je me surprends que la peste n'y fasse pas son apparition. Je suis très pauvre, j'ai franchement l'impression que c'est dans une affaire comme ça que je vais me retrouver.

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Julien va vendre son imprimante bientôt, il a l'impression qu'il lui faudrait aussi vendre l'ordinateur. Ses parents ne peuvent pas l'aider, c'est clair, il doit déjà 4000 $ à Clélia. Il y a une limite à ce qu'il peut lui emprunter, déjà qu'elle ne veut pas trop lui en prêter. En plus, ses études ne servent à rien. Un an de maîtrise, un an de DEA, puis quatre ou cinq autres années pour le doctorat. Ça prend deux ans pour avoir l'équivalent de la maîtrise du Canada. Julien n'aura certainement pas le choix de déclarer faillite à la fin de ses études.

Ils pensaient prendre l'appartement juste en haut de chez Christian. Ça pue, il n'y a pas de douche, pas d'eau chaude, rien pour cuisiner, des tapisseries vraiment dégueulasses, les plafonds troués dont la peinture décolle, un gros compteur d'électricité dans l'entrée (parce que ça, ça va tourner et coûter cher en plus), pas de chauffage, des tapis qu'il faut enlever, des planchers qu'il faut sabler, vernir, il faut entrer le lit par la fenêtre, le tout va lui coûter trois fois le prix que sa mère paye pour sa maison de deux étages avec un sous-sol pratiquement fini, un garage, du terrain, un pommier, deux grands érables.

— Franchement, Paris, je pense que je vais apprendre à te détester à ta juste valeur. Parce que la misère, je ne l'aurai jamais vue d'aussi près.

 

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Julien est dans son cours de latin, un vrai calvaire. La femme parle en avant, dans le grand amphithéâtre Richelieu de la Sorbonne, comme à l'église, il n'entend absolument rien. Il va le couler ce cours. Il a trouvé une chambre à la Maison des étudiants canadiens, c'est bien.

— Ça ne me tente pas de recommencer l'école ! C'est plate, plate, plate. Elle radote des histoires de l'époque des Grecs, des Romains, christ, l'empire romain de l'époque avec les Grecs à l'arrière, c'est plus d'actualité que les guerres en Bosnie et au Rwanda. C'est la base de toutes nos sociétés, dans tous les domaines. La dernière fois que j'ai étudié ça, c'était dans mon cours d'histoire du droit, que j'ai coulé d'ailleurs, enfin, je l'ai coulé en théorie en rapport à la moyenne de la classe. Que vais-je faire? La fille en avant de moi, elle pue. Une

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autre qui n'a probablement pas de douche. Les livres d'Artaud sont trop chers, j'ai envie de tout lâcher, mais c'est impossible. Et ma Clélia qui dort à la chambre. J'ai couché sur le plancher, je dois les avertir si je reçois quelqu'un sinon c'est l'expulsion, trente francs la nuit en plus. Il y a une de ces surprenantes peintures dans l'amphithéâtre, dont une belle femme nue. Il faut que j'arrête de regarder, les autres vont paniquer. Je sens que je vais m'emmerder royalement ici, au moins à Ottawa les cours étaient intéressants et on comprenait le prof. Ici les cours sont juste une formalité de plus. On vous les donne, ça ne sert pas à grand-chose, vous relirez tout cela dans les quinze briques à lire pour l'examen. Elle nous lance une série de noms et d'époques qu'on est incapable de prendre en note, il aurait été si simple de nous distribuer une feuille avec tout ça dessus. Quand la société comprendra la praticité, la vie de l'étudiant sera tellement plus productive ! Des bancs d'églises justement, il faut se prévoir une palette dure pour écrire. J'utilise le carton dur dans lequel se trouve mon diplôme de l'Université d'Ottawa, je m'y accroche tant que je peux. Cette femme n'a aucun talent de communication, elle n'a jamais perdu mon attention parce qu'elle n'a jamais réussi à l'accrocher une seule fois. Encore quarante minutes, heureusement que ça dure juste une heure. Il va falloir enregistrer les cours, seul moyen de m'en sortir, et continuer mon travail de transcription ici. Je pense qu'elle a perdu l'attention de tout le monde, ils regardent tous au plafond.

 

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Julien se prépare à aller au cours de M. Rougeot, FR 310, poésie, stylistique, etc. Ça lui semble être d'une platitude inégalée alors que les chances de couler le cours sont de l'ordre de 80%. C'est fini les B et les A en ne faisant presque rien. Mais il a moins de dix heures de cours par semaine, il ne peut pas se lamenter, et il n'aura pas de compagne pour l'empêcher d'étudier. Ses intentions sont de travailler fort, mais il est mal parti pour ça.

— Vingt-sept semaines d'enseignement, sept mois, je vais mourir ! Quand tu coules, tu coules un an complet!

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Il n'a même pas choisi ses cours, il a pris les mêmes que Franklin. C'est peut-être mieux ainsi, les seuls cours intéressants semblent être les plus impossibles à passer. C'est-à-dire que, lorsque tu entres dans l'antre du christianisme, tu en as pour vingt ans à t'en sortir.

— Il me faudra m'intoxiquer à Artaud, même pas à ces écrits les plus passionnants.

 

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Julien vient de réussir à s'inscrire, 690 balles, 150 $. C'est différent des 8000 $ que ça lui aurait coûté à Ottawa. Pour le logement c'est 1500 F par mois, chauffé et éclairé. C'est la même chose qu'à Ottawa. C'est propre à la Maison des étudiants canadiens, il espère que les réformes en cours au Canada ne feront pas disparaître ça.

Clélia va bientôt repartir, il a hâte parce qu'il doit vraiment se mettre à ses études et là il manque trop de cours. Mais il sent que ça va être le vide complet. Ce sera très dur, d'autant plus qu'il n'a pas l'intention d'aller voir ailleurs. Il est tombé dans un milieu gay et un milieu d'écrivains non encore publiés, comme c'est la mode. Paris est plein de ces écrivains non encore publiés. Il a rencontré Francine Juste qui essaie de passer à l'histoire avec ses écrits sur le théâtre Nô. Ça l'intéresse, il a une copie de son mémoire, il verra à cela un jour.

Il a rencontré Emmanuel, un gay reconverti qui a laissé le plus bel homme du monde, à ce qu'on en dit, pour sortir avec Anne, qui, elle, a laissé son mari pour Emmanuel. Elle a un garçon Lenaïk et une fille Anaïk, tous deux très beaux. Julien se demande où tout cela va le mener. Ils ont visité le Mans en fin de semaine passée. Les vieilles maisons médiévales à planchers non à niveau, très beau. Ils ont rencontré Manuella, elle vient de se payer une baraque de 250 000 $ qu'elle rénove.

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S'il avait eu à faire ses études en France, malade de réussir comme il l'était (mais avec la loi du moindre effort), il aurait tout coulé, doublé sans cesse et il se serait suicidé.

— Ce système à punition qui coûte cher en temps, de démotivation qui fait recommencer des années même quand on travaille fort, c'est de la grosse merde. Ça nous laisse dans la rue avec rien après vingt ans d'études. Même pas un diplôme qui permette d'avoir un emploi un cran plus haut que serveur, emploi qui a besoin de zéro année d'étude. Et encore, après vingt années d'études tu as quelque chose de changé dans le cerveau, tu es moins compétent que le premier con du bord pour servir les gens aux tables. On m'a dit que ce système était bien mieux, il forçait les gens à étudier, il permet l'accès, mais en élimine ensuite de 60 % à 80 %. Faut pas exagérer ! On n'étudie peut-être pas comme des malades, mais on étudie beaucoup quand même. Où est la motivation lorsque tu travailles fort pour rien ? Après vingt ans, ça suffit. J'en ai mon quota des études ! Si j'échoue, j'échoue et c'est fini. Pas de maîtrise et c'est tant mieux. Quand on nous a dit que Ionesco avait abandonné son doctorat, on voulait dire que, ou bien il avait coulé un p'tit christ de cours d'histoire du latin et tout était fini pour lui, ou bien justement, après 25 ans aux études, il n'en pouvait plus et il a laissé faire sa dernière année d'étude pour enfin respirer l'air pollué de Paris à son aise. C'est ça la vie, l'obsession de la réussite alors que seuls quelques-uns réussiront. Mais attention, il n'y en a pas que quelques-uns qui ont fourni un effort totalement inutile pour la société, et ce ne sont pas ceux qui abandonnent qui étaient les pires sujets. De ceux qui réussissent, je ne peux m'empêcher de penser aux monstres que ça donne. Genre, le journaliste Michel Vastel à Ottawa, ils finissent par se transformer en quelque chose de pas vivant. La vie pourrait être si intéressante, on en a fait un calvaire monumental.

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La solitude commence à se faire sentir, la vie commence à être ennuyante. Clélia comprend davantage que Julien l'aime pour vrai. Une séparation est toujours nécessaire, mais une séparation psychologique, comme celle d'être à Paris, est beaucoup plus forte. Elle l'appelle deux fois par jour, la dernière fois à quatre heures du matin. Franklin a déjà fait comprendre à Julien que lui et son ami c'est une relation ouverte. Il essaye de convaincre Julien qu'une relation dans la fidélité c'est impossible. À ça il lui est difficile de dire que ce n'est pas vrai, même lui et Clélia se sont trompés. Mais à cela Julien répond que ça ne veut pas dire qu'il ne faille pas faire d'efforts, parce qu'alors c'est certain que ça ne durera pas. Il avoue cependant que c'est peut-être vrai, ce que Franklin affirme. Sinon seulement à sens unique chez les dévots et les dévotes qui ont un tant soit peu peur de l'enfer, et encore.

— Moi j'irai en enfer de toute façon. Il faut arrêter de s'illusionner, j'ai lu la Bible, personne ne sera épargné. Pas de rédemption pour la race humaine, elle doit mourir pour le besoin même de la race.

Le cas de Christian, le colocataire de Franklin, c'est effrayant. Il est séropositif, c'est certain, mais incapable de le dire. C'est terrible le VIH, on l'a et nos meilleurs amis ne le savent pas de peur qu'on les perde. Julien ignore si Franklin est au courant, il jouait l'innocent. Christian leur a suffisamment fait comprendre par des phrases subtiles, genre, qu'il va mourir dans cinq ans, que Dieu l'a déjà puni. Il s'est mis à croire en Dieu comme un malade, atteignant le fétichisme. Julien cherche à voir ce qu'on lui cache, c'est très difficile. Christian a tellement idéalisé sa mort qu'il veut mourir à 33 ans. Il dit qu'il lui reste cinq ans pour s'accomplir. Bref, il lui a fait peur le Christian, il n'a d'ailleurs jamais eu aussi peur de sa vie ces derniers temps. Christian atteint un genre de degré de folie, il est instable psychologiquement et devient incontrôlable. S'il se contentait de le regarder dans le blanc des yeux avec son air démoniaque, ce ne serait rien, mais lorsqu'il en vient à lui faire peur pour sa vie, c'est insupportable. Il a perdu tous ses amis. Ils sont allés dans sa ville natale, personne n'a voulu les recevoir.

— Il est tellement méchant avec les gens, a-t-il toujours été comme ça ? Mais peut-être

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aussi que sa méchanceté est une conséquence du rejet. D'après ce qu'il dit, il a toujours été turbulent. Un gars capable de planter une fourchette bord en bord de la main de sa sœur parce qu'elle mâchait de la gomme, ou capable de jeter un couteau à la tête d'un de ses frères sauvé miraculeusement, ou encore, capable de tirer au fusil sur un autre de ses frères, redevient-il correct en vieillissant ? Retombe-t-il dans un état semblable lorsqu'il devient maniaco-dépressif ? Je sais maintenant ce que c'est que d'être vraiment dépressif. C'est loin de ce que je vis, ça. Il boit une bière et il devient malade. Ou même sans boire, le soir il devient comme fou, il parle sans cesse, fort, c'est incohérent, il dit n'importe quoi. Quand il conduit, ayant bu ou non, c'est terrible, on manque de se tuer tout le temps. La fin de semaine à Granville m'a été un calvaire. Il est obligé à la solitude. Se retrouver en face de quelqu'un qui est homosexuel et ne pas savoir, c'est déjà difficile de le comprendre. L'autre nous envoie tous les messages, on ne le croit pas. Mais le sida c'est autre chose. C'est écrit là dans la face, on nous le dit et on ne le croit pas encore. Comme si c'était inexistant, qu'il n'y en avait nulle part. Clélia ne voulait rien savoir, avec un taux aussi élevé de séropositifs, pourquoi n'en serait-il pas ? Mais elle a fini par être convaincue. C'est comme si Christian devenait de plus en plus fou en voyant moi et Clélia amoureux, et surtout Franklin et Edrin ensemble. Ce n'est pas pour rien si Franklin n'habite plus chez Christian depuis trois mois, il y a une limite à se faire cracher dessus. Il me proposait d'aller demeurer là, il est malade ou quoi ?

Franklin aussi a eu peur le soir à Granville où Christian conduisait tout croche dans les rues de la ville, avec ses trois ou quatre bières dans le nez. Rasant les falaises, manquant de frapper toutes les automobiles, Clélia en est restée estomaquée. Julien est devenu très cynique, il l'attendait celle-là. Il était incapable de dire qu'il vaudrait mieux retourner à l'hôtel à pied, il avait peur de la réaction de Christian. Jaloux, on aurait dit qu'il fallait qu'il se débarrasse de lui. Partout, toute la fin de semaine, il paniquait, surveillant sans cesse toutes les façons qu'il aurait pu avoir de le tuer. Clélia lui disait qu'il avait atteint le plus haut degré de paranoïa de sa vie. Julien aurait tant voulu s'en convaincre, mais la peur ne partait pas. Elle a soudainement compris le soir avant le fameux soir où ils ont tous failli mourir en bas de la falaise. Comme si au dernier moment Christian avait renoncé à ses idées de les tuer tous. Un moment donné de la journée, Christian voulait mettre le doigt de Julien

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dans la prise électrique d'une ampoule cassée. Il courait partout après lui, Clélia a eu peur et l'a défendu. Il a fallu que Clélia se fâche pour qu'il arrête. Julien s'était dépêché d'entrer dans le restaurant avec Franklin. Ensuite il voulait le jeter dans un bassin d'eau très grand qui traînait le long du port. Peut-être s'amuse-t-il à leur faire peur, mais n'est-ce pas comme ça que les accidents surviennent ?

Clélia a identifié quatre étapes de sa dépression. Il se lève calme le matin, commence à paniquer le soir et à parler fort, il entre dans une période de dépression complète et silencieuse, puis il sort de sa léthargie et devient dangereux. Avec l'alcool mes amis, attachez-vous. Encore que, en bas de la falaise, si Christian s'était éjecté de la voiture, eux, attachés comme ils l'étaient, ils seraient tous morts. Mais il y avait les plages ensuite. Ils sont allés marcher sur le bord de l'eau et monsieur est disparu complètement pour aller se cacher dans les rochers. Il y avait des pancartes partout qui disaient de ne pas y aller, les éboulements sont très fréquents et des bombes de la dernière guerre encore présentes. Partout Julien pensait qu'il était là et qu'il aurait pu le pousser dans le vide. Heureusement ils n'ont pas cherché où il s'était caché et Julien n'a jamais quitté Clélia. Puis il y avait encore ces petites marches tellement dangereuses taillées directement dans la falaise, Christian voulait passer par là, Julien a dit jamais, je ne passe pas par là.

Le soir à l'hôtel, Clélia était traumatisée, Julien lui a répondu qu'elle était paranoïaque. Elle venait de comprendre comment Julien se sentait depuis deux semaines et pourquoi il ne voulait absolument pas que Christian vienne avec eux à Granville. Il a tant insisté, jamais elle ne l'écoute. Ils ont parlé jusqu'à cinq heures du matin, Clélia voulait partir durant la nuit, sans eux, ou louer une voiture et leur dire ça le lendemain. Non. Julien a répondu qu'il serait plus sage de finir le voyage avec eux pour éviter les diverses conséquences ensuite. Peut-être ça l'aurait rendu encore plus dépressif et il aurait attendu Julien dans un coin de Paris plus tard ? Clélia voulait le ramener au Canada. Mais enfin, le lendemain ça n'a pas trop mal été, ils sont arrivés à Paris avant la troisième étape de sa dépression. Ils se sont laissés en de bons termes. Julien croit qu'il n'a plus à s'inquiéter. Mais il ne veut plus le revoir.

Pauvre Clélia, elle qui rêvait de lui montrer Granville pour le convaincre qu'il fallait qu'ils s'y achètent une maison de campagne un jour, Julien avoue bien franchement qu'il n'a

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jamais été aussi traumatisé de sa vie qu'à Granville. Il en fait des cauchemars. Mais bon, il a quand même pu apprécier la place. Comme à Paris, il pleut tout le temps. Et comme Julien a un trou dans son soulier, quand il pleut, il a le pied droit tout trempé (il n'a pas l'argent pour s'en acheter une nouvelle paire). Selon ses calculs, la semaine prochaine il devrait commencer à grignoter ce qu'il lui reste. Il ne peut plus en demander à Clélia, il ne lui reste plus que 12 000 $ sur ses 21 000 $ qu'elle avait en septembre. Ni sa mère ni son père ni sa sœur n'ont fait un effort pour l'aider. Pas même un 50 $ malgré son insistance. Son père lui donnera ce qu'il peut le jour où il faudra que Julien lui dise : là il faut que tu m'aides, je crève de faim dans la rue. Julien n'ose pas le lui dire et là il cumule les choses à payer. La misère s'en vient, la pire qu'il ait connue. Elle y est déjà de toute manière, il ne peut rien faire. Comment va-t-il payer décembre ? Le ticket de RER ?

— La vie est désespérante. Les gens qui sont prêts à nous aider sont ceux qui attendent quelque chose en retour.

Il arrive d'un souper chez Franklin et Edrin. Il y a rencontré une amie québécoise, Rose-Marie Langlois. Une coïncidence s'il la retrouve ici à Paris ? Cette fille était dans sa classe à Jonquière en sixième année voilà onze ans. Julien ne l'a revue qu'une seule fois par la suite au bar l'Envol à Jonquière voilà deux ans. Il lui avait fait part de ses intentions d'aller étudier en France, intentions qu'il ne croyait guère dans le temps. Avec son mari Vincent, elle lui avait donné des conseils. Or, Vincent est un très bon ami d'Edrin et voilà comment ce soir il se retrouve à manger avec elle.

— S'il y a une quelconque chose qu'il me faut comprendre par cela, je l'ignore complètement pour le moment. Le futur m'en dira peut-être davantage, mais pour l'instant il m'arrive toute sorte de choses ou chances et je suis incapable de les interpréter, de voir pourquoi elles arrivent, j'ai même l'impression de passer à côté de chances incroyables. Il y a le Luvic entre autres à qui je devrais faire lire certaines pièces de théâtre, le Fabrice que je devrais tenter de rencontrer et tous ces gens dans le milieu qui n'attendent que des projets. Enfin, j'avance là-dedans sans trop faire d'efforts, pensant sans doute que tout arrivera du ciel, comme d'habitude. Chaque chose en son temps. J'espère que je n'ai pas tort. De toute façon je ne suis pas celui qui regrette de ne pas avoir agi de telle sorte ce jour-là. Être fataliste, ça a cela de bon, on s'inquiète peut-être un peu moins avec la vie. Mais si peu moins.

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Aujourd'hui il a retrouvé toutes ses inhibitions. Romantique moment hélas, dans le Jardin du Luxembourg, Franklin a enfin ouvert les yeux de Julien aux basses réalités de ce monde. Luvic est séropositif, il va crever bientôt. Un choc, mais encore moins que ce qui va suivre. L'ex-copain de Franklin le trompait à son insu et a pris le sida comme ça quelque part, le trouvant dans la rue et lui demandant gentiment s'il voulait bien l'aider à régler tous ses problèmes du quotidien. Le problème c'est que les problèmes vont se régler, mais il y a encore une vie à vivre, dix ans peut-être. Si Julien a bien compris - parce que le sujet est tellement délicat qu'il ose à peine poser des questions, mais enfin, il l'a tout de même bombardé de questions - Franklin aurait continué de sortir avec le gars même après qu'il eut su qu'il l'avait trompé et qu'il avait contracté l'horrible chose. Il y a eu pénétration sans condom pendant les six mois que l'autre savait qu'il était séropositif. Franklin l'ignorait. Ce dernier croit que son copain voulait être certain de ne pas terminer ses jours seul. Le miracle serait que Franklin n'est pas séropositif, il a été suivi par l'institut Pasteur qui l'a décrété cas exceptionnel. Après que Franklin eut quitté ce gars, Edrin est sorti avec le même gars pour une bonne période de temps encore. Puis Edrin a laissé le gars et s'est mis à sortir avec Franklin en une relation non protégée. Tout ça voilà trois mois. Le dernier test que Franklin a fait c'est cet été. Edrin, son dernier test, il l'ignore. En tout cas il en faut de l'Amour, des sentiments, de la passion et tout le tralala pour sortir avec la mort et prendre toutes les chances de l'attraper. L'histoire avec Mathilde est impardonnable, Julien croyait qu'elle était presque vierge, madame avait couché avec tout le monde. L'histoire de Ken est impardonnable et Clélia savait très bien que le Ken couchait avec la planète.

— J'ignore ce qui nous pousse à faire des folies. Le sexe, c'est toujours donc bien fort comme besoin pour oser ainsi risquer sa vie à chaque fois. Qu'allons-nous faire lorsque Luvic crèvera ? Ce n'est pas clair, on n'est pas sûr, selon Franklin il y aurait eu pénétration sans condom. Cela fait moins de six mois en plus, ce n'est pas comme si personne n'était au

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courant à propos du sida. Il me faudrait ne plus faire confiance à Clélia. Selon Franklin, si on se revoit en janvier on va probablement rester fidèle. Mais si on attendait au mois de juin c'est sûr qu'on se tromperait. La vie est triste. On ne peut même plus avoir de sexe tranquille avec sa propre partenaire. Je pense qu'aujourd'hui j'ai vraiment été ouvert à la réalité du sida, c'est la première fois vraiment que je prends conscience que ça existe peut-être quelque part même si on ne voit aucun symptôme. Enfin, comprendre que nous sommes mortels ne peut faire de mal. Mais mourir vingt ans plus tôt, du sida plutôt que d'un cancer plus commun, n'est-ce pas du pareil au même ? Sauf pour ceux qui avaient en tête de s'accomplir avant leur mort. Trop tard mes amis, fallait s'accomplir avant. De toute manière, qu'est-ce qu'ils en ont à foutre les gens de votre petit accomplissement personnel ? Rien, rien, rien. Tu deviens séropositif, tu as le sida, tu crèves et c'est tant mieux. Et ça, toutes les bonnes femmes et les petits vieux qui vont à l'église, ou tous les gros porcs qui se rencontrent pour boire un pot, vous le diront. Qu'ils crèvent les maudits, enfin débarrassé de ces minables tapettes, véritable empoisonnement de nos belles sociétés pleines de prières faites au bon Dieu pour nous sauver, nous sauver de l'insoutenable menace des gays je suppose, et pleine de bière pour nous sauver du péché du monde. Alléluia cher Dieu et que ta volonté se fasse !

Il est quatre heures du matin, il faut qu'il se couche. Les cours, il s'en contrefout, demain il n'y va pas. On se demande comment il a pu arriver à la maîtrise à la Sorbonne en se foutant autant de ses études.

 

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Aujourd'hui on l'a dragué en direct à Châtelet-Les Halles. Un homme, sous prétexte que Julien tenait des lettres et qu'il allait au bureau de poste sur la rue du Louvre, proposait de le suivre parce qu'il ignorait où était le seul bureau de poste ouvert du coin en ce samedi. Alors ils ont commencé à parler, il est "Switzerlandais ", comme dirait Julien. Sur le coup il pensait à un pays bizarre qu'il ne cherchait pas à situer sur une carte mentale (pour ce que ça vaut ces cartes), puis en réfléchissant il a compris qu'il s'agissait de la Suisse. Ils ont